Un "Commissionnaire" de Saint-Aubin
exilé à New York

par
Alain Barbier Sainte Marie
En
139 ans, un dessin du XVIIIe siècle en vente est
passé de 12 francs à 18 000 euros
(soit 118 072, 26 F). C'est le cas d'Un
commissionnaire d'Augustin de Saint-Aubin (Paris
1736-id. 1807), à la pierre noire, de
format 195 x 135, circa 1760. Il avait
été acquis par les frères Goncourt
dans la semaine du 13 au 17 mai 1865, 12 francs!
Heureuse époque où des amateurs, même
peu argentés, mais ayant le nez creux, pouvaient
se constituer à peu de frais en dessins du XVIIIe
siècle une collection qui, quarante ans plus tard,
vaudrait une fortune. Et pourtant,
en février 1897, la vente des «dessins,
aquarelles et pastels du XVIIIe siècle» de
cette fabuleuse collection a atteint la somme de
696 729 fr soit, en 1997,
13 474 739 F (ou, de nos jours,
2 054 210, 70 euros). Il est au moins
permis de rêver
Ce jeune commissionnaire est attendrissant,
même s'il n'est pas né du meilleur crayon de
Saint-Aubin. C'est un gamin intimidé,
planté devant la porte, tenant à deux mains
contre la poitrine son tricorne, et attendant les ordres.
Ce dessin fait partie d'une suite de sept planches
intitulée Mes gens, ou les commissionnaires
ultramontains au service de qui veut les payer, et
qui sera gravée un peu plus tard par l'auteur. Une
série de petits métiers de la rue à
cette époque-là, un document à coup
sûr, sinon un chef-d'uvre.
Ce document était exposé du 17
au 22 mars 2004 au Salon du Dessin, au palais de la
Bourse de Paris. Le propriétaire de ce Saint-Aubin
est la galerie W.M. Brady and Co (1) de New York qui
le propose au prix indiqué plus haut. Ce XIIIe
Salon du Dessin réunissait trente stands de
galeries françaises et étrangères,
membres de la Société du Dessin (2),
ou invitées. On peut, sans risque majeur
d'être démenti, affirmer que Paris est
devenu la première place mondiale pour la vente
des dessins, du mobilier ancien et des objets d'art.
Alors que Londres, pour la peinture ancienne,
New York pour la peinture moderne et Genève
pour les bijoux sont aux premier rang.
Ce dessin du XVIIIe siècle de la
collection Goncourt qui comportait
377 numéros, a été mis en vente
à Drouot, mercredi 17 février 1897,
n° 300 du catalogue, par le ministère de
Me Georges Duchesne, MM. Féral père et fils
experts, et adjugé 620 fr à Marius
Paulme, un marchand très réputé.
On le retrouve, proposé par la galerie
Georges Petit, (n° 140 du catalogue) du 6 au 8
décembre 1921, pour la vente de Gaston
Le Breton, et acquis 1 000 fr par Brame.
Puis, le 16 février 1953, à une vente
anonyme (n° 23, pl. I) comme nous en
informe, malheureusement sans autre précision,
Élisabeth Launay dans sa thèse Les
Frères Goncourt collectionneurs de dessins
(Arthena, 1991), catalogue p. 438 n° 287,
fig. 281. Et le voici, de nouveau, ce dessin, qui
réapparaît à nos yeux amusés,
intéressés, mais désolés, en
ce début de XXIe siècle, de ne pouvoir se
l'approprier au niveau de prix qu'il a atteint. On ne
peut s'empêcher de relire ce passage de la
préface de La Maison d'un artiste
(Charpentier, 1881, É.0, t. I, p. 37),
où Edmond de Goncourt, évoquant sa prime
jeunesse et ses battues chez les marchands d'estampes et
de dessins et chez les libraires d'ouvrages anciens, nous
avoue que :«[
]
rien n'était plus facile et à meilleur
marché, dans ce temps, que de faire une
collection de dessins français du XVIIIe
siècle : seulement, il y avait dans
l'atmosphère un si énorme dédain
pour cette école, les gens que vous connaissiez
faisant de la peinture, vous plaignaient avec des
regards si tristes, vous passiez pour un homme
tellement privé de goût par les Dieux,
qu'il fallait avoir un grand mépris de
l'opinion des autres, pour la faire, cette
collection!»
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