quinze ans
après Lucien
Descaves en 1903.

Photographie parue dans Descaves, Mémores d'un
ours,
Les Éditions de Paris, 1946, p. 91.
Préface
de Lucien Descaves pour la réédition de
Force ennemie, en 1918
John-Antoine
NAU (1860-1918)
par
Catherine Harlé-Conard
Lucien
Descaves (1861-1949),
auteur aussi oublié de nos jours que John-Antoine
Nau, fut un pilier de l'académie Goncourt, bien
qu'il n'eût pas été choisi par Edmond
de Goncourt pour être un de ses membres. Goncourt
avait eu, à l'égard de ce familier du
Grenier, une estime lointaine, assaisonnée de
condescendance; un bon point pour Descaves, il avait
signé, en 1887, le manifeste des Cinq
dirigé contre La Terre de Zola;
Sous-Offs (1889), oui, Edmond en avait soutenu
l'auteur, il lui avait même proposé, avant
les poursuites pour injure à l'armée et aux
bonnes murs, son titre actuel pour remplacer celui
que Descaves avait choisi : Les Culs rouges
(voir le Journal, 13 décembre 1889). Mais
il aura beau faire, Descaves reste aux yeux d'Edmond, un
«pauvre garçon» bien commun
(Journal, 14 juin 1891). Descaves
fut élu à
l'académie en 1900, en même temps
qu'Élémir Bourges et Léon Daudet -
ce qui était la moindre des choses. Au moment du
choix du premier Prix Goncourt, en 1903, Huysmans
était président, Léon Hennique
vice-président, Rosny aîné
trésorier et Descaves secétaire. On ne peut
nier que Descaves joua son rôle
d'académicien Goncourt avec un grand
sérieux et avec, parfois, de l'enthousiasme. Il
était membre de l'académie Goncourt
à temps plein, Pour nous, il est juste un peu
grisâtre, bougon et ronchon, sans le grain de folie
qui fait le créateur exceptionnel, un
honnête gendelettre au champ borné, parfois
ivre de son pouvoir. Était-il perspicace ? On
en douterait, lisant ces lignes de son fils transcrites
en toute innocence : «En 1910, ce fut une joie
profonde pour Lucien Descaves de voir triompher son
candidat : Louis Pergaud, contre Colette et
Guillaume Apollinaire» (Pierre Descaves, Mes
Goncourt, Robert Laffont, 1944, p. 154). La
postérité a jugé Descaves jugeant.
Avec le premier Prix Goncourt, néanmoins, il sut
prendre feu, on le verra en lisant la préface que
Nau lui avait demandé d'écrire pour la
réédition, en 1918, chez Flammarion, de
Force ennemie - quitte à prendre du recul
ensuite pour la décoder. La
pieuse légende
littéraire veut que Gustave Geffroy, à qui
seul Karl Boès, directeur des éditions
de La Plume, éditeur de Force
ennemie, avait adressé le livre, en ait
parlé à ses collègues, parmi
lesquels Descaves et Huysmans s'enthousiasmèrent,
choisissant de soutenir jusqu'à ce que Prix
s'ensuive, le livre de Nau. Un malin génie
glisserait ici, que, souvent, on ne vote pas pour tel
livre, mais pour en éliminer un autre. Il
ajouterait que Descaves, auteur dramatique (La
Cage, 1898) était ami de Maurice Donnay et
surtout son collaborateur pour La
Clairière, représentée au
Théâtre-Libre pour la première fois,
le 6 avril 1900; curieuse coïncidence, une actrice,
qui avait joué autrefois La Fille
Élisa, de Goncourt et Ajalbert, s'appelait
Eugénie
Nau. En 1903, Donnay et Descaves
écrivaient de conserve une nouvelle pièce
pour Antoine. Or, le secrétaire de Maurice Donnay,
Charles, était le frère de Nau. Quoi qu'il
en soit, Descaves était bien placé pour
parler de l'élection de Nau, qui fut son
uvre ou presque.On lira sa version avec
intérêt : l'intérêt de
l'historien, un historien parfois narquois. Descaves nous
livre une version expurgée des discussions,
tractations, magouilles qui marquèrent le premier
Prix, rien de neuf sous le soleil depuis. Peu importe,
c'est ainsi que l'on écrit l'histoire - non, ce
n'est pas toujours vrai. Descaves
nous donne des
éléments pour apprécier à la
fois le livre, Force ennemie, et son auteur, aussi
inconnu du grand public en 1918 qu'il l'avait
été en 1903. Nau, nous le connaissons mieux
grâce aux recherches de Catherine
Harlé-Conard, quant au livre
Il appartient
à l'histoire littéraire, mais on le craint,
à la petite histoire littéraire. Le
roman Force ennemie est tombé dans l'oubli;
son plus grand mérite serait de nous inciter
à lire d'autres productions de Nau, poète
soutenu par Jean Royère et, entre autres, critique
de romans pour La Phalange, avec Apollinaire. Dans
Force ennemie, il évoque incidemment ses
maîtres littéraires : Flaubert,
Baudelaire, Jarry. Un bon choix, certes, mais. Mais
quoi ? Un choix de disciple appliqué,
peut-être. Foin de réserves subjectives,
laissons le Lucien Descaves de 1918 analyser
rétrospectivement quelques bonnes raisons d'aimer
et de lire le citoyen américain John-Antoine Nau.
On répondra ainsi au vu d'Edmond de Goncourt
qui voulait que le Prix fût un tremplin pour un
auteur jusqu'alors inconnu. Un souhait bien
malmené depuis!