Jules Lemaître a détesté la pièce Germinie Lacerteux

 

Mais dans le même article, il fait l'éloge du roman.

 

Extrait de J. Lemaître, Impressions de théâtre, 4e série,
Société française d'imprimerie et de librairie, Ancienne Librairie Lecène, Oudin et Cie, s.d.,
p. 227  et suivantes.
Daté du 24 décembre 1888

 
 

Il est donc évident qu'on pouvait tirer de Germinie un drame fort émouvant. Seulement il fallait, pour cela, «repenser» tout le livre en vue du théâtre. M. de Goncourt n'en a pas eu le courage. Il paraît qu'il a prétendu faire une révolution, nous apporter d'un coup, et dans toute sa pureté, la forme nouvelle que cherche le théâtre (notez qu'il la cherche depuis Thespis). Du moins, c'est ce que M. de Goncourt a laissé dire. Il aurait donc péché par présomption. Mais je crois qu'il a surtout péché par paresse. Ce qu'il nous a donné n'est ni un roman ni un drame; ce sont des images découpées dans un roman, et découpées au hasard. En sorte que la pièce est restée peu intelligible pour ceux qui n'avaient pas lu le roman ou qui ne l'avaient pas très présent à la mémoire; et que, d'autre part, les bonnes gens qui avaient été choqués déjà par les brutalités tristes du roman, l'ont été encore plus par celles de la pièce; car, toute la partie d'analyse psychologique en ayant été retranchée ou ne s'y retrouvant que par lambeaux maladroitement cousus, ces brutalités y demeuraient presque seules; et alors il semblait qu'on les les y étalât pour elles-mêmes, dans leur insolence facile et monotone…
[…]
L'œuvre est comme invertébrée. Cette totale absence de liaison, de plan, de composition, c'est peut-être un art nouveau; mais alors cet art nouveau n'est donc qu'un retour aux essais amorphes des littératures enfantines. Les procédés sont ceux du plus ancien théâtre japonais ou chinois. […]

- Et le style ? - Très singulier aussi. Dans les morceaux écrits, vous constaterez, entre la langue du faubourg et la langue littéraire, un compromis analogue à celui que George Sand avait cherché et trouvé entre la langue littéraire et le parler des paysans du Berry. Mais il y a beaucoup plus d'«écriture» chez M. de Goncourt. Vous savez que les faubouriens de Paris inventent peu d'images : ils vivent sur un vieux fonds hérité de métaphores et de tropes. M. de Goncourt prête à Germinie, à Jupillon, à Gautruche, des façons de dire pittoresques qui, sans doute, sont conformes à leur tour d'esprit et qu'ils pourraient imaginer à la rigueur : seulement il leur en prête plus, en cinq minutes, qu'un ouvrier de Paris n'en emploie dans une année : et alors cela redevient de la littérature et de la plus savante. Sans compter les morceaux de style transportés du livre (et presque sans changement) dans la bouche de Germinie ou de Mlle de Varandeuil.

Tout cela réuni constitue une erreur amusante par son excès même et par toutes les illusions distinguées qu'elle suppose, à mon avis, chez son auteur. Aussi ne vous ai-je point dit que je me sois ennuyé à la pièce de M. de Goncourt, ni que j'aie partagé sur tous les points le sentiment du public.

FIN DE L'ARTICLE

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