Mon
cher ami,
Avant
de partir pour la campagne, je suis allé à
l'Exposition Goncourt et j'ai grande envie de vous parler
d'elle et surtout du possesseur de la collection, en
m'excusant d'être forcé de parler un peu de
moi aussi, à l'occasion.
Vous connaissez, je pense, ces
rêves où la réalité se
mêle à l'impossible, et qui cependant ne
nous étonnent pas. C'est cela que j'ai
éprouvé en entrant dans la salle de la
Gazette des Beaux-Arts. Je retrouvais en effet,
réunis de nouveau, un grand nombre de tableaux, de
dessins et d'objets que mes yeux d'enfant et d'adolescent
avaient vus autrefois chez M. de Goncourt, mais
aujourd'hui dans une atmosphère si
différente, dans un regroupement si surprenant
pour ma mémoire, que je ne pouvais d'abord rien
regarder, pris tout entier par ce rêve et
piétinant dans le passé comme le personnage
de Wells qui, assis sur le time-machine immobile,
constate que dix mille ans auparavant il y avait,
à la place de sa maison, un effrayant rivage
hanté par une bête inconnue.
Cette surprise, autre bête
inconnue qui reconstitue à sa guise le temps et le
lieu, donne mieux la sensation vertigineuse du
passé que ne le fait la visite d'un endroit jadis
habité, puis transformé, puis
rehabité, où l'on cherche vainement
à retrouver ce qui fut et ne peut plus être,
et où l'on regarde un placard en se rappelant
qu'autrefois il y avait là une fenêtre.
Le passé, c'est un
mélange des temps, une fuite en biais vers la
toute jeunesse, un retour à pic sur la minute
même, un tourbillon pareil au brouillard de la
jumelle marine qui déplace sur quelques
millimètres un horizon immense jusqu'au moment
où, enfin au loin, elle nous montre là-bas
un bateau net et tremblant. Le rappel du passé est
une dangereuse presbytie avec laquelle il ne faut pas
trop jouer, sous peine de ne plus voir le
présent ; sa fugacité est d'ailleurs
sa force : si vous marchez vite devant un porche
entr'ouvert vous apercevez ce qu'il y a dans la
cour ; arrêtez-vous, il n'y a plus qu'une
rainure indistincte.
Je ne saurais donc vous donner
des impressions très exactes sur ce que les
patientes recherches et le goût de Mlle Bataille et
de M. Wildenstein sont arrivés à obtenir
avec une science rare et tenace. Grâce à
eux, on peut approximativement se rendre compte de ce
qu'était cette collection admirable dont, au
lendemain de la mort de M. de Goncourt (à
Champrosay, comme vous le savez, chez mes parents), un
officier de l'état-civil, chargé par le
vieil écrivain de ses dernières
dispositions, disait avec
légèreté : « Oh! pas
grand chose
une collection d'homme de
lettres. » Non, mon cher ami, je n'aurais
aucune compétence pour vous parler comme il le
faudrait des sanguines de Watteau, des pastels de La
Tour, de la fameuse Revue du Roi de Moreau le
jeune, achetée 500 francs, vendue 60 000
francs à la vente Goncourt, rachetée
300 000 francs par Chauchard, jonglerie croissante
de chiffres comme chez ce personnage de Dickens, 10
shillings, 100 shillings, 10 000 shillings, un
million de shillings, etc. Je ne saurais non plus vous
parler dignement des magnifiques estampes d'Outamaro et
d'Hokusaï qui remplissent une salle ; quoique
très sensible aux uvres d'art, je ne suis
pas assez « délicat » pour
pleurer devant un chef-d'uvre (ce qui doit consoler
ceux qui les versent de leurs autres larmes), je ne crois
pas, - à moins d'une rare vocation - à la
moralisation de l'humanité par l'art, je ne pense
pas que la Joconde ait jamais conseillé à
l'assassin de ne pas assassiner, je crains que la
Vénus de Milo ne soit pour beaucoup de ses
contemplateurs un simple motif à gaudrioles ;
et si je n'approuve pas Rimbaud de s'être
écrié, en voyant le Louvre pour la
première fois : « Tout ça
est bon à brûler, » je me demande
parfois si tout cela est bon à adorer.
Je ne vous parlerai pas non plus des
objets de la Chine et du Japon, parce que, à mon
avis, ils ne sont ni assez nombreux ni assez typiques
pour laisser deviner ce qu'était leur
réunion complète dans les diverses chambres
qui leur étaient consacrées boulevard
Montmorency.
Par contre, les vitrines des
manuscrits, riches et intéressantes, valent qu'on
s'y arrête longuement. Vous serez frappé par
les écritures différentes des deux
frères ; l'un, Jules de Goncourt (né
en 1830 et mort en 1870, ce qui lui donne une apparence
d'aîné) dont le graphisme est celui de
beaucoup d'écrivains de son temps ; l'autre,
Edmond de Goncourt (1822-1896), dont l'écriture
est essentiellement « dix-huitième
siècle » aux lettres sous verre,
incomestibles pour l'esprit puisqu'on ne peut pas les
toucher, elles me font toujours l'effet que font aux
pauvres gens les vitrines de pâtisseries car les
lettres, pas plus que les gâteaux, ne sont
succulentes de loin.
Peu à peu, entre ces livres et
ces « bols à thé »,
entre ces dessins et ces « flacons à
tabac », des voiles descendaient qui les
déformaient puis les cachaient et je retrouvais
mon enfance dans la maison d'Auteuil.
M. de Goncourt (il me serait impossible
de l'appeler autrement) avait connu mes parents et
s'était intimement lié avec eux,
malgré les générations qui les
séparaient, plusieurs années avant ma
naissance. Il est donc là, gardant l'entrée
de ma vie, près des deux ombres de mes chers
grands-parents maternels. C'est lui, sans le savoir, qui
m'apprît à reconnaître deux des soirs
de la semaine, car il dînait à la maison
tous les jeudis (bien entendu, je ne dînais pas
à table, mais j'avais le droit de venir
« dire bonsoir » cinq minutes avant
le dîner des grandes personnes et mon propre
sommeil) et tous les dimanches, où je dînais
parce qu'il n'y avait que M. de Goncourt ; il
assistait aux premiers essais de mon éducation,
aux clignements d'yeux, aux petits signes qui veulent
dire : « Tiens-toi droit
Prends ta
fourchette
» et qui sont le code secret
entre une mère et son enfant. Quelquefois aussi,
mais je ne le compris que vers l'âge de huit ans,
ces clignements d'yeux de ma mère s'adressaient
à M. de Goncourt et signifiaient :
« Gazez votre histoire
Zézé
écoute
vous raconterez cela plus
tard
» car je crois qu'il aurait
raconté n'importe quoi devant n'importe qui.
Il m'apprit aussi à me
débrouiller un peu dans l'âge des grandes
personnes. L'entendant dire un jour qu'il avait
soixante-six ans, et sachant par ailleurs que M. Chevreul
avait cent un ans, ce qui me passionnait car j'avais une
peur panique de la mort, incapable encore de faire un
calcul, je me rassurai cependant en pensant qu'il y avait
beaucoup de chiffres entre 66 et 101 et que j'avais
devant moi une longue période de vie (croyant que
tout le monde mourait au même âge).
Je n'étais pas un enfant
élevé en serre chaude ; j'ignorais
aussi bien ce que faisait M. de Goncourt que ce que
faisait mon père ; je ne savais pas qu'il y
eût des hommes plus ou moins
célèbres. Je mentirais donc en parlant du
M. de Goncourt de mon enfance comme d'un grand homme de
lettres.
Très souvent, le dimanche,
à la fin de la journée, ma mère
allait chercher mon père à Auteuil et,
comme je détestais de la quitter, elle m'emmenait
avec elle, puis, avant de monter au
« grenier », me confiait à
Pélagie, la vieille gouvernante-cuisinière,
et à sa fille, Blanche.
Ce grenier, où s'assemblaient le
dimanche M. de Goncourt, mon père et d'autres
messieurs que je connaissais de nom ou de vue
(grâce à Champrosay où j'étais
plus mêlé à la vie des grandes
personnes), m'intriguait. Inutile de vous dire que je
croyais à un vrai grenier, pareil à celui
de la maison.
Pélagie Denis était
grande (il me semble, du moins, mais je n'étais
pas grand) ; sa petite tête carrée,
coiffée d'un bonnet blanc tout plat, se relevait
avec dignité, et quand elle pinçait les
lèvres on n'avait pas envie de rire.
J'étais plus à l'aise avec sa fille parce
que elle avait des mèches autour de la figure et
des pantoufles sans talons. Ces femmes
dévouées devaient être un peu
despotiques. M. de Goncourt n'avait le droit d'offrir un
déjeuner ou un dîner que trois ou quatre
fois par an, et le plus souvent, il prenait ses repas
dans cette cuisine où j'étais. La
mère et la fille me donnaient d'abord un
éclair ou un baba puis elles consentaient à
me montrer, dans le petit vestibule du
rez-de-chaussée, entre deux coups de sonnette, une
feuille de paravent incrustée de fleurs
brillantes, sans doute en nacre et pierres dures, qui me
ravissait ; ensuite, nous rentrions dans la
cuisine ; il fallait m'ouvrir successivement la
boîte à sel, la boîte à sucre,
la boîte à farine ; je m'emparais alors
sournoisement d'un rouleau à pâtisserie ou
d'un hachoir qu'on me retirait des mains avec un
cri ; je courais à la rôtissoire pour
essayer de dévisser le
timbre qui
indiquait le degré de cuisson ; on
rn'écartait de
la
rôtissoire, et je commençais à
m'ennuyer. Enfin, pour
le malheur
de tout le monde, les deux chattes, mère
et fille,
elles aussi, sortaient de l'arrière-cuisine,
près de la
porte de la
cave, et je devenais insupportable, tirant
les oreilles,
pinçant les pattes, au milieu de coups de
griffes
et de
miaulements jusqu'à ce que Pélagie,
très sévère,
les
sourcils
levés (j'avais très peur des sourcils
levés), s'écriât :
« En voilà assez ! je le dirai
à M. Edmond. » Car
Pélagie,
entrée
au service des deux frères peu de temps
après le
départ
de cette Rose dont ils firent Germinie
Lacerteux,
avait
gardé l'habitude, quoique « M.
Jules » fût mort depuis vingt ans,
de dire « M. Edmond ».
Heureusement, la journée
finissait ; j'entendais des
pas et
des voix dans l'escalier, la porte d'entrée
claquait,
celle de la
cuisine s'ouvrait : mes parents étaient
là. M. de Goncourt, qui avait donné le bras
à mon père pour descendre, l'aidait
à remettre son pardessus et mettait le sien,
toujours le même, en ce gros drap noir tout rugueux
qu'on appelait, je crois,
« montagnac » ; il nouait
à son cou un foulard de soie blanche, se coiffait
d'un haut de forme ; puis on montait dans le
trois-quarts ou dans le landau, et on repartait vers la
rue Bellechasse.
Figurez-vous
que, sauf pendant ses séjours à la campagne
où il avait un chapeau de paille, posé
presque sur son nez à cause de la
réverbération, je n'ai jamais vu M. de
Goncourt que coiffé d'un haut de forme, même
quand en mai, juin ou juillet il venait passer la
journée à Champrosay : murs du
temps du roi Louis-Philippe continuées sous M.
Carnot. J'aime beaucoup les habitudes immuables qui
apportent doucement jusqu'à nous un petit aspect
d'une époque lointaine. Ainsi, à
Farnborough Hill, en 1913 encore, nous pouvions entendre
l'Impératrice Eugénie, à qui le
vieux Bristol venait annoncer au billard « la
voiture de Sa Majesté », murmurer un peu
irritée : « C'est incroyable
même aux Tuileries je n'ai jamais pu obtenir qu'ils
sonnent simplement la cloche, pour annoncer la
voiture. » Il y avait un demi-siècle de
cela, et la Daumont à six chevaux avait eu le
temps de devenir une 12 H.P. Panhard.
Quand
les invités du grenier s'en étaient
allés de bonne heure, j'avais le droit de monter
retrouver mes parents. Le départ de la rampe
était une grande cigogne de bronze,
léguée à ma mère par M. de
Goncourt et que vous avez vue souvent à
La
Roche (1).
L'escalier tournait, sa rampe
était
garnie d'une toile flottante et sa muraille
couverte
de
tableaux, de kakémonos et d'objets.
Ici,
il y a un trou : je ne vois plus le haut de
l'escalier.
Souvent mes
parents et M. de Goncourt étaient
déjà
redescendus
au premier étage, où se trouvait le cabinet
de travail, la chambre que je préférais
dans la maison parce que je n'aimais que ce qui
était bien clos, bien abrité, et qu'elle me
donnait l'impression d'une grande cabane toute
calfeutrée de livres sur les murs et
d'étoffes au plafond.
Je
demandais à M. de Goncourt comme une
récompense de me montrer une fois de plus son
cabinet de toilette où j'admirais ce qui
constituait pour moi la collection Goncourt : une
cuvette, un pot-à-eau et leur
« garniture », en verre de
Bohême irisé, qui, sous un rayon de soleil
couchant, devenait une féerie devant laquelle je
restais ébloui, dans une forte odeur
d'eau-du-Dr-Pierre. (M. de Goncourt détestait les
parfums; il disait qu'ils « puaient
bon » et admettait tout au plus ce qu'il
appelait « un rouleau d'eau de Cologne
(?) »).
D'autres
fois M. de Goncourt et mes parents étaient encore
dans le grenier, second étage de la maison
comprenant la chambre où était mort Jules
de Goncourt et formant un seul salon divisé en
trois zônes, entre lesquelles j'hésite, et
où je ne revois distinctement qu'une
cheminée, des encadrements, des vitrines de livres
et un divan. Ce divan devait être placé sous
une étoffe rare ; c'est là qu'un
néophyte s'étant assis un jour (sans doute
ahuri de gêne et d'admiration), M. de Goncourt lui
dit ce mot mémorable : « Un tel,
ôtez votre tête ; vous salissez, mon
ami. »
Les enfants sont si incohérents
que, la première fois que j'entrai dans le
grenier, j'admis tout de suite que ce ne fût pas un
vrai grenier.
Aimant, comme beaucoup de petits
garçons, à barbouiller les gravures de mes
livres, à les recouvrir d'aurores boréales
ou de ciels noirs, à noyer d'eau des
« couleurs sans poison » et des
pochettes de « couleurs moites », on
se figurait que j'avais un goût extraordinairement
précoce pour la peinture, que j'aimais les
tableaux, et, par extension, les dessins, les gravures,
etc. Si bien qu'avec une bonté grand'paternelle,
penché vers moi, M. de Goncourt se donnait la
peine de me montrer tout ce qu'il supposait m'amuser et
me plaire. Je voyais mal, je comprenais à
peine ; c'est là pourtant que j'appris que
Watteau était un peintre et Gavarni un
caricaturiste ; je n'osais pas dire qu'à ce
dernier je préférais Cham dont les dessins
m'amusaient beaucoup dans une collection de vieilles
Illustrations. C'est là que je
découvris aussi et gardai
pour toujours
la crainte qu'on ne me fasse visiter une maison, si belle
soit-elle.
Cher ami, quand vous aurez vu faubourg
Saint-Honoré
ce qui
reste du grenier, vous relirez certainement les
deux admirables
volumes de la Maison d'un Artiste.
Un
seul objet me rendait fou d'amour. Où
était-il ? Au
rez-de-chaussée,
je crois : une grenouille en cornaline
dans laquelle,
par transparence, on voyait rouler une
goutte
d'eau
recueillie dans quelque bouleversement diluvien par la
pierre, alors en formation, puis découverte et
sculptée des milliers d'années plus tard.
J'avais tant aimé cette
grenouille
que je continuais de l'aimer en pensée et
qu'en
ayant
parlé, un bien long temps après, à
Robert de Montesquiou qui l'avait achetée à
la vente Goncourt, ce poète
capricieux,
bien disposé ce jour-là, me la donna, ce
qui me
fit
toujours lui pardonner par la suite quelques
méchancetés.
Quand
il faisait beau, avant de venir dîner à la
maison, M. de Goncourt allait dans le jardin avec mes
parents. Suivant la saison, les arbres étaient
encore noirs, entremêlés d'arbustes
résineux verdâtres ou dorés ;
les érables nains du Japon comrnencaient à
étirer leurs pattes roses, les azalées
entr'ouvraient leurs fleurs, les iris et les pivoines
étaient épanouis. Des poissons rouges et
argentés tournaient dans le bassin, près
d'un blanc dauphin de porcelaine de Saxe ; au fond,
on apercevait un treillage où grimpaient des
rosiers. Si je posais une question, M. de Goncourt riait
un peu et me disait : « Tu es comme le
monsieur en culotte de peau qui voulait tout
savoir. » D'où venait cet étrange
dicton ?
Le
premier cadeau que me fit M. de Goncourt fut
après que ma mère
lui eut dit
que j'avais appris à écrire
presque
seul et
très vite : un porte-plume en or qui me
sembla si
joli (il
l'était) que je suppliai ma mère de le
garder pour
elle. Je ne
pouvais donc le compter pour un vrai
cadeau.
Puis
commença, tout de suite après, cette
malheureuse
réputation
de « peintre en herbe » qui me valut
au jour de l'an
suivant
(à la place du joujou que j'attendais), une
boîte de pastels dont un peintre d'âge
mûr se serait contenté :
le bel
arc-en-ciel à deux étages devint vite une
poudre multicolore. Cependant mes essais me valurent une
autre récompense, apportée un soir par cet
homme sans enfants, que l'on prétendait parfois
dur de cur et dédaigneux, et qui pouvait
être si bon pour un enfant :
Brevet
de pastelliste pour le sieur Zézé
Daudet
« Aujourd'hui,
27 janvier, Antoine-Louis-Edmond de Goncourt, par la
grâce de Dieu souverain de 900
mètres du boulevard
Montmorency, toujours attentif à
récompenser ceux qui par
leurs
talents excellent dans les Beaux-Arts, nomme comme son
premier pastelliste Zézé Daudet
surnommé par ses contemporains le petit
coloriste,
pour par
lui, jouir et user des honneurs,
autorités, pouvoirs,
prééminences, prérogatives,
privilèges, franchises et libertés
appartenant à cette charge.
En
foi de quoi nous avons signé le dit
brevet
Edmond
DE GONCOURT.
Contresigné
par notre secrétaire des commandements
Blanche
DENIS.
Enregistré
en notre chambre des comptes
(Signature
illisible.)
La
grâce de ce pastiche m'échappa ; trop
de mots m'en
étaient
inconnus ; mais j'étais captivé par le
grand cachet de cire rouge, attaché avec une
ficelle et fixé comme un papillon dans la marge de
l'encadrement.
Dès
lors, voué au blanc par ma mère
jusqu'à sept ans, je le fus au « cadeau
artistique » par M. de
Goncourt,
définitivement ;
entre Noël et le 1er janvier l'espoir
d'un joujou
quel qu'il fût, me tenait en haleine, puis d'un
cheval mécanique, puis, à mesure que je
grandissais,
d'un chemin
de fer à accident, d'une machine
électrique, etc. ; mais en vain : le ler
janvier, je quittais
Auteuil,
déçu, fier tout de même d'emporter un
netsuké en ivoire (une souris couchée sur
un cordage), un couteau
Louis XVI
aux viroles et lames d'argent, une photographie Braun
(quelle tristesse, ce jour-là), une gravure
de Liotard
d'après Watteau (le chat malade), une
estampe
d'Outamaro
encaclrée de bambou, tous objets que l'on mettait
de côté « pour quand je serais
grand ». Une seule fois, le
cadeau
artistique
(2) fut remplacé par une canne
proportionnée à ma taille, un jonc dont la
pomme plate
était
un lapis-lazzuli : dans la même semaine, ayant
exigé, malgré les instances de ma
chère allemande Kobl, d'emporter ma canne aux
Tuileries, elle tomba sur l'asphalte et il ne resta du
lapis que quelques cailloux bleus ; je craignis
pendant deux jours que M. de Goncourt ne voulût
jamais me revoir. Entre temps, une petite sur
m'était née, qui était sa
filleule ; il prenait au sérieux ses devoirs
de parrain ; elle reçut, dès sa
première année, puis tous les ans, une
perle le 1er janvier, et fut vouée, elle, aux
perles.
Si
bien que deux cadeaux seulement de M. de Goncourt me
firent un réel plaisir, donnés l'un et
l'autre en dehors du jour de l'an : un petit bouquet
de muguet en étoffe, cachant sous ses feuilles une
poire de caoutchouc remplie d'eau qui permettait
d'inonder la naïve personne désireuse de
sentir le muguet (cadeau confisqué dans l'instant
par Kobl ruisselante et furieuse), et une corbeille de
fleurs, modelée « en plein
beurre » par des religieuses lorraines :
illets, roses et marguerites qui, sortis de leur
boîte, se déformèrent et fondirent au
soleil comme un nuage.
Les voiles
s'écartèrent : je me réveillai
devant des portraits de M. de Goncourt. Était-ce
bien lui, le même que je venais de revoir, si
ressemblant, avec son visage aux joues dures, son nez
court et comme sculpté, ses puissantes
mâchoires, son admirable front, et que je
retrouvais ici comme un vieux Charlot à perruque
blanche, tanguant contre une vasque, ou comme une Rosa
Bonheur aux molles bajoues moustachues ? J'ai
entendu raconter qu'un peintre, je ne sais lequel, venant
de quitter « le maître
d'Auteuil » avec force flagorneries, disait
d'un ton protecteur : « Quel grand enfant
que ce Goncourt ! » Non, l'enfant
n'était pas M. de Goncourt.
Nous
vivons de lieux communs. Combien de fois avez-vous lu,
ai-je lu, quand il s'agit de lui : « le
maréchal
des
lettres, » ce qui, ni en soi, ni
grammaticalement, ne signifie rien ; ou encore
« ce grand seigneur de lettres »,
autre absurdité. Il n'y a que deux grands
seigneurs français qui soient aussi deux grands
écrivains, La Rochefoucauld et Saint-Simon ;
(Chateaubriand lui-même a souffert toute sa vie de
ne pas être un grand seigneur). M. de Goncourt a
été la victime de ses cheveux blancs et de
ses moustaches en crocs, de même qu'au
cinéma la bonne dame au toupet poudré et
d'allure trop « distinguée »
fait dire aux petites gens : « Mais, ma
chère, c'est une vraie
marquise ! »
M.
de Goncourt, avec ses larges épaules, sa haute
taille, ses jaquettes noires en hiver, ses vestons gris
en été, confortables et mal coupés,
ses bottines solides, son manque d'aisance, était,
il me semble, un type représentatif de ces
bourgeois de province, petits propriétaires
terriens, vaguement annoblis depuis deux
générations par l'acquisition d'une modeste
« guinguette », et descendants
eux-mêmes d'un cadet de cette lignée,
petits-fils de magistrats, fils d'officiers, sans
alliances, sans parentés notoires, chasseurs
gourmands, habiles pêcheurs, faisant de temps
à autre une « communication »
à quelque académie locale, contents de leur
sort, de leur existence paisible, et, à moins d'un
hasard, destinés à mourir où ils
sont nés. N'est-il pas préférable,
socialement, d'être quelqu'un de bien dans sa
classe, plutôt que d'être hors de toute
classe ? N'est-ce pas plus curieux, au lieu d'en
faire un grand seigneur pour rire, de se demander par
quel sortilège le mariage d'une grand'mère
née « aux Indes » (?) et d'un
grand-père lorrain transmit à M. de
Goncourt la goutte de sang qui fit de lui ce qu'il
fut ?
À
Champrosay, quand il m'emmenait avec lui à sept
heures du matin et qu'au bas du parc, sur le chemin de
halage, nous retrouvions Mme Frédéric
Masson, lointaine cousine à lui, et dont le
père, voisin et ami de mes
parents,
avait droit de pêche sur une longue étendue
de Seine, je découvrais là (sans le savoir
et ne l'ayant compris que vingt ans plus tard) un M. de
Goncourt inconnu, sans doute un vrai M. de Goncourt.
À
peine
monté dans le bateau de pêche, son visage
devenait attentif et rustique ; rien n'existait plus
pour lui que la rivière, le temps qu'il ferait, et
l'instant où l'on allait retirer de l'eau le
premier verveux (sorte de nasse profonde et
cônique) grouillant de poissons et d'herbes. A
mi-voix, dans un sourire de satisfaction, il nommait et
comptait les poissons, tout en aidant le pêcheur
à les mettre dans la
« boutique » : « Deux
tanches, quatre perches, un gardon, six
chevènes
celui-là, on peut le
rejeter, c'est rien du tout
Tiens, un petit
brochet !
Combien
d'anguilles ? » Pendant deux heures, trois
heures, il restait ainsi à guetter, ne sortant de
son silence que pour montrer à Mme Masson, de
verveux en verveux, quelque insecte d'eau ou pour me
dire : « Ne te penche pas, il faudrait que
je te rattrape par les pattes ! » Il
retrouvait ce matin-là un grand-père
à qui sans doute il ressemblait par tous ses
instincts physiques et son silence de trappeur.
Oui,
un bourgeois de province, avec les fiertés et les
ignorances d'un bourgeois devant son récent
annoblissement ; (quand, par exemple, dans le
Journal, il fait dire par tel de ses amis :
« Écoutez, de
Goncourt, » ou, s'il est question de son
frère et de lui-même, quand il
écrit : « Les frères
de Goncourt, » façon de parler
essentiellement bourgeoise et très peu
« grand seigneur ») ; gardant
des expressions provinciales, disant à table
« Ce plat doux est esquis » au
lieu de « cet entremets est exquis »
; étonné par des vêtements qu'il n'a
jamais vus, appelant dans le Journal
« benjama » un pyjama qu'il a
remarqué à la devanture d'un chemisier, et
croyant ce vêtement réservé
à
cher ami, impossible de vous écrire
de quoi il soupçonne cet innocent costume de nuit,
estropiant beaucoup
de noms
propres et même de mots grossiers (une
poufiasse, sous sa plume, devient une
toufiasse) ; étonné
par tout
ce qui le change de ses habitudes, par un
monde
différent
du sien : à trente ans, entrant avec son
frère
au
Théâtre français comme, dans un
temple mystérieux où
il faut
parler à voix basse, et à soixante-dix
ans citant
comme un événement un dîner chez Mme
la
baronne de
Rothschild ; étonné (et
mécontent) parce que, aux dîners du
mercredi, il n'est jamais
à
côté de Mme la princesse Mathilde : il
ne sait pas, il
n'a jamais
su, jamais cru, que l'âge ne confère une
préséance que dans les repas de la petite
bourgeoisie et qu'un
grand
nombre d'hommes doivent, de droit, passer
devant
lui. Et
enfin, et surtout, étonné par la
littérature, le
métier
littéraire : de cela, il ne s'est jamais
remis, jusqu'à
la fin.
Seulement,
ce bourgeois était habité par un multiple,
génial et merveilleux Démon, dont on ne
voyait sous le masque du visage, que les yeux, les
extraordinaires yeux
au regard
trop noir. N'en doutez pas, ce n'est pas
le M.
de Goncourt
originel qui avait ce goût surprenant pour
certaines choses qu'il fut le premier à
aimer : le Dix-huitième siècle et
l'Extrême-Orient ; c'est son Démon
aussi qui le faisait se passionner, dans Paris, pour la
pêche au bel objet à défaut de la
pêche au verveux, le forçait à faire
des lieues, d'Auteuil à la Bastille, pour chercher
et trouver une « pièce
rare » ; sans ce Démon, il aurait
accompli le même trajet, mais dans un champ de
Lorraine, à la poursuite d'un perdreau ; sans
lui, il aurait déniché des bêtes
à plumes et à poils au lieu de
découvrir papiers d'Histoire et documents.
Pendant
ces chasses qui se passaient ailleurs, l'il
inoubliable et qui n'oubliait rien, l'il puissant
comme un cerveau, l'il enregistreur, commentateur
et devin, regardait, captait, acquérait une
admirable expérience sans que M. de Goncourt
perdît rien de ses vertus ni de ses habitudes
provinciales ; c'est à ce terrible regard,
à cette pupille sans fond, et qui voyait
peut-être, entre tant d'autres rayons, on ne sait
quel infrarouge, que nous devons des pages uniques, comme
le volume du Journal consacré au
siège de 1870 et à la Commune, seul
témoignage - et quel témoignage ! - de
cette année-là.
L'histoire
serait étonnante à écrire de ce
« conservateur », de ce
« paisible citoyen », dont les
goûts, les tendances et les uvres ont
toujours été
« révolutionnaires », ont
toujours scandalisé ceux qui appartenaient
à ce qu'on appelait alors « le parti des
honnêtes gens ». Cité en justice
à quarante ans pour quelques vers licencieux du
dix-huitième siècle, il prend en horreur le
gouvernement impérial, quoique ami de Mme la
princesse Mathilde et Henriette Maréchal,
jouée en 1865 aux Français, est
huée, sifflée, interrompue parce que les
« partis de gauche » la croient
impérialiste. Plus tard, l'Ordre Moral se
méfie de lui, trouvant son uvre immorale,
tandis qu'il est suspect aux radicaux, à qui il
apparaît comme un
« aristocrate » doublé d'un
clérical, tout en ayant les sympathies de certains
socialistes. C'est une curieuse destinée dont il
se plaignait, sans comprendre qu'elle serait plus tard
son prestige. Il ne sait pourquoi, à trente ans,
il commence à écrire, devient homme de
lettres, puis l'homme de lettres par excellence, en
même temps que collectionneur, - grand
collectionneur ; ces deux passions menées de
front l'amènent à devenir historien, -
grand historien (Marie-Antoinette etc.) ;
romancier, - grand romancier (Germinie Lacerteux,
Manette Salomon, Renée Mauperin etc.) ;
critique d'art - grand critique d'art (l'Art au
dix-huitième siècle etc.). À la
mort de son frère, il a cinquante ans ; son
désespoir, qu'il relate avec une lucidité
tendre, cruelle et sans exemple, le transforme, le
renouvelle : il publie la Fille Elisa, roman
dépouillé, plein d'une pitié cynique
et qui semble écrit en collaboration par un
médecin et
par un
prêtre ; puis les Frères
Zemganno, où, devançant le temps, il
découvre la beauté du cirque et la
grâce des acrobates. Enfin, à soixante ans
passés, sans le faire exprès et toujours
poussé par son démon, il devient et reste
jusqu'à sa mort un écrivain
« d'avant-garde », groupe autour de
lui - outre ses deux fidèles cadets de vingt ans,
Emile Zola et mon père - une foule de jeunes gens,
pleins d'amour et d'admiration. Le public ne comprend
rien à son uvre, mais achète la
Faustin et Chérie parce
« c'est la mode », puis se rue aux
représentations de Germinie Lacerteux,
où l'on s'injurie et se bat dans le calme
Odéon, soirées auxquelles rien ne manque,
même pas la cabale, ce chien de garde des
avant-gardes. Adoré par les uns, vilipendé
par les autres, M. de Goncourt meurt à
soixante-quatorze ans, menacé d'un procès
pour une page litigieuse du Journal, qu'il laisse
après lui comme une bombe à
retardement.
Je
crois que Jules de Goncourt n'était
possédé par
aucun
démon, si l'on en juge par sa
Correspondance ; je crois qu'il suivait le
mouvement, et aurait préféré rire,
aimer, flâner, dessiner et peindre.
Cher
M. de Goncourt ! Dans la petite salle
réservée à ses photographies,
où il y en a de très ressemblantes autour
de la belle eau-forte de Bracquemond, je croyais le voir
et l'entendre, à Champrosay, parlant de sa voix un
peu nasonnante, riant de son rire étouffé,
jetant les journaux autour de lui en déclarant
« Il n'y a rien dans les feuilles,
aujourd'hui ; on ne parle pas de
nous ! » ; ou tenant à la main
une lettre qui l'ulcère, essoufflé par la
colère, lançant par les yeux des flammes
noires, campé sur une jambe comme un escrimeur,
étendant sa belle main tachetée de son,
possédé par son Démon, puis soudain
calmé, rendu à lui-même grâce
au bon sens de mon père qui lui dit
doucement : « Voyons, mon Goncourt, tout
cela n'a pas d'importance ; nous sommes bien
ici ; il fait beau
Tenez, je vais prendre
votre bras, nous allons faire un tour. Il n'ajoutait pas
que toute la nuit il avait été
torturé de douleurs (3).
Et
je vois enfin M. de Goncourt tel qu'il aurait
été
si l'on
avait exorcisé son Démon
(ç'eût été grand dommage), ce
vieux monsieur guindé, tour à tour morne et
affairé, trop réservé, timide au
point qu'il médusait ceux qui l'approchaient et,
à cause de la légende du grand seigneur,
prenaient cette timidité pour de la
« hauteur », tandis que M. de
Goncourt repoussait de deux doigts crispés leur
main maladroitement offerte
J'avais
quinze ans, j'en paraissais vingt, M. Albert Besnard
venait de faire mon portrait, j'étais aussi
vaniteux que ridicule. Un certain dimanche, ma
mère qui ne sortait jamais le soir pour ne pas
quitter mon père, malade, devait, par exception,
aller chez Mme la princesse Mathilde, rue de Berri (vous
savez, l'ambassade de Belgique actuelle) et, pour la
première fois, m'emmener avec elle : Son
Altesse Impériale avait dîné à
la maison quelques semaines auparavant, avec Maurice
Barrès qu'elle désirait connaître,
et, m'ayant vu à table, m'avait cru d'âge
à « sortir ». J'étais
encore à Bossuet. Le projet n'avait pour moi aucun
rapport avec les visites d'enfant que j'avais faites
souvent rue de Berri le dimanche après-midi, et je
ne pensais qu'à cela depuis huit jours. Au dernier
moment, mon père fut pris de vives souffrances et
ma mère décida de rester près de
lui. M. de Goncourt, voyant ma déconvenue,
touché peut-être par mes préparatifs
de soirée - je n'avais pas encore d'habit,
naturellement, mais le smoking de mon portrait - demanda
qu'on voulût bien me confier à lui.
Pendant le trajet en voiture, M. de
Goncourt, devenu muet, me rendit muet. Je savais à
présent qu'il était un homme
célèbre, et j'aurais voulu, pour une fois
que j'étais
seul avec
lui, l'éblouir par ma conversation. Je ne trouvais
rien. Enfin, place de la Concorde, je crus poli de
déclarer qu'il faisait froid, à quoi M. de
Goncourt répondit quelque chose comme :
« Oui, un chien de temps
»
Le silence
gelé
se réinstalla entre nous. M. de Goncourt regardait
par l'une des glaces, moi par l'autre, (il n'y avait pas
grand'chose à regarder), et nous arrivâmes
rue de Berri sans avoir prononcé une parole. La
timidité contagieuse de M. de Goncourt
était montée en moi comme une marée,
et en passant dans le vestibule devant les bustes
impériaux, j'aurais voulu me sauver. Une
atmosphère rougeoyante et chaude, peu de monde, un
doux éclairage : je baisai dans le vide la
main de Mme la princesse Mathilde, auguste dans sa robe
blanche, à la suite de M. de Goncourt qui, sa cour
faite, rejoignit le comte Primoli sous un palmier ;
et je me réfugiai, éperdu, près de
l'excellente Générale X. (Aujourd'hui
encore, dans les rares salons régulièrement
tenus, il existe toujours de ces bienveillantes
personnes, comparables aux « passages
cloutés », chargées de garer des
voitures les adolescents timides et d'éviter les
accidents aux isolés.)
L'année
suivante à Champrosay, tandis que ma mère
et moi priions dans une écurante odeur de
roses près du lit funèbre où
reposait M. de Goncourt, et que mon père,
prostré dans un fauteuil, pleurait en regardant
son vieil ami qu'il devait si vite retrouver devant Dieu,
je me désespérais au souvenir de cette
soirée rue de Berri, et de cette nuit glaciale
où M. de Goncourt, avant de rentrer à
Auteuil, avait eu la bonté de me reconduire rue
Bellechasse, sans que j'eusse rien trouvé à
lui dire, pas même merci, rendu de nouveau muet par
son mutisme, alors que ce silence cachait une tendresse
vigilante dont je comprenais à présent le
prix - comme on comprend presque toutes choses, trop
tard.
LUCIEN
DAUDET
__________
(1)
Vous rappelez-vous aussi, à La Roche, l'eau-forte
de Jules de Goncourt, La lecture de Fragonard,
dédicacée au crayon par M. de Goncourt
à ma mère ? La même eau-forte,
également dédicacée à ma
mère, mais à l'encre, figure à cette
exposition. Sans doute s'étant aperçu que
le papier « buvait l'encre » M. de
Goncourt a-t-il refait la dédicace au crayon sur
une autre épreuve et remis la première dans
un carton d'où elle passa en vente. Inutile de
vous dire que si ma mère l'avait su, elle aurait
acheté cette épreuve dont elle ignorait
l'existence.
(2)
Plus tard, l'histoire de ce « cadeau
artistique » amusa Marcel Proust, et on en
retrouve la trace, transformée et embellie, dans
le premier Swann.
(3)
Je crois que c'est mon père qui, dans
Ultima, a écrit les choses les plus simples
et les plus vraies sur M. de Goncourt.
Voir
aussi : Henri
de Régnier et Edmond de
Goncourt