9 octobre 2003 

Le Premier Prix Goncourt

quinze ans après

Lucien Descaves en 1903.
Photographie parue dans Descaves, Mémores d'un ours,
Les Éditions de Paris, 1946, p. 91.

 

 Préface de Lucien Descaves pour la réédition de Force ennemie

en 1918


John-Antoine NAU (1860-1918) par
Catherine Harlé-Conard

 

 

Lucien Descaves (1861-1949), auteur aussi oublié de nos jours que John-Antoine Nau, fut un pilier de l'académie Goncourt, bien qu'il n'eût pas été choisi par Edmond de Goncourt pour être un de ses membres. Goncourt avait eu, à l'égard de ce familier du Grenier, une estime lointaine, assaisonnée de condescendance; un bon point pour Descaves, il avait signé, en 1887, le manifeste des Cinq dirigé contre La Terre de Zola; Sous-Offs (1889), oui, Edmond en avait soutenu l'auteur, il lui avait même proposé, avant les poursuites pour injure à l'armée et aux bonnes mœurs, son titre actuel pour remplacer celui que Descaves avait choisi : Les Culs rouges (voir le Journal, 13 décembre 1889). Mais il aura beau faire, Descaves reste aux yeux d'Edmond, un «pauvre garçon» bien commun (Journal, 14 juin 1891).

Descaves fut élu à l'académie en 1900, en même temps qu'Élémir Bourges et Léon Daudet - ce qui était la moindre des choses. Au moment du choix du premier Prix Goncourt, en 1903, Huysmans était président, Léon Hennique vice-président, Rosny aîné trésorier et Descaves secétaire. On ne peut nier que Descaves joua son rôle d'académicien Goncourt avec un grand sérieux et avec, parfois, de l'enthousiasme. Il était membre de l'académie Goncourt à temps plein, Pour nous, il est juste un peu grisâtre, bougon et ronchon, sans le grain de folie qui fait le créateur exceptionnel, un honnête gendelettre au champ borné, parfois ivre de son pouvoir. Était-il perspicace ? On en douterait, lisant ces lignes de son fils transcrites en toute innocence : «En 1910, ce fut une joie profonde pour Lucien Descaves de voir triompher son candidat : Louis Pergaud, contre Colette et Guillaume Apollinaire» (Pierre Descaves, Mes Goncourt, Robert Laffont, 1944, p. 154). La postérité a jugé Descaves jugeant. Avec le premier Prix Goncourt, néanmoins, il sut prendre feu, on le verra en lisant la préface que Nau lui avait demandé d'écrire pour la réédition, en 1918, chez Flammarion, de Force ennemie - quitte à prendre du recul ensuite pour la décoder.

La pieuse légende littéraire veut que Gustave Geffroy, à qui seul Karl Boès, directeur des éditions de La Plume, éditeur de Force ennemie, avait adressé le livre, en ait parlé à ses collègues, parmi lesquels Descaves et Huysmans s'enthousiasmèrent, choisissant de soutenir jusqu'à ce que Prix s'ensuive, le livre de Nau. Un malin génie glisserait ici, que, souvent, on ne vote pas pour tel livre, mais pour en éliminer un autre. Il ajouterait que Descaves, auteur dramatique (La Cage, 1898) était ami de Maurice Donnay et surtout son collaborateur pour La Clairière, représentée au Théâtre-Libre pour la première fois, le 6 avril 1900; curieuse coïncidence, une actrice, qui avait joué autrefois La Fille Élisa, de Goncourt et Ajalbert, s'appelait Eugénie… Nau. En 1903, Donnay et Descaves écrivaient de conserve une nouvelle pièce pour Antoine. Or, le secrétaire de Maurice Donnay, Charles, était le frère de Nau. Quoi qu'il en soit, Descaves était bien placé pour parler de l'élection de Nau, qui fut son œuvre ou presque.On lira sa version avec intérêt : l'intérêt de l'historien, un historien parfois narquois. Descaves nous livre une version expurgée des discussions, tractations, magouilles qui marquèrent le premier Prix, rien de neuf sous le soleil depuis. Peu importe, c'est ainsi que l'on écrit l'histoire - non, ce n'est pas toujours vrai.

Descaves nous donne des éléments pour apprécier à la fois le livre, Force ennemie, et son auteur, aussi inconnu du grand public en 1918 qu'il l'avait été en 1903. Nau, nous le connaissons mieux grâce aux recherches de Catherine Harlé-Conard, quant au livre… Il appartient à l'histoire littéraire, mais on le craint, à la petite histoire littéraire. Le roman Force ennemie est tombé dans l'oubli; son plus grand mérite serait de nous inciter à lire d'autres productions de Nau, poète soutenu par Jean Royère et, entre autres, critique de romans pour La Phalange, avec Apollinaire. Dans Force ennemie, il évoque incidemment ses maîtres littéraires : Flaubert, Baudelaire, Jarry. Un bon choix, certes, mais. Mais quoi ? Un choix de disciple appliqué, peut-être. Foin de réserves subjectives, laissons le Lucien Descaves de 1918 analyser rétrospectivement quelques bonnes raisons d'aimer et de lire le citoyen américain John-Antoine Nau. On répondra ainsi au vœu d'Edmond de Goncourt qui voulait que le Prix fût un tremplin pour un auteur jusqu'alors inconnu. Un souhait bien malmené depuis!

 

 

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