Watteau, ou : les dessins peints

 

Extrait de : E. et J. de Goncourt,
L'Art du XVIIIe siècle, Charpentier, 1881-1882, t. III;
notules d'Edmond de Goncourt, p. 67.

Illustration : Détail de Feuille d'étude avec quatre têtes… par Watteau, cat. n° 10.

 

     Quel dessinateur, en effet, a mis en des dessins rapides et de premier coup le je ne sais quoi indicible, qu'y met Watteau ? Qui a sa grâce de crayonnage piquante ? qui a la science spirituelle d'un profil perdu, d'un bout de nez, d'une main ? Les mains de Watteau! tout le monde les connaît, ces mains tactiles, si bellement allongées, si coquettement contournées autour d'un manche d'éventail ou de mandoline, et dont le crayon du Maître traduit amoureusement la vie nerveuse : - des mains, dirait Henri Heine, qui ont quelque chose d'intellectuel.

Un coup de crayon, disons-le hautement, qui n'appartient qu'à Watteau, à Watteau seul, un coup de crayon dont l'esprit n'a pas besoin de signature! Voyez, sur toutes ces têtes d'hommes et de femmes, l'espèce de piétinement qu'y fait ce crayon, revenant sur l'estompage, avec des sabrures, des petits traits géminés, des accentuations épointées, des tailles rondissantes dans le sens d'un muscle, des riens et des bonheurs d'art qui sont tout, - un tas enfin de petits travaux de verve et d'inspiration trouvés devant le modèle, animant le dessin de mille détails de nature, vivifiant presque la teinte plate du plat papier, du relief et de l'épaisseur d'une touche. Et ces coiffures de femmes, charbonnées à plat, avec le gros bout d'une pierre noire, dont le large égrenage rend le laineux et le frisotant d'une chevelure. Et ces robes galantes, ces négligés aux plis cassés, à la rocaille tantôt précieusement détaillée avec la pointe de la plus aiguë mine de plomb, tantôt superbement indiquée dans la carrure d'un trait large, comme un trait fusiné. Et toujours ce beau contour sinueux, courant, serpentant, ondulant, où s'écrase, aux ressauts de la forme, une grasse sanguine. Car la sanguine est le procédé de prédilection de Watteau ; il ne l'aime pas seulement parce que, grâce à elle, «il obtient des contre-épreuves qui lui donnent pour ses tableaux les deux côtés de ses personnages», il l'aime, le Vénitien français, pour sa tonalité, pour sa chaleur : il a même une sanguine qui semble lui appartenir en propre, une sanguine d'un ton de pourpre, qui se distingue de la sanguine brunâtre de tous, et qui prend sa couleur charmante et son incarnat de vie de l'habileté des oppositions du gris et du noir. Sanguine, du reste, que je croirais cette sanguine d'Angleterre, dont les manuels technologiques vantent la supériorité, et dont une boîte se vendait comme une rareté, à la vente du peintre Venevault. Et peut-être Watteau en manquait-il ? quand, mentionnant dans sa lettre à M. de Julienne la dureté de sa pierre de sanguine et l'impossibilité de s'en procurer d'autre, il se plaignait de ne pouvoir en faire ce qu'il voulait dans ses pensées : ces pensées, qui semblent, en les dernières années de la vie du peintre, l'unique Œuvre de ses matinées, - des bonnes heures de sa vie malade.

Des merveilles que les sanguines de Watteau, mais des merveilles moins charmeresses que ses dessins aux trois crayons, ces dessins qu'on peut dire peints. J'ai là, sous les yeux, une étude de bras et de main, où les tons et les transparences de l'épiderme, - c'est à ne pas y croire, - sont rendus avec la fonte au pouce d'un peu de sanguine, d'un peu de plombagine.

J

 

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U

Dessins peints : c'est le mot. Watteau fait sur une figure, avec des entre-croisements de hachures noires et de hachures rouges, les passages de ton d'une face humaine. Watteau fait, avec du blanc mourant dans le crayon rouge d'un tournant de pommette, de la vraie chair lumineuse. Qu'on s'arrête, au Louvre, devant le n° 1326, le dessin provenant de la vente d'Ymecourt et qu'on regarde ces têtes de femmes en toque, crayonnées avec de la sanguine, de la pierre d'Italie, de la craie, sur le jaunissement d'un vieux papier teinté, baptisé papier chamois dans les catalogues de vente ; on sera étonné de voir ces têtes colorées de la lumière ambrée, que Rubens trouve sur une toile avec sa palette.

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