Devant les cruches étrusques
de Caylus

ILLUSTRATION

En haut. Persée délivrant Andromède. Fragment de vase en terre camée.
Début du Ier siècle (cat. n° 83).

En bas. Urne cinéraire en verre bleu à anses striées.
Art romain, Ier-IIe siècle (cat. n° 81).

 


 
NOTICE SUR LA VIE ET LES ŒUVRES DE CAYLUS 

par Octave Uzanne


 

EXPOSITION : «Caylus, mécène du roi. Collectionner les antiquités au XVIIIe siècle»

du 17 décembre 2002 au 17 mars 2003.
BnF, site Richelieu, 1er étage, Musée du Cabinet des Médailles.

CATALOGUE : Caylus, mécène du roi…

Sous la direction d'Irène Aghion.
Institut national d'histoire de l'art, 2002.
20 euros

 

 

 

18 février 2003

On n'apprendra certes pas qui était le comte de Caylus en se contentant de regarder les objets exposés dans les vitrines du musée des Monnaies, médailles et antiques de la BnF (site Richelieu), même si l'on pense, à juste titre, que toute collection est à l'image de celui qui l'a constituée. On verra son buste en terre cuite : exposé pour la première fois, il fut exécuté en 1767, deux ans après la mort de Caylus; qui prétendrait que voir l'aspect physique d'un homme nous aide à le connaître ? Il est donc indispensable d'acheter le catalogue. Instructif et présenté de manière agréable, il inspire néanmoins un regret : pourquoi les reproductions sont-elles toutes en noir et blanc, et surtout, si petites ? Qui était donc le comte Claude-Philippe de Caylus ? Un graveur et un dessinateur, mais aussi un collectionneur d'antiquités; un aristocrate, mais qui aimait flâner dans les rues, à pied; un écrivain fécond, aujourd'hui tombé dans l'oubli, qui appartenait à la Société du bout du banc, cette «académie de gaudriole» (E. et J. de Goncourt) où se rencontraient le Grand Prieur de Vendôme, Crébillon fils, Maurepas; un amateur progressiste par ses méthodes, mais de plus en plus tourné vers un classicisme réactionnaire - ce qui explique peut-être en partie qu'il ne fut pas en odeur de sainteté philosophique. Tout le monde connaît le distique de Diderot en guise d'oraison funèbre fort peu complaisante :
Ci-gît un antiquaire acariâtre et brusque :
Ah! qu'il est bien logé dans cette cruche étrusque.

Caylus, en effet, avait été enterré dans un sarcophage de porphyre antique, en forme d'urne arrondie, qu'il possédait.

Mort sans descendance, célibataire, Caylus donna son cabinet d'antiquités à Louis XV, et c'est une très petite part de ce cabinet que nous pouvons voir aujourd'hui. Regardons les objets beaux mais hétéroclites pour eux-mêmes, tel cette intaille en cornaline (n° 32) représentant Apollon et Marsyas, copie Renaissance d'une intaille du musée de Naples attribuée à Dioscoride, graveur de l'empereur Auguste, avec sa belle monture en or émaillé de la fin du XVIIe siècle; ou ce Vase des Saisons (n° 84), vase à parfum, du début du Ier siècle, qui reste beau malgré ses restaurations. Répétons-le : sans leurs notices, ces objets risquent de ne pas nous parler, alors qu'ils ont tant à dire, une fois que les spécialistes sont parvenus à les faire parler.

L'exposition remplirait son but si elle incitait les curieux à lire du Caylus, le Caylus écrivain, après le Caylus antiquaire. Le lire, tout en ne se laissant pas abuser par les adjectifs érotique, badin (Œuvres badines complètes, c'est le titre de ses œuvres prétendues complètes; Amsterdam et Paris, 12 volumes in 4°), ou galant qui lui sont donnés. Une grande part de ses écrits fut publiée dans l'ancienne Bibliothèque des Curieux, en 1921, sous le titre Œuvres badines et galantes du Comte de Caylus (coll. «Les Maîtres de l'Amour»), par Louis Perceau et Fernand Fleuret sous le double pseudonyme de Radeville et Deschamps. Les deux rats (de bibliothèque, plutôt que de la ville et des champs) ont fait un choix qui se défend, on ne ferait plus le même, mais, à vrai dire, il paraît impossible de caractériser par un seul mot les écrits de Caylus. On aura une image de sa diversité en citant les quatre parties en lesquelles les éditeurs ont réparti ses œuvres :

romans de chevalerie;
historiettes, contes, nouvelles, etc.;
contes orientaux et féeries;
facéties.

Les frères Goncourt, en tout cas, ont aimé le comte de Caylus, qui était un personnage selon leur cœur (voir «Caylus», Portraits intimes du XVIIIe siècle, E. Dentu, t. II, 1858). Un observateur, Caylus, un spectateur attentif de la vie de Paris, comme eux;un graveur, comme Jules; un collectionneur, comme eux.Comme eux ? Oui si l'on pense au désir de rassembler et garder, non pour la méthode, car celle du comte devint de plus en plus scientifique, ce que ne fut jamais celle des deux frères - quand ils écrivent leur Caylus, ils sont jeunes encore, mais Edmond, à la fin de sa vie, n'aura pas infléchi sa manière de collectionner; Caylus, lui, «voulait que son musée fût, avant tout, le musée de la vie privée des anciens, la confidence et le répertoire de leurs habitudes, l'iconographie de leurs mœurs retrouvées pièce à pièce» (Portraits intimes, ouvr. cit., p. 26).

Caylus antiquaire, graveur et écrivain eut l'air très occupé, ce fut peut-être une illusion : «Je me suis senti toute ma vie, dès mon enfance même, senti un grand fonds de paresse dans l'esprit, et c'est à cet heureux sentiment que je dois le bonheur de ma vie» (Mémoires et réflexions du comte de Caylus…, P. Rouquette, 1874, p. 35). Avait-il trouvé la recette du bonheur ? Ou cachait-il, par pudeur, une fièvre qui l'animait ?

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