Extrait
de : Henri
de Régnier, De mon temps
, Mercure
de France, 1933, p. 162-169
Depuis cette époque, la gloire des Goncourt a subi quelques atteintes et leur uvre fraternelle a encouru certaines critiques qui, dans leur entreprise de «mise au point», n'étaient pas sans comporter une part d'injustice. Certes on ne contestait pas l'originalité de leur talent de romanciers et ils conservaient une place importante dans l'histoire de la littérature romanesque et en particulier de l'École naturaliste. Germinie Lacerteux, Manette Salomon demeuraient des livres capitaux, mais leur «écriture» soulevait des objections. On lui reprochait ce qu'elle avait de pénible et de rocailleux, ses bizarreries, ses incorrections, ses «tics», sa syntaxe gauche, son vocabulaire hasardeux. L'uvre historique des auteurs des Maîtresses de Louis XV était également en discrédit, si leurs études sur l'art au dix-huitième siècle avaient mieux résisté. Néanmoins, malgré cette offensive et cette éclipse la gloire des Goncourt est encore de bon aloi et vivante en ses parties saines, si elle n'est plus tout à fait ce qu'elle était au temps où nous franchissions avec émotion et respect le seuil du petit hôtel dont Edmond de Goncourt, en sa Maison d'un Artiste, avait décrit patiemment et amoureusement les merveilles qu'y avait rassemblées sa passion de collectionneur. Ce fut, je crois bien, dans l'été de l'année 1892 que j'y fus admis pour la première fois. C'était alors, pour un jeune homme, débutant dans les Lettres, un grand honneur que «d'aller chez M. de Goncourt», surtout quand ce jeune homme et ce débutant n'était pas un romancier, qu'il n'était pas affilié à l'équipe naturaliste et que, de plus, il avait le tort de pouvoir être qualifié de poète et même de poète symboliste. On sait qu'en effet Edmond de Goncourt ne tenait qu'en médiocre estime la Poésie, mais les poètes ne lui en voulaient pas trop de ce dédain et ne lui marchandaient pas leur admiration. En vérité Edmond de Goncourt ne m'avait pas tenu rigueur d'être au service des Muses. Je l'avais rencontré à un déjeuner chez Jean Lorrain, son voisin d'Auteuil, et il m'avait aimablement invité à le venir voir un dimanche. ![]() Sans devenir un assidu du «grenier», j'y revins néanmoins assez souvent, mais c'était le mercredi que j'allais de préférence rendre mes devoirs au maître d'Auteuil. Ce jour-là, on avait chance de le trouver seul dans son cabinet de travail, assis devant cette table où il rédigeait les notes de son fameux Journal dans lequel, parmi tant de précieuses pages, il a laissé trop souvent des marques d'une préoccupation de soi un peu enfantine ou un peu sénile et aussi des preuves de sa crédulité aux racontars dont il se faisait le scribe scrupuleux. II y avait en Goncourt des égoïsmes de vieux garçon et des vanités de vieil homme de lettres, mais il était assez facile de le détourner de ces parties les moins attrayantes de lui-même en éveillant en lui le collectionneur avisé et l'amateur passionné. C'est de ce Goncourt-là, du Goncourt des mercredis que j'ai gardé le meilleur souvenir. C'était un grand plaisir de l'entendre parler de l'art du dix-huitième siècle et de l'art japonais. De l'un et de l'autre il goûtait profondément les délicatesses et les subtilités, et il aimait faire partager ses admirations. Alors, de quelque carton il tirait un dessin ou une estampe; d'une vitrine, un bronze ou un laque, un charmant brimborion ou une charmante babiole qu'il maniait de ses doigts précautionneux ou palpait de sa belle main nerveuse. Il contait avec des détails amusants ou pittoresques les circonstances de la trouvaille qui l'avait rendu possesseur de telle estampe d'Outamaro, de tel album de Hokusai, de tel crayon de Fragonard, de telle sanguine de Boucher, et comment il avait découvert à quelque étalage en plein vent ou dans quelque boutique de bouquiniste cette gouache de Moreau le jeune ou cette «préparation» de La Tour. Ses plus beaux dessins du dix-huitième siècle, Edmond de Goncourt en avait orné les murs de son salon du rez-de-chaussée. Il me semble les revoir dans cette grande pièce claire, avenante avec son beau meuble de tapisserie, et qui donnait sur l'étroit jardin au fond duquel, adossé à un treillage où montaient des roses grimpantes, un dauphin de faïence blanche se contournait au-dessus d'un monticule en rocaille. Des arbustes rares y mêlaient leurs feuillages métalliques et vermissés. Edmond de Goncourt se promenait volontiers dans ce modeste domaine rustique. Je l'y ai suivi plus d'une fois. Son pas lourd faisait grincer le gravier et la marche faisait osciller son grand corps paresseux. Je conserve précieusement une petite photographie représentant Edmond de Goncourt sur le perron qui, par quelques degrés, donnait accès au jardin. Au cou le foulard de soie blanche qu'il y enroulait d'habitude, il est debout à côté d'un visiteur dans lequel je reconnais, non sans mélancolie, sous le chapeau de haute forme en usage à la fin du siècle dernier, le signataire de ces lignes où j'ai tenté d'évoquer le souvenir du vieux gentilhomme de lettres et de son aimable accueil au jeune admirateur d'antan qui a conservé; en dépit de la mode dénigrante d'aujourd'hui, son admiration de jadis pour les romanciers, les historiens et les critiques d'art de haute valeur que furent, quoi qu'on en dise, Jules et Edmond de Goncourt. |