Quel
dessinateur, en effet, a mis en des dessins rapides et de
premier coup le je ne sais quoi indicible, qu'y met
Watteau ? Qui a sa grâce de crayonnage
piquante ? qui a la science spirituelle d'un profil
perdu, d'un bout de nez, d'une main ? Les mains de
Watteau! tout le monde les connaît, ces mains
tactiles, si bellement allongées, si coquettement
contournées autour d'un manche d'éventail
ou de mandoline, et dont le crayon du Maître
traduit amoureusement la vie nerveuse : - des mains,
dirait Henri Heine, qui ont quelque chose
d'intellectuel.
Un coup de crayon,
disons-le hautement, qui n'appartient qu'à
Watteau, à Watteau seul, un coup de crayon dont
l'esprit n'a pas besoin de signature! Voyez, sur toutes
ces têtes d'hommes et de femmes, l'espèce de
piétinement qu'y fait ce crayon, revenant sur
l'estompage, avec des sabrures, des petits traits
géminés, des accentuations
épointées, des tailles rondissantes dans le
sens d'un muscle, des riens et des bonheurs d'art qui
sont tout, - un tas enfin de petits travaux de verve et
d'inspiration trouvés devant le modèle,
animant le dessin de mille détails de nature,
vivifiant presque la teinte plate du plat papier, du
relief et de l'épaisseur d'une touche. Et ces
coiffures de femmes, charbonnées à plat,
avec le gros bout d'une pierre noire, dont le large
égrenage rend le laineux et le frisotant d'une
chevelure. Et ces robes galantes, ces
négligés aux plis cassés, à
la rocaille tantôt précieusement
détaillée avec la pointe de la plus
aiguë mine de plomb, tantôt superbement
indiquée dans la carrure d'un trait large, comme
un trait fusiné. Et toujours ce beau contour
sinueux, courant, serpentant, ondulant, où
s'écrase, aux ressauts de la forme, une grasse
sanguine. Car la sanguine est le procédé de
prédilection de Watteau ; il ne l'aime pas
seulement parce que, grâce à elle, «il
obtient des contre-épreuves qui lui donnent pour
ses tableaux les deux côtés de ses
personnages», il l'aime, le Vénitien
français, pour sa tonalité, pour sa
chaleur : il a même une sanguine qui semble
lui appartenir en propre, une sanguine d'un ton de
pourpre, qui se distingue de la sanguine brunâtre
de tous, et qui prend sa couleur charmante et son
incarnat de vie de l'habileté des oppositions du
gris et du noir. Sanguine, du reste, que je croirais
cette sanguine d'Angleterre, dont les manuels
technologiques vantent la supériorité, et
dont une boîte se vendait comme une rareté,
à la vente du peintre Venevault. Et
peut-être Watteau en manquait-il ? quand,
mentionnant dans sa lettre à M. de Julienne la
dureté de sa pierre de sanguine et
l'impossibilité de s'en procurer d'autre, il se
plaignait de ne pouvoir en faire ce qu'il voulait dans
ses pensées : ces pensées, qui
semblent, en les dernières années de la vie
du peintre, l'unique uvre de ses matinées, -
des bonnes heures de sa vie malade.
Des merveilles que les
sanguines de Watteau, mais des merveilles moins
charmeresses que ses dessins aux trois crayons, ces
dessins qu'on peut dire peints. J'ai là, sous les
yeux, une étude de bras et de main, où les
tons et les transparences de l'épiderme, - c'est
à ne pas y croire, - sont rendus avec la fonte au
pouce d'un peu de sanguine, d'un peu de
plombagine.
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Dessins
peints : c'est le mot. Watteau fait sur une figure,
avec des entre-croisements de hachures noires et de
hachures rouges, les passages de ton d'une face humaine.
Watteau fait, avec du blanc mourant dans le crayon rouge
d'un tournant de pommette, de la vraie chair lumineuse.
Qu'on s'arrête, au Louvre, devant le n° 1326,
le dessin provenant de la vente d'Ymecourt et qu'on
regarde ces têtes de femmes en toque,
crayonnées avec de la sanguine, de la pierre
d'Italie, de la craie, sur le jaunissement d'un vieux
papier teinté, baptisé papier chamois dans
les catalogues de vente ; on sera
étonné de voir ces têtes
colorées de la lumière ambrée, que
Rubens trouve sur une toile avec sa palette.
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