N o t i c e

à propos de la préface d'E. de Goncourt

pour Théophile Gautier de Bergerat*

 

*Émile Bergerat, Théophile Gautier. Entretiens, souvenirs et correspondance,
avec une préface de Edmond de Goncourt et une eau-forte de Félix Bracquemond,
Charpentier, 1879.

 

«Saint-Gratien, septembre 1878». Ainsi est datée la préface. Edmond passait, en effet, tous les ans - autrefois avec son frère, - une partie du mois de septembre dans cette résidence campagnarde de la princesse Mathilde (située aujourd'hui dans le Val d'Oise). Gautier est mort depuis six ans (le 23 octobre 1872); il retrouvait les Goncourt à Saint-Gratien, et y faisait un séjour avec une de ses filles, Estelle, peu de temps avant sa mort. Est-ce délibérément qu'Edmond a situé là sa préface ? Difficile de le savoir.

Lorsque les Goncourt, ou Edmond seul, écrivent des préfaces, ils les conçoivent, souvent, comme des manifestes; plus tard (Charpentier, 1888) Edmond les recueillera dans Préfaces et manifestes littéraires. Par le biais de ces préfaces, ils présentent leur propre œuvre et tissent, dans l'intervalle de ces quelques pages, des liens particuliers avec celui qui va lire leur livre, cherchant à l'orienter, à lui révéler ce qu'il ne découvrirait peut-être pas de lui-même; ensuite, à Dieu vat, le lecteur est lâché dans la nature livresque et le livre affronte son propre destin. La préface, on le sent, est la dernière marque de possession de l'auteur sur son livre. Rien de tel ici, puisque ce n'est pas son propre livre que présente Edmond. Bien plus : ce n'est même pas le livre de Bergerat qu'il annonce et dont il préparerait la lecture. Il veut nous faire entendre la parole vivante de Gautier -Bergerat également, mais Edmond veut l'ignorer. Théo, en effet, parlait; il parlait dans le salon de la princesse Mathilde, il parlait chez Flaubert, il parlait dans les restaurants parisiens, il parlait aux réunions de la Présidente; il avait, écrit Ernest Feydeau, l'«amour de l'épanchement» (Théophile Gautier. Souvenirs intimes, Plon et Cie, 1874, p. 8).

Dans la préface, Goncourt a la parole, mais il la cède à Théophile Gautier. Comment reproduire des propos tenus il y a longtemps ? En se reportant au Journal, bien sûr, où ils ont été consignés à chaud («j'écris sur le chaud de la soirée», écrit Jules le 18 mars 1863, à 1 heure du matin). Si bien que lisant la préface du livre de Bergerat, on croirait, quelques passages mis à part, lire le Journal. Le travail serait intéressant de comparer les transformations d'un texte issu du Journal en une préface, et nous avons cité la plupart des passages recopiés ou récrits par Edmond. Plus tard, en 1886, Edmond reprendra cette technique - coller bout à bout, ou presque, des passages du Journal afin d'en faire une préface - pour l'édition de Germinie Lacerteux chez Quantin («Deuxième préface préparée pour une édition posthume de Germinie Lacerteux», Auteuil, avril 1886).

La préface au livre de Bergerat, qui aurait pu être guindée, ou du style peu attrayant d'un discours au mort, est vivante. Théo est présent, et en filigrane on devine les Goncourt, puis Edmond seul, écrivant, le soir, ce qui avait été vu et entendu dans la journée. Dans cette double transcription, immédiate puis rétrospective, on perçoit le talent des, puis de, Goncourt. Edmond qui, parfois, se donne des libertés d'auteur; il lui arrive, ainsi, de joindre des propos tenus en des jours différents pour en faire un ensemble; il lui arrive de faire parler, dans la préface, les personnages dans un ordre différent de celui de la réalité. Et ce n'est pas caprice de la mémoire, puisqu'il a la sténographie des entretiens sous les yeux; non, les changements sont délibérés, effets de l'art. «Il [Gautier] passait de la description de la chemise d'une femme janséniste à une définition de l'insénescence du sens intime », écrit Goncourt; se reporte-t-on au Journal, l'insénescence y est bien (11 juin 1872), mais ni précédée ou suivie par la description d'une quelconque chemise. Le 16 mars 1872, Théo évoque Pythagore, et Goncourt cite ce passage dans sa préface; puis continue : «quelques moments après, il se mettait à faire un historique imagé des huiles» : cet historique, il le fit le 6 juillet 1872!

Dans les entretiens auxquels a pris part Edmond, chacun avait son style : fine parole de Sainte-Beuve, coups de boutoir de Flaubert, mots spirituels de Jules (voir le Journal, 5 mars 1872). Gautier, lui, avait la parole rabelaisienne (Journal, 27 octobre 1871). On sait, ayant lu le Journal, que les Goncourt n'étaient point bégueules, et se permettaient, dans le Journal, des mots et des thèmes qu'ils ne pouvaient songer à employer dans leurs œuvres officielles. Citant, dans le Journal, les élucubrations de Gautier sur Louis XIV, «Toujours à manger et à chier… […] Une fistule dans le cul et une autre dans le nez» (Journal, 23 août 1862), ils commentent : «[Gautier se retourna] vers Claudin, ahuri comme un enfant qui verrait chier sur son catéchisme». Dans la préface, citant ce passage de son (de leur) Journal, Edmond est obligé de remplacer cul et chier par c… , mais la tonalité est, en effet, rabelaisienne - qualificatif convenu, pour scatologique.

Préfacer le livre d'un ami est un exercice périlleux, une corvée souvent, fût-elle acceptée de bonne grâce. L'ami n'est pas, ici, Émile Bergerat, certes non, mais derrière lui, Théophile Gautier. Sur l'auteur proprement dit du recueil, peu de mots dans la préface, Bergerat n'y est présent qu'à travers Gautier. Edmond n'avait aucune considération pour lui : «il est désespérément commun» (Journal, 15 mai 1872), «un goujat» (2 juin 1872). Émile Bergerat avait, le 15 mai 1872, peu de temps avant la mort de Gautier, épousé sa fille cadette, Estelle - moins flamboyante que Judith (en 1872, elle est encore la femme de Catulle Mendès qu'elle a épousé en 1866 et dont elle divorcera en 1878). Gautier n'avait jamais épousé leur mère, Ernesta Grisi, mais tout ce petit monde vivait en tribu, avec en sus, les fées Carabosse - on veut dire les sœurs de Théophile - et la chatte Éponine. 

 «Il n'y a qu'une biographie, la biographie parlée, celle qui a la liberté, la crudité, le débinage, l'enthousiasme sincère de la conversation intime»
(Journal, 27 mars 1872).

Plus tard, Bergerat et Goncourt se disputeront la propriété morale de l'image de Théophile Gautier :

«il [Bergerat] est tout à fait scandalisé que la préface que j'ai écrite à titre gracieux pour son bouquin sur Gautier, je l'ai imprimée dans Pages retrouvées. Ça lui appartenait!… Ah! le drôle de pistolet!»
(Journal, 23 février 1888).

La préface est l'esquisse (la place manquait pour faire davantage) d'une biographie sous l'aspect d'une succession de portraits, et - la nature de Gautier s'y prêtait - une biographie proche de l'idéal tracé un jour par Edmond - moins le débinage. Grâce à la préface d'Edmond, nous voyons Gautier en soutien de famille, obligé d'écrire tous les jours pour nourrir la tribu; Théo et ses engagements politiques; Théo l'ancien romantique; Théo le discoureur amateur de paradoxes et de paroles grasses et cocasses, on l'a vu; Théo le critique théâtral sans illusion. Nous avons là une biographie en miniature, mais une biographie conçue dans l'esprit du Journal Et une préface originale.

 
 

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