18 février 2006

Extrait de : Philippe Burty, Maîtres et petits maîtres Paris, Charpentier, 1877, p. 270-277.

 

 


JULES DE GONCOURT

26 juin 1870

Il y a quelques jours, je recevais la dernière des livraisons de l'Art au XVIIIe siècle, celle qui contient les Vignettistes, Eisen et Moreau. Pour la première fois, depuis dix ans, l'envoi de l'une de ces plaquettes n'était signé que par Edmond. Je savais que depuis un an une maladie nerveuse opérait son travail fatal dans le cerveau de Jules que je ne voyais plus qu'aussi souvent que la discrétion le tolérait. Cette moitié d'envoi, si je puis dire, me troubla profondément. Cependant le lendemain un ami commun m'affirma, à ma grande surprise, qu'on croyait, au contraire, Jules mieux portant.

Lundi soir, un billet d'Edmond m'apprenait qu'une lésion à la base du cerveau avait déterminé une phtisie galopante; et que, sans secousse, du reste, et sans qu'il eût visiblement repris sa connaissance, Jules de Goncourt s'était endormi, comme un enfant, dans l'insondable nuit.

Je l'ai vu à Auteuil, sur son lit de mort, grave, tout habillé comme pour une sortie. Son front s'était plissé; ses yeux s'étaient. rouverts; son regard vitreux semblait plein d'un regret effrayant, d'un étonnement indicible, d'une indignation navrée contre ce sort qui brisait, avec ses chères espérances de gloire, les enlacements d'une amitié fraternelle sans exemple.

Je sais qu'il n'avait pas quarante ans! Depuis la sortie du collége, une fusion s'était opérée entre ces deux esprits et ces deux cœurs, comme la fusion de deux lingots dans un creuset fait un métal nouveau. Toutes leurs études, tous leurs livres, toutes leurs pi ces, furent connus, discutés, écrits, corrigés en commun. Je leur écrivais : «À mon ami Edmond et Jules de Goncourt».

Ses travaux littéraires ne m'appartiennent point ici; d'ailleurs, qui saurait en dégager la part de son frère ? J'ai dit un jour l'intérêt qu'y prenait Sainte-Beuve. C'est ce juge qu'il faut relire. Je ne veux qu'affirmer que Jules de Goncourt fut un des plus sincères hommes de lettres de notre temps, un piocheur et un original d'une race hardie et tenace qui se fait aussi rare que celle des faucons.

Il était Parisien, tout à fait Parisien. Quand je le vois passer dans mes souvenirs d'il y a dix ans, svelte et jaseur, blond comme un chérubin, l'œil bleu sombre tout traversé de vifs éclairs ou lourd de méditation absorbée, la bouche ironique et sans fiel, la main tendue aux amis, l'esprit chargé à mitraille de saillies vives, de mots gouailleurs, de jugements appuyés, avec je ne sais quoi de «casseur» mitigé par une exquise politesse, il me semble voir un Parisien de la seconde moitié du dernier siècle, ressuscité tout exprès pour s'assurer si quelque nouveau Gabriel de Saint-Aubin ne rôde pas sur les quais, dans les squares, dans les Mabille du Paris actuel.

Je ne leur ai jamais demandé de détails précis sur leurs origines, leur première vie. Je ne puis que rappeler ce passage de la préface d'Henriette Maréchal :

«… Mon Dieu, ce n'est point notre faute (le de qui précède leur nom). Nous ne faisons que porter le nom de notre grand-père, un avocat, membre de la Constituante de 89; le nom de notre père, un des plus jeunes officiers supérieurs de la Grande-Armée, mort à quarante-quatre ans des suites de ses fatigues et de ses .blessures, de sept coups de sabre sur la tête, d'une action d'éclat en Italie, de la campagne de Russie faite tout du long, avec l'épaule droite cassée le lendemain de la Moskova…»

Le billet suivant, qu'il m'écrivait de Trouville il y a deux ou trois ans, donnera bien la mesure de sa vivacité d'esprit à la Gavarni.

 

1er août 67. Trouville, Hôtel du Bras-d'or.

 Mon cher ami,

 C'est très gentil d'écrire aux gens : Allons! il n'y a plus de cœur qu'en province… Rue du Petit-Banquier!
 Ah! mon cher, Vichy, nous a gâtés.
Trouville !
Horrible cette année! Rien que des paquets de bourgeois, des mères poussinières sur la plage, des monstres dans l'eau, et à table d'hôte - de cent couverts - des femmes à barbe qui causent du dernier article de M. de Rémusat dans la Revue des Deux Mondes.
Et nous sommes intallés par là-dessus affreusement.
Deux chambres comme des boîtes à cigares, des chevausx sous nous, un enfant qui fait ses dents au-dessus, des femmes dont on entend tout - à côté, et, dans ce moment une cloche…
 Pour échapper à des idées de suicide, nous nous sommes plongés dans le travail.
 Sans notre santé, qui croit avoir besoin de bains de mer, nous serions déjà revenus. Mais rassurez vous, ô mon ami, nous finirons par revenir - le 15 courant. Et alors nous vous enlevons pour un jour à votre famille, et nous passerons douze heures de fête à nous donner une indigestion de l'Exposition. Nous verrons tout… tout!… tout!!!
 Car vrai, vous nous manquez : vos vices nous plaisent.
À revoir donc. Japonaiserie for ever!
Et tout à vous,
JULES DE G.

P. S. - M. Thiers se promène ici tous les jours habillé tout en blanc : on dirait Polichinelle voué à la Vierge.

Voici une autre lettre de Jules d'un ton plus âpre. Elle est postérieure à la précédente de deux ans. La maladie nerveuse avait fait de sourds progrès et se compliquait d'autres accidents :

 
Mon cher ami,

 Il est très vrai que nous sommes à Royat. Plût à Dieu que ce fût pour faire de l'eau-forte et admirer le pain de sucre du Puy-de-Dôme; mais nous étions tous les deux, ces temps-ci, au bout du rouleau de notre santé, moi surtout. Je suis arrivé ici très souffrant, et je puis dire très malade, car j'ai été pris en chemin de fer d'une crise de foie qui m'a arrêté à Clermont. Aussitôt que j'ai été un peu remis de cette cruelle secousse dont j'avais perdu l'habitude depuis un an, je me suis mis au très vigoureux traitement d'ici : bains minéraux et ferrugineux, eau minérale en verres d'eau à une source et en bouteille à table d'hôte, douches chaudes, et aujourd'hui je passe aux douches froides.
 Un vrai trou que Royat, très pittoresque et sans la moindre distraction, sans châlet C…, sans une heure qu'on puisse passer à autre chose qu'à se promener dans des sentiers de chèvres, et à travers la misère du village auvergnat. A notre hôtel, un monde compacte [sic] et attristant de scrofuleux, de douloureux, de névrosifiés, et tout au bout de la salle, une mère qui vient de perdre son fils unique de seize ans, et qui est une tête d'expression de la douleur, une Niobé moderne, d'un style que jamais art n'a jamais exprimé! Nous nous sommes accrochés à un très aimable général qui raconte de la guerre vraie et vue. Mon Dieu! que c'est donc beau et inédit! Quel champ pour un romancier se donnant l'émotion du coup de fusil! et prenant ses notes au feu! Ajoutez à cela un lot d'hystériques bourgeoises qui ont passé l'âge; un bourgeois aigri, un Prud'homme venimeux et vénéneux ; un grec anémique avec un nom en poulos, et qui semble un photographe venant du mont Athos; enfin deux Anglaises avec deux maris effarés, idiotisés par sept ans de voyage, et qui traînent à leur remorque un amiral anglais, invisible et frappé d'hémiplégie.
 Voilà la carte de la table d'hôte.
 Si vous aviez quelque pitié de deux pauvres exilés en plein pays de sauvages, vous viendriez passer une journée ici. Nous ferions une promenade avec déjeuner et dîner assez bons.
 … Je croisà ces eaux qui paraissent me faire du bien, et où j'ai rencontré un fort aimable médecin…

Cordialement à vous.

J. DE GONCOURT.

Il y a six mois, Jules de Goncourt pouvait travailler encore. Vers cette époque, en février, Edmond m'a lu, à Auteuil, quelques chapitres d'un volume sur Gavarni qu'ils venaient de terminer. Jules assistait à cette lecture. De sa voix déjà traînante, avec un geste déjà empâté, il rappelait par instants à son frère des traits caractéristiques à propos d'une nuit qu'ils passèrent auprès de Gavarni quand celui-ci perdit son fils adoré.

Le dernier travail auquel il ait collaboré est, je crois, un catalogue raisonné de leur superbe collection de dessins de maîtres français du XVIIIe siècle. C'est Edmond qui avait plus particulièrement l'amour de la collection, de la chasse et de la possession. Jules était un conseiller d'une mémoire sûre et d'un tact sans égal. Il se fût borné à un petit nombre d'objets tout à fait supérieurs.

Je ne veux pas penser à la vie qui attend son frère. Animæ dimidium meæ [la moitié de mon âme]… gémissait le poète! Il ne parlait que d'un ami… Je me rappelle que dans le parc du Petit-Trianon deux peupliers ont poussé si près l'un de l'autre qu'ils se sont soudés l'un à l'autre et que les cimes seules sont isolées. Imaginez-vous la foudre frappant, anéantissant un seul de ses arbres jumeaux!

 

Dans le même ouvrage (p. 333-357), la réimpression de la notice, par Philippe Burty
qui accompagnait l'album Eaux-fortes de Jules de Goncourt, Librairie de l'Art, 1876.

 

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