Une moisson engrangée par des choisisseurs

* Le mot, en italique, est d'Edmond de Goncourt : le chevalier Damery, collectionneur, «fut un homme d'un goût sûr, un choisisseur délicat et raffiné», écrit-il dans La Maison d'un artiste, Charpentier, 1881, t. I, p. 96.

- L'Art du XVIIIe siècle par E. et J. de Goncourt est cité dans l'édition Charpentier, trois tomes, 1881-1882.  

 


 

      D'où vient cette impression de solidité, de probité, de qualité devant les dessins français du XVIIIe siècle exposés à l'Institut néerlandais ? Visiteur anonyme, on a le sentiment d'être admis, bien que dans un lieu public, à visiter une collection privée, et dont on approuverait tous les choix. L'impression est justifiée : la plupart des dessins viennent d'une même source, une collection qui fut particulière, qui est, maintenant, la propriété du Cabinet des estampes du Rijksmuseum à Amsterdam; une collection superbe, répétons-le. Les dessins, classés dans l'ordre chronologique, vont d'Antoine Rivalz avec Moïse et le serpent d'airain (1692) à Ingres, avec le Portrait de Lady… Bentinck (1815). Il fallait un ordre d'accrochage, celui-là est anodin et parvient à se faire oublier; le visiteur, après un tour d'exploration, reviendra de lui-même devant les dessins qu'il a aimés. L'intérêt d'une collection bien faite est de présenter un échantillonnage significatif, d'être, sinon didactique, au moins représentative d'une époque, d'un thème; elle-même fruit de multiples choix, ceux du collectionneur, elle doit permettre à celui qui la découvre, de faire, à son tour, un choix personnel. Ici, nous sommes comblés et mieux qu'un collectionneur, peut-être, nous pouvons nous laisser porter par notre goût et nos préférences - avec une contrepartie parfois déchirante, être écartés de toute possession. Quoique… On fera de nécessité vertu : la possession réelle peut être remplacée par une appropriation intellectuelle et affective, et l'on rapportera, butin (légitime!), un bon gros catalogue chez soi.


 

 


 

      L'exposition est constituée, en grande partie, de dessins possédés autrefois par un banquier originaire de Stuttgart, Fritz Mannheimer (1890-1939), établi en 1916 aux Pays-Bas; un collectionneur avisé de dessins plutôt que de tableaux (comme les frères Goncourt), dont on imagine qu'il fut bien conseillé. Les dessins du siècle béni étaient, au temps où vivait Mannheimer, très recherchés depuis longtemps, et nul, sans doute, ne se rappelait l'âge d'or parisien où «il y avait des dessins partout, des dessins mêlés à la ferraille, des dessins exposés entre des tire-bouchons sur des bouts de trottoirs» (La Maison d'un artiste, t. I, p. 32). C'était l'abondance, quand monsieur Danlos entassait dans sa boutique des cartons bondés de feuilles, quand le père Blaisot mettait sous le nez de rares amateurs, en pleine rue, dessin, tableau ou gravure; mais aussi la certitude d'être, dans les hôtels de vente de la place de la Bourse et de la rue des Jeûneurs, regardés de haut par ceux qui croyaient être les maîtres du goût. En revanche, lorsque Fritz Mannheimer fut piqué par la tarentule de la collection, il ne faisait que suivre une mode, plus qu'une mode d'ailleurs, un attitude artistique, lancée par les jeunes Goncourt dans une indifférence presque générale :

«Il y avait dans l'atmosphère un si énorme dédain pour cette école [les dessins du siècle précédent], les gens que vous connaissiez faisant de la peinture, vous plaignaient avec des regards si tristes, vous passiez pour un homme tellement privé de goût par les Dieux, qu'il fallait avoir un grand mépris de l'opinion des autres, pour la faire, cette collection!» (La Maison d'un artiste, t. I, p. 37).

      Malgré la différence d'époque, et bien que les raisons de collectionner ne pussent être identiques chez un banquier, toujours soupçonné de vouloir spéculer, et chez des hommes de lettres artistes, on éprouve, à l'Institut néerlandais, ce qu'on eût éprouvé, admis boulevard Montmorency en 1885, quand Edmond avait accroché à l'un des murs du Grenier le bistre original de La Culbute par Fragonard sous une académie de femme nue, vue de dos, dessinée par Boucher : un parfait contentement. De Boucher, nous voyons ici - rue de Lille, de nombreux dessins; en particulier, un inévitable, mais très beau, nu féminin (n° 36) de grand format, aux sanguines foncée et claire, avec des rehauts de craie, que possédait, au XVIIIe siècle, un amateur hollandais; et toujours dessiné avec deux sanguines (signé, même, à la sanguine) et de la craie, sur un papier brun clair, un Marmiton (n° 35) qui semble - pourquoi ? - le plat est-il simplement trop chaud ? se détourner de ce qu'il porte à bout de bras.


 


 

      Dans le Journal, chez Edmond, deux collectionneurs se rencontrent sous les yeux du lecteur : l'hôte et Camille Groult (1837-1908) qui, héritier d'une riche famille de minotiers, commença, vers 1860, à collectionner des tableaux, dessins et pastels du XVIIIe siècle français, mais, renégat, délaissa ce thème autour de 1890, pour acquérir des tableaux du XVIIIe siècle anglais. Edmond discerne, en face et à distance, les signes presque inquiétants d'une passion dont il fait partager au lecteur, avec ses mots critiques de La Bruyère du XIXe siècle, l'excès à la limite du ridicule :

«Nous causons art, et cette causerie lui apporte une griserie, vraiment une sorte de pochardise, dans laquelle [il s'arrête], renversé sur la rampe de l'escalier, en face d'un dessin de Watteau, les yeux tout ronds, le bout du nez fébrilement dilaté, la bouche contractée comme en une dégustation gourmande» (Journal, 8 janvier 1890).

      Nous n'irons pas jusque là, mais nous le pourrions.


 


 

      Edmond de Goncourt n'avait pas accroché tous ses dessins aux murs du Grenier, ni les deux frères les leurs, lorsqu'ils habitaient au 43 de la rue Saint-Georges. Et peut-être, le vrai plaisir du collectionneur et celui de l'amateur invité à regarder les trésors, est-il, s'agissant de dessins, de regarder les feuilles de près, quand il n'y a pas l'obstacle du verre avec ses odieux reflets. On l'oublie souvent, mais le grain du papier et sa couleur jouent un rôle dans les sensations reçues, sur lequel se détachent pierre noire et craie blanche, sanguines claire ou foncée. Prud'hon fut réputé pour son papier d'un bleu intense, pour lequel Edmond et Jules ont trouvé les bonnes métaphores, le «fond tendre et […] la nuit claire de son papier» (L'Art du XVIIIe siècle, «Prudhon», t. III, p. 387). Un seul Prud'hon, à l'Institut néerlandais, et sur papier brun clair (n° 84), mais quel! L'une des neuf (au moins neuf) études pour le tableau Vénus et Adonis, commandé en 1810 par l'impératrice Marie-Louise, dont il fut le maître de dessin, et exposé, sans succès, au Salon de 1812. Un amateur de dessin du XVIIIe siècle sera toujours ébloui devant les œuvres de Watteau; huit Watteau le sollicitent rue de Lille, parmi lesquels une Feuille d'étude avec deux têtes d'hommes… (n° 11), trois crayons, estompe. Un tel dessin ne peut qu'exciter les historiens d'art, car les éléments en ont été dessinés à des dates différentes. Le miracle est que l'e béotien regardant le dessin pour la première fois ne peut qu'être frappé par la composition triangulaire de la feuille. Au centre, une tête d'homme au crâne rasé; en haut à droite, celle d'un acteur; en bas, du milieu jusqu'au coin de droite, bras et mains d'un flûtiste (repris dans La lorgneuse). La feuille était déjà occupée par les deux têtes, leur présence a demandé que les bras fussent coupés - peu importe d'ailleurs, car l'importance est dans les mains et la position des doigts sur la flûte. L'enfant de gauche (repris dans la peinture disparue La récréation musicale) fut ajouté pour que la feuille présentât un triangle, avec, aux trois angles, l'enfant, la tête du comédien et le coude du musicien. Ce triangle abstrait, nous le voyons réellement, comme nous les représentations concrètes des visages et des mains. Nous voyons tout autant l'intensité de la sanguine utilisée par l'artiste; les Goncourt le remarquaient, Watteau «a même une sanguine qui semble lui appartenir en propre, une sanguine d'un ton pourpre, qui se distingue de la sanguine brunâtre de tous» (L'Art du XVIIIe siècle, t. I, «Watteau», p. 68). Edmond, plus tard, reprit ce passage, tout en précisant que « l'artiste, seulement avec de la mine de plomb et de la sanguine, la sanguine pourprée qui est à lui seul, a fait de la chair peinte» (Journal, 14 décembre 1894). Il pense à la Feuille de cinq études de mains de femmes exposée au Grenier, mais ce qui est étonnant, chez Watteau, est moins l'emploi de la sanguine, fût-elle couleur de chair, pour représenter la peau humaine, que l'emploi de cette même sanguine, si charnelle, pour représenter des vêtements, tel dans la femme de droite de la Feuille d'études avec quatre têtes… (n° 10) ou les Deux études d'une femme assise (n° 8).


 


 

     Presque chaque dessinateur ici présent nous donnerait l'occasion d'évoquer les Goncourt; on les rencontre deux fois d'une manière précise : avec la Feuille d'études avec une femme lisant… (n° 74) par Gabriel de Saint-Aubin et, exposé dans une vitrine, le Carnet d'Edmond et Jules, catalogue autographe, in-12 de 129 pages, qui répertorie les dessins de l'École française du XVIIIe siècle possédés de 1838 à 1880 par les frères puis Edmond seul. Et le dénombrement est suivi (p. 79-128) de notes sur les maîtres français du XVIIIe siècle, d'une liste d'œuvres prêtées ou confiées à l'encadreur, d'adresses de relations. La feuille de Gabriel de Saint-Aubin, contre-épreuve d'un dessin avec, c'est le plus important, car cela caractérise la manière de l'artiste, six petits dessins dans les marges, reproductions de tableaux ou de gravures, et ajoutés après coup sur la contre-épreuve. Les Goncourt avait acheté cette feuille à la fin du mois de mai 1864, pour 13 fr. Elle fut vendue lors de la vente posthume d'Edmond (n° 278), 385 fr., et le Cabinet des estampes d'Amsterdam l'acheta en 1959.


 

 


 

     La Feuille d'étude avec deux têtes… de Watteau fut donnée au musée d'Amsterdam par M. et Mme I. de Bruijn-van der Leeuw. La collection de Mannheimer a été augmentée par des générations de conservateurs de musée, qui ont su maintenir, si l'on en juge par les échantillons proposés, l'esprit d'une collection particulière de qualité. Un seul collectionneur pourrait-il donc être remplacé par une lignée de collectionneurs ? Une différence, pourtant : la collection, présentée par un musée d'État, est anonyme ou presque et elle est devenue, au fil des achats, œuvre collective; le catalogue nous apprend les noms des fonctionnaires qui l'ont enrichie, et des donateurs, mais qui retiendra ces noms, mis à part les spécialistes ? La collection des Goncourt était, elle, attachée à leur nom de leur vivant et le resta, après la mort du survivant, bien que les éléments en eussent été dispersés lors de la vente de 1897.

      Edmond de Goncourt ne voulut jamais envisager de léguer sa collection à un musée. Le destin de la collection de Fritz Mannheimer fut différent; à sa mort, sa collection de dessins français revint à l'État néerlandais, qui en confia la plus grande partie au Cabinet des estampes d'Amsterdam. Les circonstances historiques mises entre parenthèses, on peut voir dans la démarche du banquier et celle de l'homme de lettres artiste deux attitudes opposées. Dans le cas de Goncourt, une unité se décompose, et les éléments d'un ensemble retournent à un état initial, ils sont mis à la disposition d'autres collectionneurs privés, qui, à leur tour, formeront d'autres ensembles; c'est ce qui s'est passé récemment, mutatis mutandis, avec la collection d'André Breton.

      Edmond de Goncourt s'est-il abandonné au chaos, avec la dispersion des ses collections artistiques et littéraires ? Non, car il voulait laisser une trace sur la terre, mais point en tant que donateur : en fondateur d'une académie, qui réclamait des fonds - apportés par les ventes posthumes. Bien. Ce qui est plus étrange est l'horreur qui étreint Edmond à l'idée de donner ses possessions à un musée :

 «Pour les objets que j'ai possédés, je ne veux pas après moi de l'enterrement dans un musée, dans cet endroit où passent des gens ennuyés de regarder ce qu'ils ont sous les yeux. Je veux que chacun de mes objets apporte à un acquéreur, à un être bien personnel, la petite joie que j'ai eue en l'achetant» (Journal, dimanche 3 avril 1887).

      Voyant l'exposition de l'Institut néerlandais, nous avons, pourtant, un petit pincement au cœur en pensant que nous aurions pu voir, et sans être ennuyés, la collection entière des frères Goncourt dans un autre musée, dans une maison d'Auteuil entretenue et convertie en musée, par exemple. Las!


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