Extrait
de : Philippe Burty, Maîtres et petits
maîtres Paris, Charpentier, 1877, p.
270-277.
26 juin
1870 Il y a quelques jours, je
recevais la dernière des livraisons de l'Art au
XVIIIe siècle, celle qui contient les
Vignettistes, Eisen et Moreau. Pour la première
fois, depuis dix ans, l'envoi de l'une de ces plaquettes
n'était signé que par Edmond. Je savais que
depuis un an une maladie nerveuse opérait son travail
fatal dans le cerveau de Jules que je ne voyais plus
qu'aussi souvent que la discrétion le
tolérait. Cette moitié d'envoi, si je puis
dire, me troubla profondément. Cependant le lendemain
un ami commun m'affirma, à ma grande surprise, qu'on
croyait, au contraire, Jules mieux portant. Lundi soir, un billet
d'Edmond m'apprenait qu'une lésion à la base
du cerveau avait déterminé une phtisie
galopante; et que, sans secousse, du reste, et sans qu'il
eût visiblement repris sa connaissance, Jules de
Goncourt s'était endormi, comme un enfant, dans
l'insondable nuit. Je l'ai vu à Auteuil,
sur son lit de mort, grave, tout habillé comme pour
une sortie. Son front s'était plissé; ses yeux
s'étaient. rouverts; son regard vitreux semblait
plein d'un regret effrayant, d'un étonnement
indicible, d'une indignation navrée contre ce sort
qui brisait, avec ses chères espérances de
gloire, les enlacements d'une amitié fraternelle sans
exemple. Je sais qu'il n'avait pas
quarante ans! Depuis la sortie du collége, une fusion
s'était opérée entre ces deux esprits
et ces deux curs, comme la fusion de deux lingots dans
un creuset fait un métal nouveau. Toutes leurs
études, tous leurs livres, toutes leurs pi ces,
furent connus, discutés, écrits,
corrigés en commun. Je leur écrivais :
«À mon ami Edmond et Jules de
Goncourt». Ses travaux
littéraires ne m'appartiennent point ici; d'ailleurs,
qui saurait en dégager la part de son frère ?
J'ai dit un jour l'intérêt qu'y prenait
Sainte-Beuve. C'est ce juge qu'il faut relire. Je ne veux
qu'affirmer que Jules de Goncourt fut un des plus
sincères hommes de lettres de notre temps, un
piocheur et un original d'une race hardie et tenace qui se
fait aussi rare que celle des faucons. Il était Parisien,
tout à fait Parisien. Quand je le vois passer dans
mes souvenirs d'il y a dix ans, svelte et jaseur, blond
comme un chérubin, l'il bleu sombre tout
traversé de vifs éclairs ou lourd de
méditation absorbée, la bouche ironique et
sans fiel, la main tendue aux amis, l'esprit chargé
à mitraille de saillies vives, de mots gouailleurs,
de jugements appuyés, avec je ne sais quoi de
«casseur» mitigé par une exquise politesse,
il me semble voir un Parisien de la seconde moitié du
dernier siècle, ressuscité tout exprès
pour s'assurer si quelque nouveau Gabriel de Saint-Aubin ne
rôde pas sur les quais, dans les squares, dans les
Mabille du Paris actuel. Je ne leur ai jamais
demandé de détails précis sur leurs
origines, leur première vie. Je ne puis que rappeler
ce passage de la préface d'Henriette
Maréchal : «
Mon Dieu, ce
n'est point notre faute (le de qui
précède leur nom). Nous ne faisons que porter
le nom de notre grand-père, un avocat, membre de la
Constituante de 89; le nom de notre père, un des plus
jeunes officiers supérieurs de la
Grande-Armée, mort à quarante-quatre ans des
suites de ses fatigues et de ses .blessures, de sept coups
de sabre sur la tête, d'une action d'éclat en
Italie, de la campagne de Russie faite tout du long, avec
l'épaule droite cassée le lendemain de la
Moskova
» Le billet suivant, qu'il
m'écrivait de Trouville il y a deux ou trois ans,
donnera bien la mesure de sa vivacité d'esprit
à la Gavarni. Mon
cher ami, C'est
très gentil d'écrire aux
gens : Allons! il n'y a plus de cur
qu'en province
Rue du Petit-Banquier! P. S.
- M. Thiers se promène ici tous les jours
habillé tout en blanc : on dirait
Polichinelle voué à la
Vierge. Voici une autre lettre de
Jules d'un ton plus âpre. Elle est postérieure
à la précédente de deux ans. La maladie
nerveuse avait fait de sourds progrès et se
compliquait d'autres accidents : Il est
très vrai que nous sommes à Royat.
Plût à Dieu que ce fût pour
faire de l'eau-forte et admirer le pain de sucre
du Puy-de-Dôme; mais nous étions
tous les deux, ces temps-ci, au bout du rouleau
de notre santé, moi surtout. Je suis
arrivé ici très souffrant, et je
puis dire très malade, car j'ai
été pris en chemin de fer d'une
crise de foie qui m'a arrêté
à Clermont. Aussitôt que j'ai
été un peu remis de cette cruelle
secousse dont j'avais perdu l'habitude depuis un
an, je me suis mis au très vigoureux
traitement d'ici : bains minéraux et
ferrugineux, eau minérale en verres d'eau
à une source et en bouteille à
table d'hôte, douches chaudes, et
aujourd'hui je passe aux douches froides. J.
DE GONCOURT. Il y a six mois, Jules de
Goncourt pouvait travailler encore. Vers cette
époque, en février, Edmond m'a lu, à
Auteuil, quelques chapitres d'un volume sur Gavarni qu'ils
venaient de terminer. Jules assistait à cette
lecture. De sa voix déjà traînante, avec
un geste déjà empâté, il
rappelait par instants à son frère des traits
caractéristiques à propos d'une nuit qu'ils
passèrent auprès de Gavarni quand celui-ci
perdit son fils adoré. Le dernier travail auquel il
ait collaboré est, je crois, un catalogue
raisonné de leur superbe collection de dessins de
maîtres français du XVIIIe siècle. C'est
Edmond qui avait plus particulièrement l'amour de la
collection, de la chasse et de la possession. Jules
était un conseiller d'une mémoire sûre
et d'un tact sans égal. Il se fût borné
à un petit nombre d'objets tout à fait
supérieurs. Je ne veux pas penser
à la vie qui attend son frère. Animæ
dimidium meæ [la moitié de mon
âme]
gémissait le poète! Il ne
parlait que d'un ami
Je me rappelle que dans le parc
du Petit-Trianon deux peupliers ont poussé si
près l'un de l'autre qu'ils se sont soudés
l'un à l'autre et que les cimes seules sont
isolées. Imaginez-vous la foudre frappant,
anéantissant un seul de ses arbres
jumeaux!
JULES DE GONCOURT
1er
août 67. Trouville, Hôtel du
Bras-d'or.
Ah! mon cher, Vichy, nous a
gâtés.
Trouville !
Horrible cette année! Rien que des
paquets de bourgeois, des mères
poussinières sur la plage, des monstres
dans l'eau, et à table d'hôte - de
cent couverts - des femmes à barbe qui
causent du dernier article de M. de
Rémusat dans la Revue des Deux
Mondes.
Et nous sommes intallés par
là-dessus affreusement.
Deux chambres comme des boîtes à
cigares, des chevausx sous nous, un enfant qui
fait ses dents au-dessus, des femmes dont on
entend tout - à côté, et,
dans ce moment une cloche
Pour échapper à des
idées de suicide, nous nous sommes
plongés dans le travail.
Sans notre santé, qui croit avoir
besoin de bains de mer, nous serions
déjà revenus. Mais rassurez vous,
ô mon ami, nous finirons par revenir - le
15 courant. Et alors nous vous enlevons pour un
jour à votre famille, et nous passerons
douze heures de fête à nous donner
une indigestion de l'Exposition. Nous verrons
tout
tout!
tout!!!
Car vrai, vous nous manquez : vos
vices nous plaisent.
À revoir donc. Japonaiserie for
ever!
Et tout à vous,
JULES DE G.
Mon
cher ami,
Un vrai trou que Royat, très
pittoresque et sans la moindre distraction, sans
châlet C
, sans une heure qu'on
puisse passer à autre chose qu'à
se promener dans des sentiers de chèvres,
et à travers la misère du village
auvergnat. A notre hôtel, un monde
compacte [sic] et attristant de
scrofuleux, de douloureux, de
névrosifiés, et tout au bout de la
salle, une mère qui vient de perdre son
fils unique de seize ans, et qui est une
tête d'expression de la douleur, une
Niobé moderne, d'un style que jamais art
n'a jamais exprimé! Nous nous sommes
accrochés à un très aimable
général qui raconte de la guerre
vraie et vue. Mon Dieu! que c'est
donc beau et inédit! Quel champ pour un
romancier se donnant l'émotion du coup de
fusil! et prenant ses notes au feu! Ajoutez
à cela un lot d'hystériques
bourgeoises qui ont passé l'âge; un
bourgeois aigri, un Prud'homme venimeux et
vénéneux ; un grec anémique
avec un nom en poulos, et qui semble un
photographe venant du mont Athos; enfin deux
Anglaises avec deux maris effarés,
idiotisés par sept ans de voyage, et qui
traînent à leur remorque un amiral
anglais, invisible et frappé
d'hémiplégie.
Voilà la carte de la table
d'hôte.
Si vous aviez quelque pitié de deux
pauvres exilés en plein pays de sauvages,
vous viendriez passer une journée ici.
Nous ferions une promenade avec déjeuner
et dîner assez bons.
Je croisà ces eaux qui
paraissent me faire du bien, et où j'ai
rencontré un fort aimable
médecin
Cordialement
à vous.
Dans le même ouvrage
(p. 333-357), la réimpression de la notice, par Philippe
Burty
qui accompagnait l'album Eaux-fortes de Jules de Goncourt,
Librairie de l'Art, 1876.