ou :
le jeune homme et le vieux
monsieur
Henri de
Régnier
et Edmond de Goncourt
Régnier
par Henry Bataille, dans Têtes et pensées,
Ollendorff, 1901
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La Gazette des Beaux-Arts organisa, l'année 1933, une «Exposition Goncourt», 140, faubourg Saint-Honoré, à l'occasion du soixante-quinzième anniversaire de sa fondation. L'exposition, au profit des uvres de secours des travailleurs intellectuels, avait été placée sous le patronage du ministre de l'éducation nationale et de l'Académie Goncourt. Les amis des Goncourt, les collectionneurs, les musées, des marchands d'art avaient prêté les possessions : le musée du Louvre des uvres venues du legs Maurice Audéoud ou de la collection Camondo mais aussi des dessins achetés en 1897; René Gimpel surtout des carnets de notes, des livres achetés en 1897; Roland Dorgelès des eaux-fortes par Jules de Goncourt; Frits Lugt de Haarlem, David-Weill, etc. participèrent; les objets d'art chinois et japonais qui avaient appartenu à la collection Goncourt venaient presque tous de Henri Vever. En exergue du catalogue, un extrait de l'article de Roger Marx, «Les Goncourt et l'Art» (bien remarquer la majuscule du mot Art ), paru dans cette même Gazette en 1897, où il est rappelé qu'Edmond et Jules avait donné à la revue leurs premiers écrits sur l'art du dix-huitième siècle, dès 1862, et qu'Edmond y fit paraître un article sur Hokusaï pour annoncer son livre, ainsi que la description du Grenier. Pol Neveux, académicien Goncourt, offre une longue étude fouillée sur les Goncourt, pour présenter l'exposition. Henri de Régnier (1864-1936) visita l'exposition le jeudi 22 juin et livra ses impressions le soir même dans ce qui lui tenait lieu de journal (sur le modèle des Goncourt ?) , mais sans aucune recherche de style : «Revu avec plaisir les beaux dessins, la figure allégorique de Watteau, les nus de Boucher, les Saint-Aubin, le grand Moreau le Jeune, les gouaches de Baudouin, les Fragonard, le Hubert Robert. Manuscrits, carnets, lettres de Goncourt. Très déçu par les estampes japonaises. Affreux portraits d'Edmond de Goncourt, aussi bien le Nittis que le Raffaelli et le Carrière; mais la grande eau-forte de Bracquemond est bien. Bonnes photographies» (H. de Régnier, Les Cahiers inédits, 1887-1936, Pygmalion-Gérard Watelet, 2002, p. 865). «Le» Hubert Robert ? Deux aquarelles de cet artiste étaient exposées : Intérieur de parc (1763), et La Villa Médicis (1770), qui appartenaient respectivement à Mme Henri Goldet et à la comtesse Greffulhe. Lorsqu'il écrira De mon temps , paru la même année 1933 au Mercure de France (fini d'imprimer le 25 novembre), Régnier rappellera fugitivement, sur le mode de la prétérition, cette visite : «Ce n'est pas dans les salles où sont exposées en ce moment les principales pièces de la collection de dessins du dix-huitième siècle, d'estampes japonaises et d'objets d'Extrême-Orient qu'avaient réunie les Goncourt, que je veux aujourd'hui aller rendre visite au souvenir [ ]» (De mon temps , p. 162). Il bifurque ensuite du côté de la mémoire, pour narrer sa découverte d'Edmond de Goncourt. Si l'on se reporte au Journal des Goncourt, on apprend qu'Edmond rencontra Henri de Régnier pour la première fois en 1892, chez Jean Lorrain, ce qui nous vaut une caricature (gentille) : «De Régnier, un crâne sans derrière de tête et un bas de figure terminé par un menton de galoche, comme je n'en ai point encore vu; et par là-dessus, de la distinction et de la gentillesse» (9 juin 1892). Régnier y va d'une description symétrique où l'on apprend, ce qu'aucun portrait dessiné ou peint ne montre, qu'Edmond utilisait un lorgnon. Il y eut bien le lorgnon - carré! - du temps de Jules, que l'on a vu sur la photographie de Nadar (vers 1852), mais le lorgnon d'Edmond vieillissant, non. Régnier
en couverture de la Revue illustrée, 5
décembre 1908Goncourt, donc, vu par Henri de Régnier : «le visage très peaussu [?] est beau, avec de noirs yeux minéraux, sans nuance en leur jais brillant; la moustache, très blanche et très longue, est d'une ondulation assez particulière, un peu désordonnée mais élégante. Les mains, belles et nerveuses, jouent avec un lorgnon d'écaille et le posent fréquemment sur le nez. La voix est agréable, indécise, un peu molle, un peu grasse.(Cahiers, p. 295). Jean Lorrain avait, ce jour-là, bien fait les choses : il avait invité Eugénie Nau, qui avait joué le rôle d'Élisa lors de la représentation au Théâtre-Libre (26 décembre 1890) de La Fille Élisa, adaptée par Jean Ajalbert. La jeune actrice récita un fragment de «la lettre», dit Régnier. Il s'agit de la lettre de Tanchon qu'Élisa lit à voix haute, acte I, scène 2. Ajalbert a bouleversé, dans la pièce, l'ordre temporel des événements qu'avait choisi Goncourt et il fait lire cette lettre par Élisa dans le bois de Boulogne, où elle a rendez-vous, un dimanche de liberté, avec Tanchon, le naïf militaire, tant aimé : c'est ce jour, tout à l'heure, qu'elle va le poignarder. Goncourt, dans son roman, maniant avec virtuosité les retours dans le passé, fait lire la lettre par Élisa, en prison (ch. XLIV), juste avant de la faire se souvenir de la scène du meurtre. Goncourt écoute Eugénie Nau : «Et il y avait à ce moment dans la figure de Goncourt [ ] un petit gonflement des traits qui était de l'émotion contenue» (Cahiers, p. 295). Pour équilibrer les choses, Nau récite des vers de Régnier - qui n'ont pas laissé, semble-t-il, un souvenir impérissable à Goncourt puisqu'il n'en parle tout simplement pas dans son journal. Goncourt, en 1892, connaissait déjà Régnier, mais de nom, et pas sous son meilleur jour - de son point de vue à lui, Goncourt : «[Régnier] m'a assez maltraité dans les petites revues» (Journal des Goncourt, 9 juin 1892). Les «petites revues» étaient celles de ceux qui, poètes et jeunes, étaient doublement éloignés de Goncourt. Ils se revirent, mais plutôt le mercredi que le dimanche, jour officiel du Grenier, et en tête-à-tête : «Henri de Régnier [ ] vient me voir quelques instants après que Poictevin est sorti de chez moi» (Journal, mercredi 22 novembre 1893). Un jour de Grenier, un dimanche, donc, Régnier sut séduire Edmond : «Vraiment, cet Henri de Régnier a la conversation exquise et toute pleine de jolies images, de fines remarques, de délicates ironies» (Journal des Goncourt, 13 mai 1894). Le même jour, peut-être à la même heure que Goncourt, Régnier écrivait : «Dimanche chez Goncourt [ ] Oh, quel triste dimanche de gens qui ne causent que de la vente de leurs livres [ ]» (Cahiers, p. 388). Ô variation des sentiments humains! Qu'eût pensé, qu'eût dit Goncourt s'il avait pu lire, transcrit à la même date ou presque, ce jugement cruel de Régnier : «Le Journal des Goncourt semble vraiment l'uvre de Mouchard et Pécuchet» (Cahiers, mai 1894, p. 390). À dire vrai, au Grenier, les dimanches, Henri de Régnier s'ennuie souvent, et préfère se trouver seul avec Edmond de Goncourt, ainsi tel mercredi de mars 1894 : «J'ai trouvé Goncourt dans son jardin [ ] Nous remontons dans la bibliothèque et j'ai, pendant une heure, le plaisir de voir la belle tête [ ] sourire, s'animer, vivre» (Cahiers, p. 380). Chacun se livre à l'autre, hors des regards d'un groupe, en toute liberté; mais les dimanches! «Je suis allé dimanche chez Goncourt. Ces journées d'hommes sont fort tristes» (Cahiers, avril 1894, p. 383). Régnier a la dent dure, Goncourt (on le savait!) l'a encore plus dure. Homme du monde, Goncourt veut bien reconnaître des qualités, mondaines, à Régnier, «un homme d'un commerce charmant et un spirituel causeur», mais homme de lettres, il dédaigne ses vers : «[son] magasin d'accessoires me paraît bien pauvre : des roses et des flûtes, des flûtes et des roses, et parfois une fontaine» (Journal des Goncourt, 15 février 1895). Ce qui fait penser à Léon Daudet, féroce et très drôle ennemi de Régnier, qu'il voyait en«cadavre au menton de galoche, oublié debout, sous la pluie» (Salons et Journaux, dans Souvenirs et polémiques, R. Laffont, coll. «Bouquins», p. 476). Pour Léon Daudet, Régnier fait partie de cette cohorte de poètes chez qui «les rythmes et mots coulent [ ] comme des liquides ambrés, et parfois dorés, mais indifférents ou sucrés» (Paris vécu, Rive droite, ibid., p. 1025). Ah! combien ce Daudet se montre supérieur à son père, trop consensuel, si bien dans sa peau de producteur de littérature commerciale Régnier persiste à admirer la prestance d'un Goncourt superbe de vieillesse blanche, soyeuse et polie» (p. 432), mais à ses yeux de jeune homme, Goncourt est d'un autre temps : «Chez Mirbeau [ ]. Goncourt a un pantalon gris qui tirebouchonne, une jaquette noire, un foulard blanc, un chapeau haut, qui lui donne le je ne sais quoi rétrospectif d'un dessin de Gavarni» (p. 433). Edmond de Goncourt a fait son temps, place aux jeunes Dans les années vingt, Goncourt, mort depuis presque quinze ans, est statufié, rangé dans la mémoire littéraire et dans le formol, étiqueté : «Goncourt avec le prestige qu'il avait pour notre jeunesse » (Cahiers, 17 mai 1920, p. 769). Un prestige fait de quoi et venu d'où, finalement ? On se le demande, lisant telle appréciation condescendante : «On a fait à Goncourt une réputation de mauvais écrivain, qu'il ne mérite pas toujours [!]. Je relis le Sophie Arnould, qui est un livre agréablement et très brillamment écrit, mais Goncourt, comme tous les écrivains originaux, a ses tics, dont quelques-uns sont insupportables, je le reconnais» (Cahiers, 23 mai 1922, p. 786).
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