Jules Lemaître a aimé le roman Germinie Lacerteux

 

Extrait de J. Lemaître, Impressions de théâtre, 4e série,
Société française d'imprimerie et de librairie, Ancienne Librairie Lecène, Oudin et Cie, s.d.,
p. 225 et suivantes.

Daté du 24 décembre 1888

 

Nous devons passer beaucoup de choses à qui a su écrire Germinie Lacerteux. C'est un beau livre, et qui paraît tout à fait original si l'on se reporte au temps où il a été écrit. Toute l'histoire de Mlle de Varandeuil est un pur chef-d'œuvre. Et celle de Germinie est d'une vérité et d'une humanité poignantes. On nous rebat les oreilles des romans russes et de leur réalisme compatissant; on a l'air de croire que les écrivains de là-bas ont inventé la pitié. Me suis-je trompé lorsque j'ai cru sentir, dans Germinie Lacerteux, une pitié profonde, plus que cérébrale et plus que littéraire ? Pourquoi l'«écriture artiste» serait-elle incompatible avec la religion de la souffrance humaine ? On vante beaucoup le mysticisme de ces Slaves, leur souci de morale évangélique, et leurs histoires de rédemptions; on croit à l'âme sainte de Sonia, la prostituée-martyre; on se récrie sur la confession et le repentir de cet horrible brute de Nikita… Eh bien ? mais la pauvre Germinie, à la fois héroïque et infâme, et qui parmi ses hontes et la folie de son corps garde un si grand cœur et, dans ses «ténèbres», - pour parler comme Tolstoï, - la pure flamme d'un absolu dévouement… n'est-ce point là un cas de moralité paradoxale assez semblable à quelques uns de ceux que nous admirons chez les romanciers russes ?… Et suis-je dupe, enfin, si tel passage de Germinie Lacerteux (et j'en dis autant des cinquante dernières pages de Madame Bovary) me trouble jusqu'aux entrailles d'une compassion si forte et si prolongée, que, par delà les souffrances particulières qui me sont décrites, elle va à la grande misère humaine et prend ainsi un caractère religieux, - tout comme si le texte était traduit du russe ?

Maintenant, je sais, il y a, dans Germinie, une espèce particulière de «rhétorique», un goût d'aristocrates pour les tableaux de crapule populacière, une complaisance de stylistes à extraire surtout du pittoresque de toute cette misère et de tout ce vice; une coquetterie dans la brutalité; une trop visible attitude de lettrés, l'ironique disposition d'esprit qui fait noter ou imaginer les «légendes» à la Gavarni ou à la Grévin; un souci trop constant, et presque maladif, de l'invention du style. Autant de causes de froideur. Germinie, comme les autres romans des deux frères, est un livre de mandarins créateurs, - mais de mandarins. Bref, l'«écriture» des Goncourt fait parfois douter de leurs larmes… Mais, enfin, si elles y sont pourtant!

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