On n'apprendra
certes pas qui était le comte de Caylus en se
contentant de regarder les objets exposés dans les
vitrines du musée des Monnaies, médailles
et antiques de la BnF (site Richelieu), même si
l'on pense, à juste titre, que toute collection
est à l'image de celui qui l'a constituée.
On verra son buste en terre cuite : exposé
pour la première fois, il fut
exécuté en 1767, deux ans après la
mort de Caylus; qui prétendrait que voir l'aspect
physique d'un homme nous aide à le
connaître ? Il est donc indispensable
d'acheter le catalogue. Instructif et
présenté de manière agréable,
il inspire néanmoins un regret : pourquoi les
reproductions sont-elles toutes en noir et blanc, et
surtout, si petites ? Qui était donc le comte
Claude-Philippe de Caylus ? Un graveur et un
dessinateur, mais aussi un collectionneur
d'antiquités; un aristocrate, mais qui aimait
flâner dans les rues, à pied; un
écrivain fécond, aujourd'hui tombé
dans l'oubli, qui appartenait à la
Société du bout du banc, cette
«académie de gaudriole» (E. et J. de
Goncourt) où se rencontraient le Grand Prieur de
Vendôme, Crébillon fils, Maurepas; un
amateur progressiste par ses méthodes, mais de
plus en plus tourné vers un classicisme
réactionnaire - ce qui explique peut-être en
partie qu'il ne fut pas en odeur de sainteté
philosophique. Tout le monde connaît le distique de
Diderot en guise d'oraison funèbre fort peu
complaisante :
Ci-gît
un antiquaire acariâtre et brusque :
Ah! qu'il est bien logé dans cette cruche
étrusque.
Caylus, en effet, avait
été enterré dans un sarcophage de
porphyre antique, en forme d'urne arrondie, qu'il
possédait.
Mort sans descendance,
célibataire, Caylus donna son cabinet
d'antiquités à Louis XV, et c'est une
très petite part de ce cabinet que nous pouvons
voir aujourd'hui. Regardons les objets beaux mais
hétéroclites pour eux-mêmes, tel
cette intaille en cornaline (n° 32)
représentant Apollon et Marsyas, copie Renaissance
d'une intaille du musée de Naples attribuée
à Dioscoride, graveur de l'empereur Auguste, avec
sa belle monture en or émaillé de la fin du
XVIIe siècle; ou ce Vase des Saisons
(n° 84), vase à parfum, du début
du Ier siècle, qui reste beau malgré ses
restaurations. Répétons-le : sans
leurs notices, ces objets risquent de ne pas nous parler,
alors qu'ils ont tant à dire, une fois que les
spécialistes sont parvenus à les faire
parler.
L'exposition remplirait
son but si elle incitait les curieux à lire du
Caylus, le Caylus écrivain, après le Caylus
antiquaire. Le lire, tout en ne se laissant pas abuser
par les adjectifs érotique, badin
(uvres badines complètes, c'est
le titre de ses uvres prétendues
complètes; Amsterdam et Paris, 12 volumes
in 4°), ou galant qui lui sont
donnés. Une grande part de ses écrits fut
publiée dans l'ancienne Bibliothèque des
Curieux, en 1921, sous le titre uvres badines et
galantes du Comte de Caylus (coll. «Les
Maîtres de l'Amour»), par Louis Perceau et
Fernand Fleuret sous le double pseudonyme de Radeville et
Deschamps. Les deux rats (de bibliothèque,
plutôt que de la ville et des champs) ont fait un
choix qui se défend, on ne ferait plus le
même, mais, à vrai dire, il paraît
impossible de caractériser par un seul mot les
écrits de Caylus. On aura une image de sa
diversité en citant les quatre parties en
lesquelles les éditeurs ont réparti ses
uvres :
romans de
chevalerie;
historiettes, contes, nouvelles, etc.;
contes orientaux et féeries;
facéties.
Les frères
Goncourt, en tout cas, ont aimé le comte de
Caylus, qui était un personnage selon leur
cur (voir «Caylus», Portraits
intimes du XVIIIe siècle, E. Dentu,
t. II, 1858). Un observateur, Caylus, un spectateur
attentif de la vie de Paris, comme eux;un graveur, comme
Jules; un collectionneur, comme eux.Comme eux ? Oui
si l'on pense au désir de rassembler et garder,
non pour la méthode, car celle du comte devint de
plus en plus scientifique, ce que ne fut jamais celle des
deux frères - quand ils écrivent leur
Caylus, ils sont jeunes encore, mais Edmond, à la
fin de sa vie, n'aura pas infléchi sa
manière de collectionner; Caylus, lui,
«voulait que son musée fût, avant tout,
le musée de la vie privée des anciens, la
confidence et le répertoire de leurs habitudes,
l'iconographie de leurs murs retrouvées
pièce à pièce» (Portraits
intimes, ouvr. cit., p. 26).
Caylus antiquaire,
graveur et écrivain eut l'air très
occupé, ce fut peut-être une illusion :
«Je me suis senti toute ma vie, dès mon
enfance même, senti un grand fonds de paresse dans
l'esprit, et c'est à cet heureux sentiment que je
dois le bonheur de ma vie» (Mémoires et
réflexions du comte de Caylus
, P.
Rouquette, 1874, p. 35). Avait-il trouvé la
recette du bonheur ? Ou cachait-il, par pudeur, une
fièvre qui l'animait ?