Edmond de Goncourt

Préface

pour

À bas le progrès! Bouffonnerie satirique en un acte, Charpentier et Fasquelle, 1893.
Pièce représentée pour la première fois au Théâtre-Libre le 16 janvier 1893.

 

Préface

 

En cet heure d'engouement de la France pour la littérature étrangère, en cette latrie des jeunes écrivains dramatiques pour le théâtre scandinave, dans cette disposition des esprits contemporains à se montrer les domestiques littéraires de Tolstoï et d'Ibsen, - d'écrivains dont je suis loin de contester le mérite, mais dont les qualités me semblent ne pouvoir être acclimatées sous le degré de latitude où nous vivons, - j'ai tenté de réagir, et de faire dans une pièce, qui sera suivie d'autres, de faire, autant qu'il était en mon pouvoir, une œuvre dramatique ayant les qualités françaises : la clarté, l'esprit, l'ironie, l'ironie blagueuse de cette fin de siècle, et peut-être de cette fin de monde.

Oui, j'ai la conviction qu'il faut laisser, selon l'expression de Tourguéneff [sic], le brouillard slave, aux cervelles russes et norvégiennes, et ne pas vouloir le faire entrer de force dans nos lucides cervelles, où je crois qu'en sa maladive transplantation, «ce brouillard» n'est appelé qu'à produire de maladroits plagiats.

Et, mon Dieu, s'il faut absolument à notre théâtre moderne, un inspirateur, ce n'est ni à Tolstoï, ni à Ibsen, que la pensée française doit aller, mais bien à l'auteur des comédies du BARBIER DE SÉVILLE, du MARIAGE DE FIGARO, à l'auteur du drame d'EUGÉNIE, à Beaumarchais.

EDMOND DE GONCOURT

Décembre 1892

J'affirme que les circonstances politiques actuelles n'ont pas fait ajouter un mot au texte de la pièce, écrite en automne 1891.

 

Le post-scriptum d'Edmond fait allusion à une phrase de la pièce qui peut sembler, en effet, prémonitoire : la fille du propriétaire de la maison cambriolée, prise de pitié pour le voleur, demande à son père de lui donner 500 francs, avec cet argument :
«Songe que tu auras toujours la ressource de te figurer que tu les as placés » (p. 20).
Le scandale de Panama éclata en 1892.
 


On donne, ci-dessous, la description des personnages par Edmond de Goncourt.
Le voleur était joué par Antoine.

 

PERSONNAGES

LE PÈRE

Physionomie d'un vieux peintre romantique. Caractère colère, versatile, et, selon une expression étrangère, très enguirlandable par la blague. Barbiche de chasseur d'Afrique. Il est habillé d'une vareuse rouge et coiffé d'un fez.

LA JEUNE FILLE

Une ironique, avec quelque chose, dans sa personne, de garçonnier, qu'ont les jeunes filles élevées par les hommess, et, dans sa toilette, un rien de la toilette de l'étudiante russe.

LE VOLEUR

Une barbe de huit jours, un chapeau haut de forme au crêpe roux, un habit noir râpé, avec une herbe à la boutonnière; au cou, pour cravate, une corde qui ne laisse pas voir de chemise; aux pieds, des bottes de neuf jours (en argot bottes percées). La tenue à la fois d'un clown anglais dans une parade en habit de ville, et d'un jeune universitaire dans la débine. Une gaieté froide de pince-sans-rire.

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