Préface de Lucien Descaves parue dans :
John Antoine Nau, Force ennemie, Ernest Flammarion, 1918
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ON RAPPELLE John-Antoine
NAU (1860-1918) |
John-Antoine
N A U 1860-1918 Ah! que
l'Académie Goncourt était belle, quand elle
décerna pour la première fois son prix
annuel à John Antoine Nau, le 21 décembre
1903! J.K.
Hüysmans la présidait. Mirbeau, Hennique,
Geffroy, Paul Margueritte, les frères Rosny,
Elémir Bourges, Léon Daudet en faisaient
partie. Moi aussi. Nous étions tout feu tout
flamme. À nous le zèle des
néophytes! Nous avions une mission à
remplir, laquelle était de démontrer
l'utilité de la fondation Goncourt en tant que
dispensatrice d'un Prix destiné à signaler
et à soutenir des débuts littéraires
pleins de promesses. Plus
jeunes, à cette époque, de quinze ans, nous
sortions encore le soir et acceptions les dîners en
ville, et à plus forte raison ceux dont nous
faisions statutairement les frais. (Le dîner
Goncourt ne devint un déjeuner qu'à partir
de 1913.) Aucun
d'entre nous, si .je ne m'abuse, n'avait jamais
reçu le moindre prix de l'Académie
française ou d'une Société
d'Encouragement
; et nous allions, en ceignant du
vert laurier le front d'un jeune romancier, mettre
celui-ci hors de page. Tâche périlleuse.
Pour un élu, rien qu'un, combien de
mécontents! Avant même de siéger
comme juges, nous étions jugés,
guettés, guidés
Maints
confrères pavés de bonnes intentions, nous
prodiguaient les conseils et les indications. Le Gil
Blas n'y allait pas par quatre chemins. Il demandait
à un certain nombre d'hommes de lettres
triés sur le volet, de décerner le prix
à notre place, et une cinquantaine d'entre eux
s'exécutaient avec une hésitation plus
propre à augmenter la nôtre qu'à la
faire cesser. Enfin, on nous montrait notre devoir, on ne
nous montrait pas encore le poing. La lune de miel
brillait sur nous. Personnellement,
à la vérité, j'étais
fixé. Gustave
Geffroy m'avait dit, un jour : «As-tu
reçu un livre remarquable intitulé :
Force Ennemie ? Je me
mis aussitôt en campagne. L'ouvrage avait paru
quelques mois auparavant aux Éditions de La
Plume et personne dans la presse n'en avait
parlé, pour cette raison peut-être que
l'auteur s'était fait faute de l'envoyer à
la critique. J'achetai le livre et je fus séduit,
comme l'avait été Geffroy, par son
originalité. À ma prière,
l'éditeur en adressa un exemplaire à chacun
des membres de notre Académie nouveau-née.
Quant à rencontrer ce mystérieux John
Antoine Nau, il n'y fallait pas songer.
Éloigné de Paris depuis une quinzaine
d'années, il voyageait
et lorsqu'il ne
voyageait pas, il vivait au bord de la mer, autant que
possible dans les pays chauds. Sa
collaboration fugitive à la Revue Blanche
m'ouvrit heureusement une voie. Je finis par apprendre
qu'il avait pour ami intime un ami à moi,
Félix Fénéon, et pour frère,
sous le nom de Charles Torquet
le secrétaire
de Maurice Donnay! À
nous trois, nous eûmes tôt fait de
réparer la négligence de Nau, et Force
Ennemie, dont les jours avaient paru comptés,
se mit tout à coup à refleurir. J'avais
porté le livre à Hüysmans; il l'aima
tout de suite
. et l'auteur d'À
Rebours n'était pas de ceux qu'on satisfait
aisément. Longtemps après, il lui arrivait
de dire : «C'est encore le meilleur que nous
ayons couronné». Il faut
reconnaître, en tout cas, que le souhait des
Goncourt n'a jamais été mieux accompli que
par Nau. La distinction dont il était l'objet ne
l'a incité qu'à composer d'autres livres,
peu nombreux, lentement, avec soin et sans aucune
pensée de lucre. Loin de se croire
encouragé au négoce, Nau donna l'exemple,
au contraire, d'une dignité de caractère et
d'un exclusif souci d'art, qui rappelaient le Prix
Goncourt pour en préciser la signification et en
accroître le prestige. Mirbeau,
Hennique et Rosny aîné furent
également conquis; bref, par six voix contre
quatre à ses concurrents, John Antoine Nau fut
déclaré lauréat du Prix Goncourt
pour l'année 1903. Octave
Mirbeau et moi en portâmes la nouvelle, vers
minuit, à Fénéon, alors
rédacteur au Figaro, et nous signâmes
tous les trois le télégramme envoyé
à Nau, qui avait élu domicile à
Saint-Tropez, dans le Var. Ce fut encore là qu'il
nous reçut plus tard, Maurice Donnay et moi,
venant d'Agay pour déjeuner... J'avais
fait amitié avec Nau et je ne crois pas qu'il en
eût de plus indestructible que la nôtre;
cependant, je pourrais, au prix d'un petit effort de
mémoire, dire approximativement combien de fois en
quinze ans nous nous rencontrâmes. C'est
que Nau, pour la sauvagerie, ne craignait aucun rival. Je
recevais sa visite lorsqu'il traversait Paris, mais
jamais je ne pus lui faire accepter une invitation
à déjeuner ou à dîner. On le
sentait sincèrement heureux d'être
auprès d'un cur sûr, mais la
présence d'un étranger ou même
seulement le coup de sonnette annonçant quelqu'un,
produisait sur lui l'effet d'une douche glacée. Il
ne songeait plus qu'à s'en aller décemment
et ses bons yeux sollicitaient sa femme de trouver le
prétexte
Hüysmans
ayant désiré le voir, nous prîmes
rendez-vous et j'accompagnai Nau rue de Babylone,
où demeurait le président de notre
Académie. Ah! si je m'en souviens! Dans l'escalier
même, en montant, Nau avait envie de redescendre!
Le hasard fit qu'un fâcheux retint
Hüysmans;nous dûmes attendre qu'il l'eût
expédié, et ce ne fut pas long! Pas assez
long au gré de Nau qui me pressait de lever le
siège. «J'ai
peur que nous ne soyons indiscrets
» L'accueil
de Hüysmans fut affable. Nau lui plut
d'emblée et ses longues éclipses
n'altérèrent pas, dans la suite, une
immédiate sympathie. Notre
nouvel ami savait si bien racheter son
éloignement! Quelles lettres exquises il
écrivait! Théophile
Gautier disait de la correspondance en
général : «C'est de la copie que
l'on ne me paie pas», et il partait de là
pour ne point écrire. Je crois que Nau
écrivait des lettres, au contraire, par habitude
de ne pas gagner d'argent avec son encre, et pour son
plaisir. C'est l'épistolier le plus libre, le plus
enjoué, le plus prime-sautier que j'aie connu. Sa
timidité l'abandonnait comme par enchantement
dès qu'il prenait la plume pour écrire non
pas un mot, mais ce qui s'appelle une lettre. Il amusait
son cur en exécutant devant un ami cher des
exercices variés sur la page blanche. Il ne savait
pas faire autre chose et vous en demandait pardon en vous
éblouissant! Jamais une méchanceté.
Le plus souvent il s'égayait à ses propres
dépens, riait de son impuissance à trouver,
dans la profession d'écrivain, des moyens
d'existence. Il plaçait difficilement sa copie, et
quand il l'avait placée, neuf fois sur dix le
placement était mauvais! Il ne maudissait
personne; il disait : «Est-ce
drôle!». Je l'ai vu, tout à la fin de
sa vie, manifester une joie d'enfant en recevant le prix
d'un conte. Qu'une chose écrite dans l'enivrement
pût lui rapporter quelque argent, il n'en revenait
pas! Dieu que c'était drôle! Il ne
changeait de ton dans ses lettres que pour
célébrer le courage d'une admirable femme
résignée à tout pourvu que son
Gino demeurât lui-même,
c'est-à-dire fier et tranquille à ses
côtés. Elle l'avait suivi en Espagne, aux
Baléares, en Océanie, à
Ténériffe, en Corse, en Algérie,
dans le Midi et l'Ouest de la France
partout! Il
s'était choisi une compagne pour faire le tour du
monde et du bonheur, et trente-trois ans de voyage et de
vie commune n'avaient épuisé ni leur
curiosité ni leur tendresse. L'un sur l'autre
appuyés, ils défiaient toutes les
embûches, hormis celle de la mort qui, elle aussi,
fait son choix et désunit ce qui paraissait
inséparable. Voici
le crayon que Fénéon traçait de Nau
à l'époque du Prix Goncourt : «Un
garçon aux cheveux plantés comme des crins,
à la barbe frisée, au nez romain, aux yeux
de charbon, au masque boucané, et qui dissimule sa
timidité en roulant perpétuellement des
cigarettes dont il tire trois
bouffées
» Il
n'avait signé jusque-là, outre trois ou
quatre nouvelles exotiques à La Revue
Blanche, qu'une plaquette de vers chez Vanier :
Au seuil de l'espoir. Son histoire était
brève; ces notes biographiques la
résumeront : Eugène
Torquet était né en 1860, à
San-Francisco, de parents français. Son
père avait eu pour associés deux banquiers
du Havre, MM. Philibert et Heuzé. Lorsqu'il
mourut, sa veuve rentra en France avec ses deux fils et,
plus tard, convola en secondes noces avec un
médecin, le Dr Duchesne, populaire parmi les vieux
Havrais qui se rappelaient l'avoir vu faire ses visites
à cheval! Eugène
commença ses études à neuf ans, au
lycée du Havre, et les termina, à partir de
sa quatorzième année, au collège
Rollin. Muni de son diplôme de bachelier ès
lettres, il s'embarquait bientôt après comme
pilotin à bord du trois-mâts
Marie-Auger, à destination de la
Martinique. II en revint sur le paquebot La
France, où il était aide-commissaire
aux vivres; puis il y retourna, cette fois avec sa femme,
en 1885 et 1886
C'était le pays qu'il aimait
le plus au monde. II y avait en quelque sorte
transféré son berceau. Il n'allait ailleurs
que pour fortifier ses motifs d'adoption. Il avait la
Martinique dans le sang, comme les hommes
passionnés ont une femme dans la peau.. Le
souvenir de la Martinique avait allumé et
entretenait en Nau le feu poétique sacré
auquel il réchauffait son âme
nostalgique. Les
vers qui composent Au seuil de l'espoir (1897),
furent pourtant écrits partie aux îles
Carteret et partie à Malaga, d'où
l'écrivain se rendit à Huelva. Là,
il s'adonna pendant quelque temps
à la
culture maraîchère. II avait quitté
Huelva pour Saint-Tropez lorsque l'Académie
Goncourt lui mit la palme au front. Tout autre que Nau en
eût profité pour se pousser dans le monde
littéraire; mais il semblait, encore une fois, que
l'auteur de Force ennemie eût fait sien le
cri d'Onésime Reclus, frère
d'Élisée : «Garde-toi de
réussir!» Au lieu de se rapprocher de Paris,
Nau allait s'installer à Alger; au lieu de publier
deux volumes par an, il se recueillait en un
volume de vers : Hiers bleus (1904) (1);
au lieu de mater définitivement la Fortune qui
s'était donnée à lui, il
dédaignait de plaire au nombre et
préférait achever la conquête de
l'élite avec ce roman d'un art
consommé : Le prêteur d'amour
(1905), que suivit La Cennia en 1906. II publiait
encore deux plaquettes de poèmes : Vers la
fée Viviane (1908) et En suivant les
Goélands (1914); enfin, en 1912, il faisait
paraître son uvre maîtresse,
Cristobal le Poète, à La
Phalange, d'abord, que dirigeait son ami Jean
Royère, et puis en librairie. Jean
Royère, fraternellement dévoué
à Nau, comptait sur un coup décisif pour sa
réputation et ne négligea rien pour le
frapper. Aussi se demande-t-il encore aujourd'hui
pourquoi le succès n'a répondu ni à
ses espérances ni au talent reconnu du romancier.
Et il se répond à
lui-même : «L'auteur
y déploie ( dans Cristobal) cette
psychologie forcenée, ce comique caricatural qui
distinguent ses ouvrages en prose, qui sont comme la
contre-partie de sa poésie et je crois bien que
c'est l'amertume foncière de ce comique âpre
et strident qui épouvante le lecteur. Car
l'insuccès relatif d'uvres pareilles, les
plus fortes assurément du roman contemporain,
serait, autrement, une énigme.» On ne
saurait mieux dire. Ce n'est pas, en
réalité, l'âpreté de l'ironie
et la force du trait caricatural, qui déconcertent
surtout le public; c'est plutôt la perfection de
la ligne écrite. On ne pardonne guère
à un romancier le soin qu'il prend de son style.
Il est extrêmement rare qu'il en soit
récompensé par de forts tirages. C'est tout
le contraire; plus il s'applique, plus il fignole, moins
il a de lecteurs. Ceux-ci ont en aversion l'auteur
difficile, difficile pour lui-même et difficile
à lire. Si vous ajoutez à cela le verjus du
cru de Vallès dans ses livres et notamment dans
son chef-d'uvre Jacques Vingtras, vous vous
expliquerez peut-être pourquoi ces maîtres de
la langue française, Jules Vallès et John
Antoine Nau, ne furent jamais à la
mode. Notre
ami savait tout cela, et n'en continuait pas moins de
polir la phrase et de poursuivre la métaphore. Il
avait sa récompense mieux qu'en argent : en
joies. Il modelait ses personnages d'un pouce
facétieux, les sculptait en bois, telles ces
figures grotesques des tailleurs d'images au
Moyen Âge. L'humanité
perce toujours sous les grimaces et les contorsions,
quand c'est un véritable artiste qui les
interprète après les avoir
observées. J'ai
correspondu avec Nau jusqu'à ses derniers jours;
je n'ai jamais vu son alacrité, cette
alacrité «vive et féconde» dont
parle Michelet, se démentir. Il ne se sentait pas
gravement atteint; il était impatient de
travailler. Allait-il enfin, à cinquante-huit ans
bientôt, vivre de sa plume et gagner au moins ce
que gagnait un homme de peine avant la guerre; car il n'y
a d'hommes de peine à présent que dans les
professions libérales, et les Lettres en
particulier. Homme de plume et homme de peine, c'est tout
un. Seuls se tirent d'affaire, grâce au pourboire,
les fossoyeurs des héros et les sommeliers de
guerre dont le rôle est de mettre en fût,
c'est-à-dire en volume, le sang vermeil des
vendanges dernières. Cela
était au-dessus des forces et de la conscience de
Nau. Peut-être,
après tout, est-il parti parce qu'il n'avait p lus
rien à faire ici-bas
Il pouvait encore
espérer, avant la guerre, que les Hiers
Bleus comme il disait, auraient des lendemains de
nuances délicates, et qu'il les noterait
;
mais quelle poésie extraire d'un
charnier ? L'auteur
de Force Ennemie ne volait pas avec les corbeaux.
Il a préféré, le 17 mars 1918,
tourner son noble visage vers le mur
vers le mur
derrière lequel rien ne peut se passer de plus
atroce que sous le soleil des vivants. LUCIEN
DESCAVES
1. - Il donnait à
la Bibliothèque Charpentier, la même
année, une traduction du Journal d'un
écrivain, de Dostoïevsky, traduction
laborieuse élucubrée à Saint-Tropez,
en 1903.
- Non.
- L'auteur s'appelle John Antoine Nau.
Le connais-tu ?
- Pas davantage. Il me semble pourtant
avoir vu ce nom-là aux sommaires de la Revue
Blanche.
- Informe-toi. Lis ce roman et fais-le
lire à nos camarades, afin qu'ils votent en
connaissance de cause, si cette candidature au Prix
Goncourt est retenue.
- Entendu.
- Mais non, je vous assure, dis-je.
- Nous reviendrons.
- Pas du tout. Nous sommes là,
restons-y.
NOTE [de Descaves]