29 août 2010

 

LETTRE À M. FRANÇOIS LE GRIX

À PROPOS DE L'EXPOSITION GONCOURT 

Par Lucien Daudet

La Revue hebdomadaire, n° 24, 17 juin 1933
Directeur-Gérant F. Le Grix.
 

 

          Mon cher ami,

   Avant de partir pour la campagne, je suis allé à l'Exposition Goncourt et j'ai grande envie de vous parler d'elle et surtout du possesseur de la collection, en m'excusant d'être forcé de parler un peu de moi aussi, à l'occasion.
   Vous connaissez, je pense, ces rêves où la réalité se mêle à l'impossible, et qui cependant ne nous étonnent pas. C'est cela que j'ai éprouvé en entrant dans la salle de la Gazette des Beaux-Arts. Je retrouvais en effet, réunis de nouveau, un grand nombre de tableaux, de dessins et d'objets que mes yeux d'enfant et d'adolescent avaient vus autrefois chez M. de Goncourt, mais aujourd'hui dans une atmosphère si différente, dans un regroupement si surprenant pour ma mémoire, que je ne pouvais d'abord rien regarder, pris tout entier par ce rêve et piétinant dans le passé comme le personnage de Wells qui, assis sur le time-machine immobile, constate que dix mille ans auparavant il y avait, à la place de sa maison, un effrayant rivage hanté par une bête inconnue.
   Cette surprise, autre bête inconnue qui reconstitue à sa guise le temps et le lieu, donne mieux la sensation vertigineuse du passé que ne le fait la visite d'un endroit jadis habité, puis transformé, puis rehabité, où l'on cherche vainement à retrouver ce qui fut et ne peut plus être, et où l'on regarde un placard en se rappelant qu'autrefois il y avait là une fenêtre.
   Le passé, c'est un mélange des temps, une fuite en biais vers la toute jeunesse, un retour à pic sur la minute même, un tourbillon pareil au brouillard de la jumelle marine qui déplace sur quelques millimètres un horizon immense jusqu'au moment où, enfin au loin, elle nous montre là-bas un bateau net et tremblant. Le rappel du passé est une dangereuse presbytie avec laquelle il ne faut pas trop jouer, sous peine de ne plus voir le présent ; sa fugacité est d'ailleurs sa force : si vous marchez vite devant un porche entr'ouvert vous apercevez ce qu'il y a dans la cour ; arrêtez-vous, il n'y a plus qu'une rainure indistincte.
    Je ne saurais donc vous donner des impressions très exactes sur ce que les patientes recherches et le goût de Mlle Bataille et de M. Wildenstein sont arrivés à obtenir avec une science rare et tenace. Grâce à eux, on peut approximativement se rendre compte de ce qu'était cette collection admirable dont, au lendemain de la mort de M. de Goncourt (à Champrosay, comme vous le savez, chez mes parents), un officier de l'état-civil, chargé par le vieil écrivain de ses dernières dispositions, disait avec légèreté : « Oh! pas grand chose… une collection d'homme de lettres. » Non, mon cher ami, je n'aurais aucune compétence pour vous parler comme il le faudrait des sanguines de Watteau, des pastels de La Tour, de la fameuse Revue du Roi de Moreau le jeune, achetée 500 francs, vendue 60 000 francs à la vente Goncourt, rachetée 300 000 francs par Chauchard, jonglerie croissante de chiffres comme chez ce personnage de Dickens, 10 shillings, 100 shillings, 10 000 shillings, un million de shillings, etc. Je ne saurais non plus vous parler dignement des magnifiques estampes d'Outamaro et d'Hokusaï qui remplissent une salle ; quoique très sensible aux œuvres d'art, je ne suis pas assez « délicat » pour pleurer devant un chef-d'œuvre (ce qui doit consoler ceux qui les versent de leurs autres larmes), je ne crois pas, - à moins d'une rare vocation - à la moralisation de l'humanité par l'art, je ne pense pas que la Joconde ait jamais conseillé à l'assassin de ne pas assassiner, je crains que la Vénus de Milo ne soit pour beaucoup de ses contemplateurs un simple motif à gaudrioles ; et si je n'approuve pas Rimbaud de s'être écrié, en voyant le Louvre pour la première fois : « Tout ça est bon à brûler, » je me demande parfois si tout cela est bon à adorer.
   Je ne vous parlerai pas non plus des objets de la Chine et du Japon, parce que, à mon avis, ils ne sont ni assez nombreux ni assez typiques pour laisser deviner ce qu'était leur réunion complète dans les diverses chambres qui leur étaient consacrées boulevard Montmorency.
   Par contre, les vitrines des manuscrits, riches et intéressantes, valent qu'on s'y arrête longuement. Vous serez frappé par les écritures différentes des deux frères ; l'un, Jules de Goncourt (né en 1830 et mort en 1870, ce qui lui donne une apparence d'aîné) dont le graphisme est celui de beaucoup d'écrivains de son temps ; l'autre, Edmond de Goncourt (1822-1896), dont l'écriture est essentiellement « dix-huitième siècle » aux lettres sous verre, incomestibles pour l'esprit puisqu'on ne peut pas les toucher, elles me font toujours l'effet que font aux pauvres gens les vitrines de pâtisseries car les lettres, pas plus que les gâteaux, ne sont succulentes de loin.
   Peu à peu, entre ces livres et ces « bols à thé », entre ces dessins et ces « flacons à tabac », des voiles descendaient qui les déformaient puis les cachaient et je retrouvais mon enfance dans la maison d'Auteuil.
   M. de Goncourt (il me serait impossible de l'appeler autrement) avait connu mes parents et s'était intimement lié avec eux, malgré les générations qui les séparaient, plusieurs années avant ma naissance. Il est donc là, gardant l'entrée de ma vie, près des deux ombres de mes chers grands-parents maternels. C'est lui, sans le savoir, qui m'apprît à reconnaître deux des soirs de la semaine, car il dînait à la maison tous les jeudis (bien entendu, je ne dînais pas à table, mais j'avais le droit de venir « dire bonsoir » cinq minutes avant le dîner des grandes personnes et mon propre sommeil) et tous les dimanches, où je dînais parce qu'il n'y avait que M. de Goncourt ; il assistait aux premiers essais de mon éducation, aux clignements d'yeux, aux petits signes qui veulent dire : « Tiens-toi droit… Prends ta fourchette… » et qui sont le code secret entre une mère et son enfant. Quelquefois aussi, mais je ne le compris que vers l'âge de huit ans, ces clignements d'yeux de ma mère s'adressaient à M. de Goncourt et signifiaient : « Gazez votre histoire… Zézé écoute… vous raconterez cela plus tard… » car je crois qu'il aurait raconté n'importe quoi devant n'importe qui.
   Il m'apprit aussi à me débrouiller un peu dans l'âge des grandes personnes. L'entendant dire un jour qu'il avait soixante-six ans, et sachant par ailleurs que M. Chevreul avait cent un ans, ce qui me passionnait car j'avais une peur panique de la mort, incapable encore de faire un calcul, je me rassurai cependant en pensant qu'il y avait beaucoup de chiffres entre 66 et 101 et que j'avais devant moi une longue période de vie (croyant que tout le monde mourait au même âge).
   Je n'étais pas un enfant élevé en serre chaude ; j'ignorais aussi bien ce que faisait M. de Goncourt que ce que faisait mon père ; je ne savais pas qu'il y eût des hommes plus ou moins célèbres. Je mentirais donc en parlant du M. de Goncourt de mon enfance comme d'un grand homme de lettres.
   Très souvent, le dimanche, à la fin de la journée, ma mère allait chercher mon père à Auteuil et, comme je détestais de la quitter, elle m'emmenait avec elle, puis, avant de monter au « grenier », me confiait à Pélagie, la vieille gouvernante-cuisinière, et à sa fille, Blanche.
   Ce grenier, où s'assemblaient le dimanche M. de Goncourt, mon père et d'autres messieurs que je connaissais de nom ou de vue (grâce à Champrosay où j'étais plus mêlé à la vie des grandes personnes), m'intriguait. Inutile de vous dire que je croyais à un vrai grenier, pareil à celui de la maison.
    Pélagie Denis était grande (il me semble, du moins, mais je n'étais pas grand) ; sa petite tête carrée, coiffée d'un bonnet blanc tout plat, se relevait avec dignité, et quand elle pinçait les lèvres on n'avait pas envie de rire. J'étais plus à l'aise avec sa fille parce que elle avait des mèches autour de la figure et des pantoufles sans talons. Ces femmes dévouées devaient être un peu despotiques. M. de Goncourt n'avait le droit d'offrir un déjeuner ou un dîner que trois ou quatre fois par an, et le plus souvent, il prenait ses repas dans cette cuisine où j'étais. La mère et la fille me donnaient d'abord un éclair ou un baba puis elles consentaient à me montrer, dans le petit vestibule du rez-de-chaussée, entre deux coups de sonnette, une feuille de paravent incrustée de fleurs brillantes, sans doute en nacre et pierres dures, qui me ravissait ; ensuite, nous rentrions dans la cuisine ; il fallait m'ouvrir successivement la boîte à sel, la boîte à sucre, la boîte à farine ; je m'emparais alors sournoisement d'un rouleau à pâtisserie ou d'un hachoir qu'on me retirait des mains avec un cri ; je courais à la rôtissoire pour essayer de dévisser le
timbre qui indiquait le degré de cuisson ; on rn'écartait de la rôtissoire, et je commençais à m'ennuyer. Enfin, pour le malheur de tout le monde, les deux chattes, mère et fille, elles aussi, sortaient de l'arrière-cuisine, près de la porte de la cave, et je devenais insupportable, tirant les oreilles, pinçant les pattes, au milieu de coups de griffes et de miaulements jusqu'à ce que Pélagie, très sévère, les sourcils levés (j'avais très peur des sourcils levés), s'écriât : « En voilà assez ! je le dirai à M. Edmond. » Car Pélagie, entrée au service des deux frères peu de temps après le départ de cette Rose dont ils firent Germinie Lacerteux, avait gardé l'habitude, quoique « M. Jules »  fût mort depuis vingt ans, de dire « M. Edmond ».
   Heureusement, la journée finissait ; j'entendais des pas
et des voix dans l'escalier, la porte d'entrée claquait, celle de la cuisine s'ouvrait : mes parents étaient là. M. de Goncourt, qui avait donné le bras à mon père pour descendre, l'aidait à remettre son pardessus et mettait le sien, toujours le même, en ce gros drap noir tout rugueux qu'on appelait, je crois, « montagnac » ; il nouait à son cou un foulard de soie blanche, se coiffait d'un haut de forme ; puis on montait dans le trois-quarts ou dans le landau, et on repartait vers la rue Bellechasse.
   Figurez-vous que, sauf pendant ses séjours à la campagne où il avait un chapeau de paille, posé presque sur son nez à cause de la réverbération, je n'ai jamais vu M. de Goncourt que coiffé d'un haut de forme, même quand en mai, juin ou juillet il venait passer la journée à Champrosay : mœurs du temps du roi Louis-Philippe continuées sous M. Carnot. J'aime beaucoup les habitudes immuables qui apportent doucement jusqu'à nous un petit aspect d'une époque lointaine. Ainsi, à Farnborough Hill, en 1913 encore, nous pouvions entendre l'Impératrice Eugénie, à qui le vieux Bristol venait annoncer au billard « la voiture de Sa Majesté », murmurer un peu irritée : « C'est incroyable… même aux Tuileries je n'ai jamais pu obtenir qu'ils sonnent simplement la cloche, pour annoncer la voiture. » Il y avait un demi-siècle de cela, et la Daumont à six chevaux avait eu le temps de devenir une 12 H.P. Panhard.
   Quand les invités du grenier s'en étaient allés de bonne heure, j'avais le droit de monter retrouver mes parents. Le départ de la rampe était une grande cigogne de bronze, léguée à ma mère par M. de Goncourt et que vous avez vue souvent à La Roche (1). L'escalier tournait, sa rampe était garnie d'une toile flottante et sa muraille couverte de tableaux, de kakémonos et d'objets.
   Ici, il y a un trou : je ne vois plus le haut de l'escalier. Souvent mes parents et M. de Goncourt étaient déjà redescendus au premier étage, où se trouvait le cabinet de travail, la chambre que je préférais dans la maison parce que je n'aimais que ce qui était bien clos, bien abrité, et qu'elle me donnait l'impression d'une grande cabane toute calfeutrée de livres sur les murs et d'étoffes au plafond.
   Je demandais à M. de Goncourt comme une récompense de me montrer une fois de plus son cabinet de toilette où j'admirais ce qui constituait pour moi la collection Goncourt : une cuvette, un pot-à-eau et leur « garniture », en verre de Bohême irisé, qui, sous un rayon de soleil couchant, devenait une féerie devant laquelle je restais ébloui, dans une forte odeur d'eau-du-Dr-Pierre. (M. de Goncourt détestait les parfums;  il disait qu'ils « puaient bon » et admettait tout au plus ce qu'il appelait « un rouleau d'eau de Cologne (?) »).
   D'autres fois M. de Goncourt et mes parents étaient encore dans le grenier, second étage de la maison comprenant la chambre où était mort Jules de Goncourt et formant un seul salon divisé en trois zônes, entre lesquelles j'hésite, et où je ne revois distinctement qu'une cheminée, des encadrements, des vitrines de livres et un divan. Ce divan devait être placé sous une étoffe rare ; c'est là qu'un néophyte s'étant assis un jour (sans doute ahuri de gêne et d'admiration), M. de Goncourt lui dit ce mot mémorable : « Un tel, ôtez votre tête ; vous salissez, mon ami. »
   Les enfants sont si incohérents que, la première fois que j'entrai dans le grenier, j'admis tout de suite que ce ne fût pas un vrai grenier.
   Aimant, comme beaucoup de petits garçons, à barbouiller les gravures de mes livres, à les recouvrir d'aurores boréales ou de ciels noirs, à noyer d'eau des « couleurs sans poison » et des pochettes de « couleurs moites », on se figurait que j'avais un goût extraordinairement précoce pour la peinture, que j'aimais les tableaux, et, par extension, les dessins, les gravures, etc. Si bien qu'avec une bonté grand'paternelle, penché vers moi, M. de Goncourt se donnait la peine de me montrer tout ce qu'il supposait m'amuser et me plaire. Je voyais mal, je comprenais à peine ; c'est là pourtant que j'appris que Watteau était un peintre et Gavarni un caricaturiste ; je n'osais pas dire qu'à ce dernier je préférais Cham dont les dessins m'amusaient beaucoup dans une collection de vieilles Illustrations. C'est là que je découvris aussi et gardai pour
toujours la crainte qu'on ne me fasse visiter une maison, si belle soit-elle.
   Cher ami, quand vous aurez vu faubourg Saint-Honoré
ce qui reste du grenier, vous relirez certainement les deux admirables volumes de la Maison d'un Artiste.
   Un seul objet me rendait fou d'amour. Où était-il ? Au rez-de-chaussée, je crois : une grenouille en cornaline dans laquelle, par transparence, on voyait rouler une goutte d'eau recueillie dans quelque bouleversement diluvien par la pierre, alors en formation, puis découverte et sculptée des milliers d'années plus tard. J'avais tant aimé cette grenouille que je continuais de l'aimer en pensée et qu'en ayant parlé, un bien long temps après, à Robert de Montesquiou qui l'avait achetée à la vente Goncourt, ce poète capricieux, bien disposé ce jour-là, me la donna, ce qui me fit toujours lui pardonner par la suite quelques méchancetés.
   Quand il faisait beau, avant de venir dîner à la maison, M. de Goncourt allait dans le jardin avec mes parents. Suivant la saison, les arbres étaient encore noirs, entremêlés d'arbustes résineux verdâtres ou dorés ; les érables nains du Japon comrnencaient à étirer leurs pattes roses, les azalées entr'ouvraient leurs fleurs, les iris et les pivoines étaient épanouis. Des poissons rouges et argentés tournaient dans le bassin, près d'un blanc dauphin de porcelaine de Saxe ; au fond, on apercevait un treillage où grimpaient des rosiers. Si je posais une question, M. de Goncourt riait un peu et me disait : « Tu es comme le monsieur en culotte de peau qui voulait tout savoir. » D'où venait cet étrange dicton ?
   Le premier cadeau que me fit M. de Goncourt fut après que ma mère lui eut dit que j'avais appris à écrire presque seul et très vite : un porte-plume en or qui me sembla si joli (il l'était) que je suppliai ma mère de le garder pour elle. Je ne pouvais donc le compter pour un vrai cadeau. Puis commença, tout de suite après, cette malheureuse réputation de «  peintre en herbe » qui me valut au jour de l'an suivant (à la place du joujou que j'attendais), une boîte de pastels dont un peintre d'âge mûr se serait contenté : le bel arc-en-ciel à deux étages devint vite une poudre multicolore. Cependant mes essais me valurent une autre récompense, apportée un soir par cet homme sans enfants, que l'on prétendait parfois dur de cœur et dédaigneux, et qui pouvait être si bon pour un enfant :

Brevet de pastelliste pour le sieur Zézé Daudet

« Aujourd'hui, 27 janvier, Antoine-Louis-Edmond de Goncourt, par la grâce de Dieu souverain de 900 mètres du boulevard Montmorency, toujours attentif à récompenser ceux qui par leurs talents excellent dans les Beaux-Arts, nomme comme son premier pastelliste Zézé Daudet surnommé par ses contemporains le petit coloriste, pour par lui, jouir et user des honneurs, autorités, pouvoirs, prééminences, prérogatives, privilèges, franchises et libertés appartenant à cette charge.
   En foi de quoi nous avons signé le dit brevet

Edmond DE GONCOURT.

 Contresigné par notre secrétaire des commandements

Blanche DENIS.

 Enregistré en notre chambre des comptes

(Signature illisible.)

 La grâce de ce pastiche m'échappa ; trop de mots m'en étaient inconnus ; mais j'étais captivé par le grand cachet de cire rouge, attaché avec une ficelle et fixé comme un papillon dans la marge de l'encadrement.
   Dès lors, voué au blanc par ma mère jusqu'à sept ans, je le fus au «  cadeau artistique » par M. de Goncourt, définitivement ; entre Noël et le 1er janvier l'espoir d'un joujou quel qu'il fût, me tenait en haleine, puis d'un cheval mécanique, puis, à mesure que je grandissais, d'un chemin de fer à accident, d'une machine électrique, etc. ; mais en vain : le ler janvier, je quittais Auteuil, déçu, fier tout de même d'emporter un netsuké en ivoire (une souris couchée sur un cordage), un couteau Louis XVI aux viroles et lames d'argent, une photographie Braun (quelle tristesse, ce jour-là), une gravure de Liotard d'après Watteau (le chat malade), une estampe d'Outamaro encaclrée de bambou, tous objets que l'on mettait de côté « pour quand je serais grand ». Une seule fois, le cadeau artistique (2) fut remplacé par une canne proportionnée à ma taille, un jonc dont la pomme plate était un lapis-lazzuli : dans la même semaine, ayant exigé, malgré les instances de ma chère allemande Kobl, d'emporter ma canne aux Tuileries, elle tomba sur l'asphalte et il ne resta du lapis que quelques cailloux bleus ; je craignis pendant deux jours que M. de Goncourt ne voulût jamais me revoir. Entre temps, une petite sœur m'était née, qui était sa filleule ; il prenait au sérieux ses devoirs de parrain ; elle reçut, dès sa première année, puis tous les ans, une perle le 1er janvier, et fut vouée, elle, aux perles.
   Si bien que deux cadeaux seulement de M. de Goncourt me firent un réel plaisir, donnés l'un et l'autre en dehors du jour de l'an : un petit bouquet de muguet en étoffe, cachant sous ses feuilles une poire de caoutchouc remplie d'eau qui permettait d'inonder la naïve personne désireuse de sentir le muguet (cadeau confisqué dans l'instant par Kobl ruisselante et furieuse), et une corbeille de fleurs, modelée « en plein beurre » par des religieuses lorraines : œillets, roses et marguerites qui, sortis de leur boîte, se déformèrent et fondirent au soleil comme un nuage.
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Les voiles s'écartèrent : je me réveillai devant des portraits de M. de Goncourt. Était-ce bien lui, le même que je venais de revoir, si ressemblant, avec son visage aux joues dures, son nez court et comme sculpté, ses puissantes mâchoires, son admirable front, et que je retrouvais ici comme un vieux Charlot à perruque blanche, tanguant contre une vasque, ou comme une Rosa Bonheur aux molles bajoues moustachues ? J'ai entendu raconter qu'un peintre, je ne sais lequel, venant de quitter « le maître d'Auteuil » avec force flagorneries, disait d'un ton protecteur : « Quel grand enfant que ce Goncourt ! » Non, l'enfant n'était pas M. de Goncourt.
   Nous vivons de lieux communs. Combien de fois avez-vous lu, ai-je lu, quand il s'agit de lui : « le maréchal des lettres, » ce qui, ni en soi, ni grammaticalement, ne signifie rien ; ou encore « ce grand seigneur de lettres », autre absurdité. Il n'y a que deux grands seigneurs français qui soient aussi deux grands écrivains, La Rochefoucauld et Saint-Simon ; (Chateaubriand lui-même a souffert toute sa vie de ne pas être un grand seigneur). M. de Goncourt a été la victime de ses cheveux blancs et de ses moustaches en crocs, de même qu'au cinéma la bonne dame au toupet poudré et d'allure trop « distinguée » fait dire aux petites gens : « Mais, ma chère, c'est une vraie marquise ! »
   M. de Goncourt, avec ses larges épaules, sa haute taille, ses jaquettes noires en hiver, ses vestons gris en été, confortables et mal coupés, ses bottines solides, son manque d'aisance, était, il me semble, un type représentatif de ces bourgeois de province, petits propriétaires terriens, vaguement annoblis depuis deux générations par l'acquisition d'une modeste « guinguette », et descendants eux-mêmes d'un cadet de cette lignée, petits-fils de magistrats, fils d'officiers, sans alliances, sans parentés notoires, chasseurs gourmands, habiles pêcheurs, faisant de temps à autre une «  communication » à quelque académie locale, contents de leur sort, de leur existence paisible, et, à moins d'un hasard, destinés à mourir où ils sont nés. N'est-il pas préférable, socialement, d'être quelqu'un de bien dans sa classe, plutôt que d'être hors de toute classe ? N'est-ce pas plus curieux, au lieu d'en faire un grand seigneur pour rire, de se demander par quel sortilège le mariage d'une grand'mère née « aux Indes » (?) et d'un grand-père lorrain transmit à M. de Goncourt la goutte de sang qui fit de lui ce qu'il fut ?
   À Champrosay, quand il m'emmenait avec lui à sept heures du matin et qu'au bas du parc, sur le chemin de halage, nous retrouvions Mme Frédéric Masson, lointaine cousine à lui, et dont le père, voisin et ami de mes parents, avait droit de pêche sur une longue étendue de Seine, je découvrais là (sans le savoir et ne l'ayant compris que vingt ans plus tard) un M. de Goncourt inconnu, sans doute un vrai M. de Goncourt.
   À peine monté dans le bateau de pêche, son visage devenait attentif et rustique ; rien n'existait plus pour lui que la rivière, le temps qu'il ferait, et l'instant où l'on allait retirer de l'eau le premier verveux (sorte de nasse profonde et cônique) grouillant de poissons et d'herbes. A mi-voix, dans un sourire de satisfaction, il nommait et comptait les poissons, tout en aidant le pêcheur à les mettre dans la « boutique » : « Deux tanches, quatre perches, un gardon, six chevènes… celui-là, on peut le rejeter, c'est rien du tout… Tiens, un petit brochet !… Combien d'anguilles ? » Pendant deux heures, trois heures, il restait ainsi à guetter, ne sortant de son silence que pour montrer à Mme Masson, de verveux en verveux, quelque insecte d'eau ou pour me dire : « Ne te penche pas, il faudrait que je te rattrape par les pattes ! » Il retrouvait ce matin-là un grand-père à qui sans doute il ressemblait par tous ses instincts physiques et son silence de trappeur.
   Oui, un bourgeois de province, avec les fiertés et les ignorances d'un bourgeois devant son récent annoblissement ; (quand, par exemple, dans le Journal, il fait dire par tel de ses amis : « Écoutez, de Goncourt, » ou, s'il est question de son frère et de lui-même, quand il écrit : « Les frères de Goncourt, » façon de parler essentiellement bourgeoise et très peu « grand seigneur ») ; gardant des expressions provinciales, disant à table « Ce plat doux est esquis » au lieu de « cet entremets est exquis » ; étonné par des vêtements qu'il n'a jamais vus, appelant dans le Journal « benjama » un pyjama qu'il a remarqué à la devanture d'un chemisier, et croyant ce vêtement réservé à… cher ami, impossible de vous écrire de quoi il soupçonne cet innocent costume de nuit, estropiant beaucoup de noms propres et même de mots grossiers (une poufiasse, sous sa plume, devient une toufiasse) ; étonné par tout ce qui le change de ses habitudes, par un monde différent du sien : à trente ans, entrant avec son frère au Théâtre français comme, dans un temple mystérieuxil faut parler à voix basse, et à soixante-dix ans citant comme un événement un dîner chez Mme la baronne de Rothschild ; étonné (et mécontent) parce que, aux dîners du mercredi, il n'est jamais à côté de Mme la princesse Mathilde : il ne sait pas, il n'a jamais su, jamais cru, que l'âge ne confère une préséance que dans les repas de la petite bourgeoisie et qu'un grand nombre d'hommes doivent, de droit, passer devant lui. Et enfin, et surtout, étonné par la littérature, le métier littéraire : de cela, il ne s'est jamais remis, jusqu'à la fin.
   Seulement, ce bourgeois était habité par un multiple, génial et merveilleux Démon, dont on ne voyait sous le masque du visage, que les yeux, les extraordinaires yeux au regard trop noir. N'en doutez pas, ce n'est pas le M. de Goncourt originel qui avait ce goût surprenant pour certaines choses qu'il fut le premier à aimer : le Dix-huitième siècle et l'Extrême-Orient ; c'est son Démon aussi qui le faisait se passionner, dans Paris, pour la pêche au bel objet à défaut de la pêche au verveux, le forçait à faire des lieues, d'Auteuil à la Bastille, pour chercher et trouver une « pièce rare » ; sans ce Démon, il aurait accompli le même trajet, mais dans un champ de Lorraine, à la poursuite d'un perdreau ; sans lui, il aurait déniché des bêtes à plumes et à poils au lieu de découvrir papiers d'Histoire et documents.
   Pendant ces chasses qui se passaient ailleurs, l'œil inoubliable et qui n'oubliait rien, l'œil puissant comme un cerveau, l'œil enregistreur, commentateur et devin, regardait, captait, acquérait une admirable expérience sans que M. de Goncourt perdît rien de ses vertus ni de ses habitudes provinciales ; c'est à ce terrible regard, à cette pupille sans fond, et qui voyait peut-être, entre tant d'autres rayons, on ne sait quel infrarouge, que nous devons des pages uniques, comme le volume du Journal consacré au siège de 1870 et à la Commune, seul témoignage - et quel témoignage ! - de cette année-là.
   L'histoire serait étonnante à écrire de ce « conservateur », de ce « paisible citoyen », dont les goûts, les tendances et les œuvres ont toujours été « révolutionnaires », ont toujours scandalisé ceux qui appartenaient à ce qu'on appelait alors « le parti des honnêtes gens ». Cité en justice à quarante ans pour quelques vers licencieux du dix-huitième siècle, il prend en horreur le gouvernement impérial, quoique ami de Mme la princesse Mathilde et Henriette Maréchal, jouée en 1865 aux Français, est huée, sifflée, interrompue parce que les «  partis de gauche » la croient impérialiste. Plus tard, l'Ordre Moral se méfie de lui, trouvant son œuvre immorale, tandis qu'il est suspect aux radicaux, à qui il apparaît comme un « aristocrate » doublé d'un clérical, tout en ayant les sympathies de certains socialistes. C'est une curieuse destinée dont il se plaignait, sans comprendre qu'elle serait plus tard son prestige. Il ne sait pourquoi, à trente ans, il commence à écrire, devient homme de lettres, puis l'homme de lettres par excellence, en même temps que collectionneur, - grand collectionneur ; ces deux passions menées de front l'amènent à devenir historien, - grand historien (Marie-Antoinette etc.) ; romancier, - grand romancier (Germinie Lacerteux, Manette Salomon, Renée Mauperin etc.) ; critique d'art - grand critique d'art (l'Art au dix-huitième siècle etc.). À la mort de son frère, il a cinquante ans ; son désespoir, qu'il relate avec une lucidité tendre, cruelle et sans exemple, le transforme, le renouvelle : il publie la Fille Elisa, roman dépouillé, plein d'une pitié cynique et qui semble écrit en collaboration par un médecin et par un prêtre ; puis les Frères Zemganno, où, devançant le temps, il découvre la beauté du cirque et la grâce des acrobates. Enfin, à soixante ans passés, sans le faire exprès et toujours poussé par son démon, il devient et reste jusqu'à sa mort un écrivain « d'avant-garde », groupe autour de lui - outre ses deux fidèles cadets de vingt ans, Emile Zola et mon père - une foule de jeunes gens, pleins d'amour et d'admiration. Le public ne comprend rien à son œuvre, mais achète la Faustin et Chérie parce « c'est la mode », puis se rue aux représentations de Germinie Lacerteux, où l'on s'injurie et se bat dans le calme Odéon, soirées auxquelles rien ne manque, même pas la cabale, ce chien de garde des avant-gardes. Adoré par les uns, vilipendé par les autres, M. de Goncourt meurt à soixante-quatorze ans, menacé d'un procès pour une page litigieuse du Journal, qu'il laisse après lui comme une bombe à retardement.
   Je crois que Jules de Goncourt n'était possédé par aucun démon, si l'on en juge par sa Correspondance ; je crois qu'il suivait le mouvement, et aurait préféré rire, aimer, flâner, dessiner et peindre.
   Cher M. de Goncourt ! Dans la petite salle réservée à ses photographies, où il y en a de très ressemblantes autour de la belle eau-forte de Bracquemond, je croyais le voir et l'entendre, à Champrosay, parlant de sa voix un peu nasonnante, riant de son rire étouffé, jetant les journaux autour de lui en déclarant « Il n'y a rien dans les feuilles, aujourd'hui ; on ne parle pas de nous ! » ; ou tenant à la main une lettre qui l'ulcère, essoufflé par la colère, lançant par les yeux des flammes noires, campé sur une jambe comme un escrimeur, étendant sa belle main tachetée de son, possédé par son Démon, puis soudain calmé, rendu à lui-même grâce au bon sens de mon père qui lui dit doucement : « Voyons, mon Goncourt, tout cela n'a pas d'importance ; nous sommes bien ici ; il fait beau… Tenez, je vais prendre votre bras, nous allons faire un tour. Il n'ajoutait pas que toute la nuit il avait été torturé de douleurs (3).
   Et je vois enfin M. de Goncourt tel qu'il aurait été si l'on avait exorcisé son Démon (ç'eût été grand dommage), ce vieux monsieur guindé, tour à tour morne et affairé, trop réservé, timide au point qu'il médusait ceux qui l'approchaient et, à cause de la légende du grand seigneur, prenaient cette timidité pour de la « hauteur », tandis que M. de Goncourt repoussait de deux doigts crispés leur main maladroitement offerte…
   J'avais quinze ans, j'en paraissais vingt, M. Albert Besnard venait de faire mon portrait, j'étais aussi vaniteux que ridicule. Un certain dimanche, ma mère qui ne sortait jamais le soir pour ne pas quitter mon père, malade, devait, par exception, aller chez Mme la princesse Mathilde, rue de Berri (vous savez, l'ambassade de Belgique actuelle) et, pour la première fois, m'emmener avec elle : Son Altesse Impériale avait dîné à la maison quelques semaines auparavant, avec Maurice Barrès qu'elle désirait connaître, et, m'ayant vu à table, m'avait cru d'âge à « sortir ». J'étais encore à Bossuet. Le projet n'avait pour moi aucun rapport avec les visites d'enfant que j'avais faites souvent rue de Berri le dimanche après-midi, et je ne pensais qu'à cela depuis huit jours. Au dernier moment, mon père fut pris de vives souffrances et ma mère décida de rester près de lui. M. de Goncourt, voyant ma déconvenue, touché peut-être par mes préparatifs de soirée - je n'avais pas encore d'habit, naturellement, mais le smoking de mon portrait - demanda qu'on voulût bien me confier à lui.
   Pendant le trajet en voiture, M. de Goncourt, devenu muet, me rendit muet. Je savais à présent qu'il était un homme célèbre, et j'aurais voulu, pour une fois que j'étais
seul avec lui, l'éblouir par ma conversation. Je ne trouvais rien. Enfin, place de la Concorde, je crus poli de déclarer qu'il faisait froid, à quoi M. de Goncourt répondit quelque chose comme : « Oui, un chien de temps… » Le silence gelé se réinstalla entre nous. M. de Goncourt regardait par l'une des glaces, moi par l'autre, (il n'y avait pas grand'chose à regarder), et nous arrivâmes rue de Berri sans avoir prononcé une parole. La timidité contagieuse de M. de Goncourt était montée en moi comme une marée, et en passant dans le vestibule devant les bustes impériaux, j'aurais voulu me sauver. Une atmosphère rougeoyante et chaude, peu de monde, un doux éclairage : je baisai dans le vide la main de Mme la princesse Mathilde, auguste dans sa robe blanche, à la suite de M. de Goncourt qui, sa cour faite, rejoignit le comte Primoli sous un palmier ; et je me réfugiai, éperdu, près de l'excellente Générale X. (Aujourd'hui encore, dans les rares salons régulièrement tenus, il existe toujours de ces bienveillantes personnes, comparables aux « passages cloutés », chargées de garer des voitures les adolescents timides et d'éviter les accidents aux isolés.)
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    L'année suivante à Champrosay, tandis que ma mère et moi priions dans une écœurante odeur de roses près du lit funèbre où reposait M. de Goncourt, et que mon père, prostré dans un fauteuil, pleurait en regardant son vieil ami qu'il devait si vite retrouver devant Dieu, je me désespérais au souvenir de cette soirée rue de Berri, et de cette nuit glaciale où M. de Goncourt, avant de rentrer à Auteuil, avait eu la bonté de me reconduire rue Bellechasse, sans que j'eusse rien trouvé à lui dire, pas même merci, rendu de nouveau muet par son mutisme, alors que ce silence cachait une tendresse vigilante dont je comprenais à présent le prix - comme on comprend presque toutes choses, trop tard.

LUCIEN DAUDET

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(1) Vous rappelez-vous aussi, à La Roche, l'eau-forte de Jules de Goncourt, La lecture de Fragonard, dédicacée au crayon par M. de Goncourt à ma mère ? La même eau-forte, également dédicacée à ma mère, mais à l'encre, figure à cette exposition. Sans doute s'étant aperçu que le papier « buvait l'encre » M. de Goncourt a-t-il refait la dédicace au crayon sur une autre épreuve et remis la première dans un carton d'où elle passa en vente. Inutile de vous dire que si ma mère l'avait su, elle aurait acheté cette épreuve dont elle ignorait l'existence.
(2) Plus tard, l'histoire de ce « cadeau artistique » amusa Marcel Proust, et on en retrouve la trace, transformée et embellie, dans le premier Swann.
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3) Je crois que c'est mon père qui, dans Ultima, a écrit les choses les plus simples et les plus vraies sur M. de Goncourt.

Voir aussi : Henri de Régnier et Edmond de Goncourt

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