Exposition Constantin Guys 

 20 octobre 2002
Revu le 19 mai 2003

Musée de laVie romantique, Maison Renan-Scheffer,
16, rue Chaptal, Paris-IXe.
Du mardi au dimanche, de 10 heures à 18 heures.
Jusqu'au 5 janvier 2003.

Catalogue, Constantin Guys, Fleurs du mal
159 pages, PARIS Musées, 30 euros.

Des petits pieds dans d'étroites bottines pointues et de surprenants gros mollets - il y en a partout. Les visages ? sont presque tous identiques, ces visages de lorettes, grisettes et courtisanes, avec leurs lourdes coques de cheveux sur le front et le vague de leurs yeux vides. Ajoutez des robes ballonnées, vaporeuses, allégées encore par l'aquarelle et un certain bleu, charmeur en effet - ou canaille. Un détail que nous n'avons pas remarqué, mais souligné par Edmond de Goncourt : ces femmes n'ont pas de corset ; «la lasciveté de la taille sans corset», note-t-il dans son Journal, le 22 avril 1895 ; pas de corset, mais des jupons blancs et plissés, qui se montrent à demi, et des bas ouvragés.
 Cat. 42, p. 67

Le musée de la Vie romantique, en choisissant un seul thème pour montrer son choix de 130 dessins de Constantin Guys*, accentue l'uniformité, parfois lassante, sinon de l'artiste au moins de ses modèles. Les filles sont, en effet, obligées par leur métier de prendre des attitudes stéréotypées et d'adopter des vêtements spécifiques, sorte d'uniforme : les décolletés sont plus que généreux, les jupes retroussées d'une main pour montrer la jambe (robuste : les canons de la beauté de ce temps ne sont plus les nôtres), les pieds en équerre comme ceux des danseuses ou des mannequins. Peut-être l'impression de répétition est-elle accentuée par les titres, donnés pour l'occasion, car Constantin Guys ne s'était pas soucié d'intituler ses œuvres. Ici, les dénominations sont la plupart du temps redondantes, anachroniques, parfois - tels Ces plaisirs…, empruntés à Colette.

Pour la mémoire collective, Constantin Guys est associé à Baudelaire, Edmond et Jules de Goncourt à Gavarni. En fait, les Goncourt, Guys et Gavarni ont eu d'assez étroites relations. Gavarni connaissait Guys depuis 1847, qui l'avait accueilli à Londres où lui-même dessinait pour The Illustrated London News et lui avait fait connaître un de ces quartiers chauds dénommés Reddeak (cette information qui est présente dans la version de E. et J. de Goncourt, Gavarni, l'homme et l'œuvre parue dans Le Bien public, du 18 juin 1872 au 4 mars 1873 fut supprimée pour l'édition en librairie chez Plon ; voir «Constantin Guys vu par les Goncourt» par Pierre Duflo, Cahiers E. & J. de Goncourt, n°1-1992).

Les Goncourt rencontrent Guys pour la première fois chez Gavarni, le définissant un «dessinateur à grand style et à lavis enragé des scènes bordelières» (Journal, 23 avril 1858). Ils écoutent avec attention cet homme «diffus, verbeux, débordant de parenthèses, zigzagant d'idée en idée, déraillé, perdu et se retrouvant» (ibid.), et nous, lecteur du Journal, nous admirons moins les propos de Guys que l'art des Goncourt à rendre présent, par des mots, un homme qui leur a donné dans la conversation, artiste et causeur à la fois, «des croquis, des souvenirs, des paysages, des tableaux, des profils, des aspects de rue, des carrefours, des trottoirs où claquent des savates de marcheuses». Détail de langue : les marcheuses ne sont pas des tapineuses, comme le fut un temps Élisa ; Alfred Delvau, citant on ne sait qui, ou inventant la citation, précise que les fonctions de la marcheuse «"[…] sont d'appeler les passants à voix basse, de les engager à monter dans le bordel où, d'après ses annonces banales, ils doivent trouver un choix exquis de jeunes personnes. Dans la maison de tolérance de première ligne il y a ordinairement plusieurs marcheuses dont l'emploi principal est de promener les filles d'amour sur les boulevards et dans les passages."» (A. Delvau, («Marcheuse», Dictionnaire érotique moderne, 1864).

Le passage du Journal daté d'avril 1858 sera utilisé, récrit et amplifié, par les Goncourt pour dépeindre Laligant dans Les Hommes de lettres (devenus Charles Demailly), portraituré en aventurier plutôt qu'en artiste (Charles Demailly, ch. XXIX, 10/18, p. 183 et suivantes). Curieusement, Guys en peintre des filles est peut-être mieux saisi dans ce roman à clefs par une scène à laquelle il ne participe pas, que par la brève description, dans le même passage, de Laligant. La brune Crécy et la blonde Ninette (Charles Demailly, ch. XXXIII) décrites par les Goncourt paraissent décrites moins d'après une scène réelle que selon des dessins de Guys. «Une robe de dentelle d'Angleterre, - une robe inouïe! - moutonnait autour d'elle comme une écume d'argent» (p. 209) ; «Elle diminuait le plus possible son front sous des cheveux tortillés» (p. 210) - c'est ce qu'Edmond notera plus tard dans le Journal : «ce front [chez les filles dessinées par Guys] mangé par d'écrasants bandeaux» (22 avril 1895). «Une gentillesse à la longue agaçante, comédienne, nerveuse…» : Baudelaire loue Guys d'avoir représenté «la vie multiple et la grâce mouvante de tous les éléments de la vie» («Le peintre de la vie moderne», O.C., Bibl. de la Pléiade, II, 1999, p. 692). La réalité historique et l'imagination créatrice se mêlent, car le peintre cité dans Charles Demailly n'est pas Guys, mais Lawrence («Rémonville regardait la Ninette comme il eût regardé un portrait de Lawrence», p. 211), alors que nous pensons à des dessins de Guys, tandis que Laligant - censé être Guys - est là en seul causeur, racontant «librement une aventure d'amour dans une île déserte». La blonde et la brune dansent, on voit un dessin de Guys - encore.

L'un des dessins de l'exposition (n° 36) a reçu pour titre : Élisa. La Fille Élisa, bien sûr. Pourquoi celui-là plutôt qu'un autre ? Mais pourquoi pas ? Élisa est employé comme un nom générique. Gustave Geffroy, dans Constantin Guys, l'historien du Second Empire (Paris, in-4°, 1904 ; réédité en 1920, Crès et Cie - et non Grès comme imprimé au catalogue, p. 155) , rapproche le roman des dessins de Guys, et cette comparaison fut reprise et amplifiée par Robert Ricatte, dans La Genèse de «La Fille Élisa» (PUF, 1960, p. 143 et suivantes). Geffroy n'a rien inventé, Edmond l'avait mis sur la voie, qui voulait peindre dans son «roman de la prostitution [La Fille Élisa], la grandeur macabre qu'ont rendue les crayons de Rops et de Guys» (Journal, 25 novembre 1871). L'attirance d'Edmond pour l'art de Guys demeura, si la sympathie qu'il avait éprouvé pour l'homme s'était muée en une antipathie méprisante : «Guys n'a vraiment qu'une valeur, c'est d'être le peintre de la basse putain dans le raccrochage du trottoir» (Journal, 22 avril 1895). Tel n'était pas le sentiment d'Edmond de Goncourt au moment où il écrivait La Fille Élisa, et l'on peut penser, qu'il avait en tête, écrivant La Fille Élisa, des dessins de Guys. Robert Ricatte a poursuivi les parallèles suggérés par Geffroy. Nous sommes néanmoins gênés par les titres donnés après coup et l'absence de date des dessins. Ricatte décrit avec sa précision coutumière les œuvres de Guys proches de La Fille Élisa, en donnant les passages du texte d'Edmond. Mais les titres qu'il donne, «L'Étal», «Le Bouge», «On monte…», «Sur le trottoir», d'autres encore, ne correspondent pas - et pour cause! - à ceux de l'exposition. Le travail ne serait sans doute pas vain de chercher à faire correspondre des dessins de l'exposition à des citations précises de La Fille Élisa. Le bal des filles entre elles (n°74, «Ces plaisirs…») pourrait avoir inspiré les pages supprimées de La Fille Élisa, où, il est vrai, les filles dansent nues et déchaînées chez Goncourt, alors que chez Guys, dépourvues de tout réalisme fantastique, elles semblent des pensionnaires de couvent libérées plutôt que des bacchantes.

Le catalogue de l'exposition est sous-titré : «Fleurs du mal». Certes, et nous ne penserions pas à dissocier Constantin Guys et Charles Baudelaire ; tout le monde est d'accord pour mettre l'accent sur la bestialité des femmes de Guys, leur abrutissement, leur caractère vénéneux., mais l'exposition laisse un sentiment de manque, à cause de l'excès des dessins, tous consacrés à des Nana ou des Élisa. Nous avons été sensibles à une certaine élégance un peu superficielle, plutôt qu'à une force qui nous eût emportés. Des pochades, souvent séduisantes, ne le nions pas, plutôt que des œuvres. Il faudrait savoir si ce sentiment tient au thème délibérément choisi, donc limité, ou à Constantin Guys lui-même. Pour le savoir, il faudrait une autre exposition, qui montre toutes les facettes du talent de Guys, ceux que Baudelaire a si bien mis en lumière.

* Ces dessins proviennent tous du musée Carnavalet et du musée du Petit Palais.


Toutes les illustrations sont
reproduites d'après le catalogue de l'exposition.

 

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