31 mars 2004

 

Un "Commissionnaire" de Saint-Aubin

exilé à New York

 

par

Alain Barbier Sainte Marie

 

 

  En 139 ans, un dessin du XVIIIe siècle en vente est passé de 12 francs à 18 000 euros (soit 118 072, 26 F). C'est le cas d'Un commissionnaire d'Augustin de Saint-Aubin (Paris 1736-id. 1807), à la pierre noire, de format 195 x 135, circa 1760. Il avait été acquis par les frères Goncourt dans la semaine du 13 au 17 mai 1865, 12 francs! Heureuse époque où des amateurs, même peu argentés, mais ayant le nez creux, pouvaient se constituer à peu de frais en dessins du XVIIIe siècle une collection qui, quarante ans plus tard, vaudrait une fortune.
  Ce jeune commissionnaire est attendrissant, même s'il n'est pas né du meilleur crayon de Saint-Aubin. C'est un gamin intimidé, planté devant la porte, tenant à deux mains contre la poitrine son tricorne, et attendant les ordres. Ce dessin fait partie d'une suite de sept planches intitulée Mes gens, ou les commissionnaires ultramontains au service de qui veut les payer, et qui sera gravée un peu plus tard par l'auteur. Une série de petits métiers de la rue à cette époque-là, un document à coup sûr, sinon un chef-d'œuvre.
  Ce document était exposé du 17 au 22 mars 2004 au Salon du Dessin, au palais de la Bourse de Paris. Le propriétaire de ce Saint-Aubin est la galerie W.M. Brady and Co (1) de New York qui le propose au prix indiqué plus haut. Ce XIIIe Salon du Dessin réunissait trente stands de galeries françaises et étrangères, membres de la Société du Dessin (2), ou invitées. On peut, sans risque majeur d'être démenti, affirmer que Paris est devenu la première place mondiale pour la vente des dessins, du mobilier ancien et des objets d'art. Alors que Londres, pour la peinture ancienne, New York pour la peinture moderne et Genève pour les bijoux sont aux premier rang.
  Ce dessin du XVIIIe siècle de la collection Goncourt qui comportait 377 numéros, a été mis en vente à Drouot, mercredi 17 février 1897, n° 300 du catalogue, par le ministère de Me Georges Duchesne, MM. Féral père et fils experts, et adjugé 620 fr à Marius Paulme, un marchand très réputé.
  On le retrouve, proposé par la galerie Georges Petit, (n° 140 du catalogue) du 6 au 8 décembre 1921, pour la vente de Gaston Le Breton, et acquis 1 000 fr par Brame. Puis, le 16 février 1953, à une vente anonyme (n° 23, pl. I) comme nous en informe, malheureusement sans autre précision, Élisabeth Launay dans sa thèse Les Frères Goncourt collectionneurs de dessins (Arthena, 1991), catalogue p. 438 n° 287, fig. 281. Et le voici, de nouveau, ce dessin, qui réapparaît à nos yeux amusés, intéressés, mais désolés, en ce début de XXIe siècle, de ne pouvoir se l'approprier au niveau de prix qu'il a atteint. On ne peut s'empêcher de relire ce passage de la préface de La Maison d'un artiste (Charpentier, 1881, É.0, t. I, p. 37), où Edmond de Goncourt, évoquant sa prime jeunesse et ses battues chez les marchands d'estampes et de dessins et chez les libraires d'ouvrages anciens, nous avoue que :

«[…] rien n'était plus facile et à meilleur marché, dans ce temps, que de faire une collection de dessins français du XVIIIe siècle : seulement, il y avait dans l'atmosphère un si énorme dédain pour cette école, les gens que vous connaissiez faisant de la peinture, vous plaignaient avec des regards si tristes, vous passiez pour un homme tellement privé de goût par les Dieux, qu'il fallait avoir un grand mépris de l'opinion des autres, pour la faire, cette collection!»

  Et pourtant, en février 1897, la vente des «dessins, aquarelles et pastels du XVIIIe siècle» de cette fabuleuse collection a atteint la somme de 696 729 fr soit, en 1997, 13 474 739 F (ou, de nos jours, 2 054 210, 70 euros). Il est au moins permis de rêver…

  


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