Des petits pieds
dans d'étroites bottines pointues et de
surprenants gros mollets - il y en a partout. Les
visages ? sont presque tous identiques, ces visages
de lorettes, grisettes et courtisanes, avec leurs lourdes
coques de cheveux sur le front et le vague de leurs yeux
vides. Ajoutez des robes ballonnées, vaporeuses,
allégées encore par l'aquarelle et
un
certain bleu,
charmeur en effet - ou canaille. Un détail que
nous n'avons pas remarqué, mais souligné
par Edmond de Goncourt : ces femmes n'ont pas de
corset ; «la lasciveté de la taille sans
corset», note-t-il dans son Journal, le 22
avril 1895 ; pas de corset, mais des jupons blancs
et plissés, qui se montrent à demi, et des
bas ouvragés.
Cat.
42, p. 67
Le musée de la Vie
romantique, en choisissant un seul thème pour
montrer son choix de 130 dessins de Constantin Guys*,
accentue l'uniformité, parfois lassante, sinon de
l'artiste au moins de ses modèles. Les filles
sont, en effet, obligées par leur métier de
prendre des attitudes stéréotypées
et d'adopter des vêtements spécifiques,
sorte d'uniforme : les décolletés sont
plus que généreux, les jupes
retroussées d'une main pour montrer la jambe
(robuste : les canons de la beauté de ce
temps ne sont plus les nôtres), les pieds en
équerre comme ceux des danseuses ou des
mannequins. Peut-être l'impression de
répétition est-elle accentuée par
les titres, donnés pour l'occasion, car Constantin
Guys ne s'était pas soucié d'intituler ses
uvres. Ici, les dénominations sont la
plupart du temps redondantes, anachroniques, parfois -
tels Ces plaisirs
, empruntés à
Colette.
Pour la mémoire
collective, Constantin Guys est associé à
Baudelaire, Edmond et Jules de Goncourt à Gavarni.
En fait, les Goncourt, Guys et Gavarni ont eu d'assez
étroites relations. Gavarni connaissait Guys
depuis 1847, qui l'avait accueilli à Londres
où lui-même dessinait pour The
Illustrated London News et lui avait fait
connaître un de ces quartiers chauds
dénommés Reddeak (cette information
qui est présente dans la version de E. et J. de
Goncourt, Gavarni, l'homme et l'uvre parue
dans Le Bien public, du 18 juin 1872 au 4 mars
1873 fut supprimée pour l'édition en
librairie chez Plon ; voir «Constantin Guys vu
par les Goncourt» par Pierre Duflo, Cahiers E.
& J. de Goncourt, n°1-1992).
Les Goncourt rencontrent
Guys pour la première fois chez Gavarni, le
définissant un «dessinateur à
grand style et à lavis enragé des
scènes bordelières» (Journal,
23 avril 1858). Ils écoutent avec attention cet
homme «diffus, verbeux, débordant de
parenthèses, zigzagant d'idée en
idée, déraillé, perdu et se
retrouvant» (ibid.), et nous, lecteur du
Journal, nous admirons moins les propos de Guys
que l'art des Goncourt à rendre présent,
par des mots, un homme qui leur a donné dans la
conversation, artiste et causeur à la fois,
«des croquis, des souvenirs, des paysages, des
tableaux, des profils, des aspects de rue, des
carrefours, des trottoirs où claquent des savates
de marcheuses». Détail de
langue : les
marcheuses ne
sont pas des tapineuses, comme le fut un temps
Élisa ; Alfred Delvau, citant on ne sait qui,
ou inventant la citation, précise que les
fonctions de la marcheuse «"[
] sont
d'appeler les passants à voix basse, de les
engager à monter dans le bordel où,
d'après ses annonces banales, ils doivent trouver
un choix exquis de jeunes personnes. Dans la maison de
tolérance de première ligne il y a
ordinairement plusieurs marcheuses dont l'emploi
principal est de promener les filles d'amour sur les
boulevards et dans les passages."» (A. Delvau,
(«Marcheuse», Dictionnaire érotique
moderne, 1864).
Le passage du Journal
daté d'avril 1858 sera utilisé,
récrit et amplifié, par les Goncourt pour
dépeindre Laligant dans Les Hommes de
lettres (devenus Charles Demailly),
portraituré en aventurier plutôt qu'en
artiste (Charles Demailly, ch. XXIX, 10/18,
p. 183 et suivantes). Curieusement, Guys en peintre des
filles est peut-être mieux saisi dans ce roman
à clefs par une scène à laquelle il
ne participe pas, que par la brève description,
dans le même passage, de Laligant. La brune
Crécy et la blonde Ninette (Charles
Demailly, ch. XXXIII) décrites par les
Goncourt paraissent décrites moins d'après
une scène réelle que selon des dessins de
Guys. «Une robe de dentelle d'Angleterre, - une robe
inouïe! - moutonnait autour d'elle comme une
écume d'argent» (p. 209) ;
«Elle diminuait le plus possible son front sous des
cheveux tortillés» (p. 210) - c'est ce
qu'Edmond notera plus tard dans le
Journal : «ce front [chez les
filles dessinées par Guys] mangé par
d'écrasants bandeaux» (22 avril 1895).
«Une gentillesse à la longue agaçante,
comédienne, nerveuse
» : Baudelaire
loue Guys d'avoir représenté «la vie
multiple et la grâce mouvante de tous les
éléments de la vie» («Le peintre
de la vie moderne», O.C., Bibl. de la
Pléiade, II, 1999, p. 692). La
réalité historique et l'imagination
créatrice se mêlent, car le peintre
cité dans Charles Demailly n'est pas Guys,
mais Lawrence («Rémonville regardait la
Ninette comme il eût regardé un portrait de
Lawrence», p. 211), alors que nous pensons
à des dessins de Guys, tandis que Laligant -
censé être Guys - est là en seul
causeur, racontant «librement une aventure d'amour
dans une île déserte». La blonde et la
brune dansent, on voit un
dessin de Guys -
encore.
L'un des dessins de
l'exposition (n° 36) a reçu pour
titre : Élisa. La Fille
Élisa, bien sûr. Pourquoi
celui-là plutôt qu'un autre ? Mais
pourquoi pas ? Élisa est
employé comme un nom générique.
Gustave Geffroy, dans Constantin Guys, l'historien du
Second Empire (Paris, in-4°, 1904 ;
réédité en 1920, Crès et Cie
- et non Grès comme imprimé au
catalogue, p. 155) , rapproche le roman des dessins
de Guys, et cette comparaison fut reprise et
amplifiée par Robert Ricatte, dans La
Genèse de «La Fille Élisa»
(PUF, 1960, p. 143 et suivantes). Geffroy n'a rien
inventé, Edmond l'avait mis sur la voie, qui
voulait peindre dans son «roman de la prostitution
[La Fille Élisa], la grandeur
macabre qu'ont rendue les crayons de Rops et de
Guys» (Journal, 25 novembre 1871).
L'attirance d'Edmond pour l'art de Guys demeura, si la
sympathie qu'il avait éprouvé pour l'homme
s'était muée en une antipathie
méprisante : «Guys n'a vraiment qu'une
valeur, c'est d'être le peintre de la basse putain
dans le raccrochage du trottoir» (Journal, 22
avril 1895). Tel n'était pas le sentiment d'Edmond
de Goncourt au moment où il écrivait La
Fille Élisa, et l'on peut penser, qu'il avait
en tête, écrivant La Fille
Élisa, des dessins de Guys. Robert Ricatte a
poursuivi les parallèles suggérés
par Geffroy. Nous sommes néanmoins
gênés par les titres donnés
après coup et l'absence de date des dessins.
Ricatte décrit avec sa précision
coutumière les uvres de Guys proches de
La Fille Élisa, en donnant les passages du
texte d'Edmond. Mais les titres qu'il donne,
«L'Étal», «Le Bouge», «On
monte
», «Sur le trottoir», d'autres
encore, ne correspondent pas - et pour cause! - à
ceux de l'exposition. Le travail ne serait sans doute pas
vain de chercher à faire correspondre des dessins
de l'exposition à des citations précises de
La Fille Élisa. Le bal des filles entre
elles (n°74, «Ces plaisirs
»)
pourrait avoir inspiré les pages supprimées
de La Fille Élisa, où, il est vrai,
les filles dansent nues et déchaînées
chez Goncourt, alors que chez Guys, dépourvues de
tout réalisme fantastique, elles semblent des
pensionnaires de couvent libérées
plutôt que des bacchantes.
Le catalogue de
l'exposition est sous-titré : «Fleurs du
mal». Certes, et nous ne penserions pas à
dissocier Constantin Guys et Charles Baudelaire ;
tout le monde est d'accord pour mettre l'accent sur la
bestialité
des femmes de
Guys, leur abrutissement, leur caractère
vénéneux., mais l'exposition laisse un
sentiment de manque, à cause de l'excès des
dessins, tous consacrés à des Nana
ou des Élisa. Nous avons été
sensibles à une certaine élégance un
peu superficielle, plutôt qu'à une force qui
nous eût emportés. Des pochades, souvent
séduisantes, ne le nions pas, plutôt que des
uvres. Il faudrait savoir si ce sentiment tient au
thème délibérément choisi,
donc limité, ou à Constantin Guys
lui-même. Pour le savoir, il faudrait une autre
exposition, qui montre toutes les facettes du talent de
Guys, ceux que Baudelaire a si bien mis en
lumière.
* Ces dessins proviennent
tous du musée Carnavalet et du musée du
Petit Palais.