23 décembre 2003 

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un  livre

Alexandre Gady, La place Saint-Georges et son quartier
PARIS musées, coll. «Quartiers de vie», 2003
88 p., 15 euros
 

Vous avez lu Voyage du n° 43 de la rue Saint-Georges au n° 1 de la rue Laffitte. Les Goncourt, presque guillerets, restituaient, pour les lecteurs de Paris, ce qui frappait un œil curieux durant ce trajet qu'ils faisaient, chaque jour on l'imagine, pour aller à pied du 43, rue Saint-Georges aux bureaux de Paris, le journal du cousin Villedeuil (le Holff croisé à la fin du récit), installés au début de l'année 1853 dans la cour de la Maison dorée, 1, rue Laffitte. Le jour de la nouvelle, on est au mois de décembre, mais il y a du soleil, une lumière qui fait mieux voir; ils partent de chez eux vers dix heures et demie; les yeux en éveil, l'esprit alerte, ils progressent : la fontaine de la place Saint-Georges (on se plaignait déjà qu'elle ne coulât pas toujours) dépassée, ils rencontrent une lorette, - c'est inévitable dans ce quartier, - croisent une boutique de tableaux, bavardent avec un ami, lisent le menu de La Belle Bergère et parviennent au but peu avant l'heure du déjeuner. Que ces précisions ne fassent pas imaginer un texte au réalisme insipide; les temps se mêlent : on joue de l'orgue dans la rue, et ils se rappellent une première maîtresse (celle d'Edmond, peut-être); au coin de la rue Laffitte et de la rue Rossini, des fenêtres rappellent aux Goncourt leur enfance près de leur père malade; des propos de politique entendus au vol : ils se retrouvent dans une prairie vosgienne, un après-midi de 1848, une prairie assez ensoleillée pour leur faire oublier la révolution.

    Refaire de nos jours un tel «voyage» est impossible, mais si vous lisez l'élégant et instructif petit livre d'Alexandre Gady, à l'abondante iconographie, vous pourrez mieux reconstituer, avec les yeux de l'imagination, le quartier où vécurent les Goncourt, du 10 janvier 1850 jusqu'à la mi-septembre 1868.

    L'ordre du livre est chronologique, mais on peut tout aussi bien feuilleter l'ouvrage, et picorer à sa fantaisie. Le livre est fait pour un tel usage : de temps en temps des pages bleues attirent l'attention, des photographies pleine page reposent l'esprit tout en sollicitant les yeux, des gravures et des plans remplissent leur rôle : illustrer, rendre visible. Pour que le lecteur distrait ne se perde pas, on a rappelé, dans les marges, les titres des chapitres : excellente idée. Deux pages bleues pour la rue Saint-Georges; Alain Barbier Sainte Marie (1), en un article fouillé, nous fait vivre avec Edmond et Jules dans cette maison de rapport - puisque le terme immeuble n'était pas encore employé. D'un obscur entresol, les frères Goncourt s'élevèrent (et s'élever dans un immeuble était s'élever dans la hiérarchie sociale) jusqu'au quatrième étage sur cour, vivant dans un appartement de 80 mètres carrés, éclairé par sept fenêtres, décoré avec amour et patience. Ils en furent chassés, en partie, par le bruit, celui de l'atelier d'Adolphe Sax, rue Neuve-Saint-Georges : la maison où Sax essayait ses instruments, au n° 50, était située exactement en face du 43.

    La jolie place Saint-Georges, circulaire, avec des grilles, c'est Thiers, c'est aussi la Païva et Moïse Millaud. Millaud-Million, l'homme de presse venu de Bordeaux qui veut éblouir les Parisiens; la Païva, locataire d'un rez-de-chaussée dans ce qui n'est pas tout à fait un hôtel, mais tout à fait de style néo-Renaissance, qui joue à merveille son rôle de courtisane; Thiers, qui, entre sa femme, Élise Dosne épousée à quinze ans et sa belle-mère, sans doute sa maîtresse, emplit l'hôtel Dosne d'objets d'art jugés affreux par les Goncourt. Nous ne pourrons jamais confirmer ou infirmer ce jugement : l'hôtel sera détruit pendant la Commune, pour punir en Thiers le Versaillais. Avant que l'hôtel ne soit rasé, les collections furent envoyées aux Tuileries, où elles brûlèrent dans l'incendie du château… Rassurons-nous, si nous avons éprouvé quelque souci pour Thiers : il pourra, en 1873, jouir d'un nouvel hôtel, rebâti dans un style néo-Louis XV aux frais de la nation, et l'emplir de nouvelles œuvres d'art, - actuellement au Louvre. Rien n'est stable, en urbanisme. La jolie fontaine, emblème de la place Saint-Georges, qui datait de 1825, fut elle-même démolie, remplacée par un monument sans caractère, qui combinait une fontaine et un monument à la gloire de Gavarni (qui ne s'est jamais prénommé Paul : voir p. 13), - Gavarni qui avait habité rue Fontaine, et que l'on eût aimé voir plus présent dans ce livre.

    Faire l'histoire d'un quartier, c'est attirer l'attention sur des gloires éteintes, ou rendre leurs racines à des personnages que la postérité a désincarnés. Delacroix eut un atelier rue Notre-Dame-de-Lorette, et Renoir, rue de Laval (aujourd'hui rue Victor-Massé); Gauguin, né rue Notre-Dame-de-Lorette, vécut avec sa femme dans un petit appartement de l'immeuble où avait habité la Païva; Wagner s'établit rue d'Aumale en 1860, mais y resta moins d'un an. Parmi les oubliés de nos jours, le peintre mondain Édouard Dubufe avait un atelier rue d'Aumale, et Adolphe Martial Potémont résida rue Saint-Georges, qui immortalisa par son pinceau la place Saint-Georges en 1876, mais exécuta aussi de très belles gravures de Paris.

    Ce livre pittoresque et précis conviendra à la fois aux promeneurs en chambre, et aux piétons de Paris. Voyage dans un espace animé, voyage dans presque deux siècles, tout cela en quatre-vingt-huit pages : que demande le peuple ? Pas n'importe lequel, celui, comme disait Léon-Paul Fargue, des «mystiques de la rue», celui des érudits de la rue.


1. Alain Barbier Sainte Marie est l'auteur d'une récente édition, présentée et annotée, de La Lorette, par E. et J. de Goncourt (Du Lérot éditeur, Tusson, 2002).

PAULE ADAMY 

 

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