Il est donc
évident qu'on pouvait tirer de Germinie un
drame fort émouvant. Seulement il fallait, pour
cela, «repenser» tout le livre en vue du
théâtre. M. de Goncourt n'en a pas eu le
courage. Il paraît qu'il a prétendu faire
une révolution, nous apporter d'un coup, et dans
toute sa pureté, la forme nouvelle que cherche le
théâtre (notez qu'il la cherche depuis
Thespis). Du moins, c'est ce que M. de Goncourt a
laissé dire. Il aurait donc péché
par présomption. Mais je crois qu'il a surtout
péché par paresse. Ce qu'il nous a
donné n'est ni un roman ni un drame; ce sont des
images découpées dans un roman, et
découpées au hasard. En sorte que la
pièce est restée peu intelligible pour ceux
qui n'avaient pas lu le roman ou qui ne l'avaient pas
très présent à la mémoire; et
que, d'autre part, les bonnes gens qui avaient
été choqués déjà par
les brutalités tristes du roman, l'ont
été encore plus par celles de la
pièce; car, toute la partie d'analyse
psychologique en ayant été
retranchée ou ne s'y retrouvant que par lambeaux
maladroitement cousus, ces brutalités y
demeuraient presque seules; et alors il semblait qu'on
les les y étalât pour elles-mêmes,
dans leur insolence facile et monotone
[
]
L'uvre est comme invertébrée. Cette
totale absence de liaison, de plan, de composition, c'est
peut-être un art nouveau; mais alors cet art
nouveau n'est donc qu'un retour aux essais amorphes des
littératures enfantines. Les
procédés sont ceux du plus ancien
théâtre japonais ou chinois.
[
]
- Et le style ? -
Très singulier aussi. Dans les morceaux
écrits, vous constaterez, entre la langue du
faubourg et la langue littéraire, un compromis
analogue à celui que George Sand avait
cherché et trouvé entre la langue
littéraire et le parler des paysans du Berry. Mais
il y a beaucoup plus d'«écriture» chez
M. de Goncourt. Vous savez que les faubouriens de Paris
inventent peu d'images : ils vivent sur un vieux
fonds hérité de métaphores et de
tropes. M. de Goncourt prête à Germinie,
à Jupillon, à Gautruche, des façons
de dire pittoresques qui, sans doute, sont conformes
à leur tour d'esprit et qu'ils pourraient imaginer
à la rigueur : seulement il leur en
prête plus, en cinq minutes, qu'un ouvrier de Paris
n'en emploie dans une année : et alors cela
redevient de la littérature et de la plus savante.
Sans compter les morceaux de style transportés du
livre (et presque sans changement) dans la bouche de
Germinie ou de Mlle de Varandeuil.
Tout cela réuni
constitue une erreur amusante par son excès
même et par toutes les illusions distinguées
qu'elle suppose, à mon avis, chez son auteur.
Aussi ne vous ai-je point dit que je me sois
ennuyé à la pièce de M. de Goncourt,
ni que j'aie partagé sur tous les points le
sentiment du public.