Aux origines de l'abstraction. 1800-1914
Du 3 novembre 2003 au 22 février 2004
Musée d'Orsay
Tous les jours, sauf le lundi, de 10 h à 18 h
Catalogue : 360 pages,
380 illustrations dont 280 en couleur
49 euros.
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J'aimerais aller au musée d'Orsay. Le titre de l'exposition est rébarbatif, mais on annonce des Turner.
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Étrange, cet appétit pour Turner.
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Edmond de Goncourt s'était laissé convaincre par Groult d'aller chez lui, voir un Turner, «son» Turner. Je me souviens encore de son appréciation : «ce tableau est un des dix tableaux qui ont donné à mes yeux la grande joie.»
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La grande joie bigre! Mais, dis-moi, ce Groult, n'est-ce pas Camille Groult, dont j'ai lu dans une publication de la RMN sur les donateurs du Louvre, qu'il passait pour avoir peint lui-même plusieurs des Turner de sa collection, dont la Vue du Pont-Neuf qu'il eut l'audace de donner au Louvre ?
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Je ne sais rien de ce collectionneur, qui m'a en effet l'air un peu spécial. Mais j'ai recopié ce qu'Edmond avait écrit dans le Journal après sa visite chez lui - vous pourrez en lire le texte à la date du 12 août 1891 :
«Ah! cette Salute, ce palais des Doges, cette mer, ce ciel aux transparences roses d'une amalgolithe, tout cela comme vu dans une apothéose, couleur de pierres précieuses! Et de la couleur par coulées, par larmes, par congélations, telles qu'on en voit sur les flancs des poteries de l'Extrême-Orient.»
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Edmond le japonisant!
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Pas seulement : pour lui, Turner est à mettre au niveau des grands peintres, Rembrandt, Rubens, Velasquez, le Tintoret; et surtout, il écrase Gustave Moreau. C'est difficile d'établir non pas des filiations, ce qui est souvent artificiel ou superfétatoire, mais des familles d'esprit; les noms qu'il cite sont à l'opposé de ceux dont on a retenu les uvres à Orsay : Théodore Rousseau, Corot.
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On s'égare; je vous rappelle le titre de l'exposition : «Aux origines de l'abstraction. 1800-1914»
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Je veux voir mes Turner. Mais seul; tu sais que je déteste être accompagné pour voir une exposition.
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Je vais y aller. Moi, c'est le thème qui m'intrigue; l'abstraction, je crois en avoir une idée
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Une idée abstraite ?
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Nul. Je me demande pourquoi «l'abstraction» et pas «la peinture abstraite»; il est vrai que cette expression m'a toujours paru un monstre. Ne préfère-t-on pas dire : peinture non figurative ?
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Peu importe le flacon; je veux mes Turner. Chacun pour soi.
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J'en ai pris plein les yeux.
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Dans la première salle ? Le sas d'initiation ? J'ai passé très vite.
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Non; ça, c'est un gadget, j'ai pensé à ces idées prétendues géniales des metteurs en scène dramatiques, en quête d'une bonne idée pour épater le spectateur, et qui tombent à côté. Un mauvais moment à passer, un instant ridicule.
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Vous êtes encore plus réactionnaire que moi ?
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Les injures, tout de suite ? Réactionnaire ou pas, j'ai essayé de comprendre, de me laisser guider par un parcours qui se veut historique. Je verrai cela à tête reposée, catalogue en main. Mais là, tout de suite, je dois dire qu'on n'a pas lésinél'e sur l'appareillage technique. Vous avez vu le disque de Newton ?
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Dieu m'en garde!
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Et tous ces traités de peinture
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Je me demande quand même ce que peut apporter la vue d'un livre ou d'une planche d'un livre dans une exposition de tableaux.
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On peut avoir envie de les lire, plus tard. Et on comprend mieux que des théories sur la vision aient été utilisées délibérément par des peintres.
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Cela ne leur a pas toujours réussi : le pointillisme de Signac, c'est à la limite de l'enfantillage.
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Toutes ces couleurs! Elles ont expulsé les formes. Au fait, Turner ? Vous avez vu Regulus ?
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Ah! oui, je l'ai vu. Quelle drôle d'idée de placer à côté le petit Derain, Effets de soleil sur l'eau. Turner, je l'aime, mais seul. Même Monet : Monet seul, c'est beau; Turner isolé, c'est beau : mis l'un à côté de l'autre, ils sont comme éventés et se tuent par trop d'apparente ressemblance. Vous ne serez pas surpris : rentrant chez moi, j'ai ouvert le Journal d'Edmond de Goncourt, à la date du 18 janvier 1890. Il venait de voir Paysage avec rivière chez Camille Groult. Je peux vous réciter ce qu'il écrivait, confirmant mon intuition :
«Il y a parmi ces toiles, un Turner : un lac d'un bleuâtre éthéré, aux contours indéfinis, un lac lointain, sous un coup de jour électrique, tout au bout de terrains fauves».
Et il ajoutait :
«Nom de Dieu! ça vous fait mépriser l'originalité de Monet et des autres originaux de son espèce!
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Alors, vous n'avez pas aime la juxtaposition de Paysage nocturne par Arnold Schönberg et des deux Turner, Le Lac Brienz au clair de lune et Transparence. La lune vue à travers les arbres ?
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Comment l'avez-vous deviné ?
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Ne trouvez-vous pas que nous faisons un peu Bouvard et Pécuchet ?
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Ce Paysage avec une rivière et une baie dans le lointain Comme je comprends Edmond de Goncourt quand il disait, un peu surpris lui-même, après avoir vu une exposition Turner chez Sedelmeyer, que ces tableaux le charmaient. Voilà le mot : le charme; on disait autrefois : délectation. Je vais vous faire une concession : le charme n'est pas uniquement dans cette exposition chez Turner; il est aussi chez Caspar David Friedrich. Vous aviez dit : réactionnaire ? J'assume; mon plaisir avant tout; ma délectation. Je le dirais en latin : delectatio; ou en Goncourt : la grande joie.
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Vous m'avez convaincu de l'incohérence de cette exposition : être obligé de voir des tableaux de Kandinsky pour contempler des Turner et des toiles romantiques, c'est assez bizarre.
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