«C'est plus fort que moi, il faut que je vous écrive»
Prix :
30 euros.
Correspondance
de Jean Lorrain avec Edmond de Goncourt, suivie d'un
choix d'articles de Jean Lorrain consacrés
à Edmond de Goncourt
Édition présentée et
annotée par Éric Walbecq.
collection «d'après nature»
Du Lérot, éditeur, 1640 Tusson,
Charente.
-
Nous disposons là
d'un ensemble, intégral, assure Éric
Walbecq, spécialiste de Jean Lorrain.
Intégral pour ce qui est des lettres de Lorrain,
puisque les seuls envois de Goncourt sont rares et d'une
importance nulle. Goncourt déposa ses
correspondances à la Bibliothèque
nationale, nul doute qu'il exclut de telle ou telle les
papiers qu'il jugeait indiscrets. Or, lorsque nous lisons
une correspondance, nous sommes, nécessairement,
indiscrets. Comme le médecin, le confesseur, mais
aussi le proche malveillant. Nous ne saurons jamais si
les lettres de Lorrain sont les seules que reçut
Goncourt, nous ignorerons toujours le contenu des lettres
envoyées par Edmond, puisque Lorrain
détruisait souvent les missives reçues. Le
point de départ est donc faussé, on peut
être sûr qu'une première censure s'est
exercée, légitime, d'ailleurs. Notre
malignité inquisitoriale doit emprunter les
chemins, parfois cahoteux, d'une interprétation
sauvage. Implicitement, la
correspondance se transforme en un roman psychologique.
Nous avons deux personnages, qui, bons héros de
roman, incarnent des types généraux :
le Maître arrivé, susceptible de distribuer
la gloire par le biais de son académie, jouissant
d'une réelle influence, sur l'éditeur
Charpentier, par exemple (signalons ici que
«Zizi», p. 35, c'est lui), donnant avec
libéralité des places pour un
théâtre si important dans la vie mondaine et
même intellectuelle de ce temps. Face à lui,
ou plutôt inférieur à lui, un
débutant arrivé de son Fécamp natal,
journaliste ambitieux qui ne rêve que poésie
et contes fantastiques, Lucien de Rubempré, en
quelque sorte. Un roman implique une durée
interne : nous l'avons ici, et la correspondance qui
s'échelonne du mois de mars 1885 aux derniers
jours d'Edmond (qui mourut en 1896) dessine un cercle
fermé de dix ans. On observe la naissance d'une
amitié, de plus en plus confiante; le mentor et le
disciple se rapprochent, deviennent intimes avec
délicatesse. Les liens se resserrent lorsque
Lorrain s'installe avec sa mère, en 1890, au
n° 45 de la rue d'Auteuil; il vient souvent
chez Goncourt en passant par le jardin. Leurs points de
rencontre ? la maladie : les intestins et la
gorge de Lorrain (qui abusait de l'éther), ses
abcès, et pour Goncourt, ce qu'il appelait ses
maladies de foie. Edmond boit-il bien de l'eau de
Vichy ? s'enquiert Jean Lorrain; et de quelle
sorte ? La littérature, cela va de soi;
Lorrain, comme beaucoup de jeunes écrivains, Paul
Bourget, par exemple, avait aimé La Faustin
(1882), qui fut, aux yeux des nouvelles
générations, un livre excitant et surtout
novateur, à cause des deux homosexuels, l'un
actif, l'autre repenti (voir p. 30), que Goncourt
avait mis en scène avec un certain courage; mais
aussi pour une idée d'un «fantastique
moderne» (voir la lettre p. 98), qui s'opposait
à l'ancien naturalisme de Germinie
Lacerteux, trop réaliste et simpliste,
sommaire et mutilant, né d'une observation qui
écartait, croyait-on, toute imagination. Une
complicité de romanciers s'établit, l'un
chevronné, l'autre apprenti, qui savent s'observer
eux-mêmes et non plus leur environnement, et
traduire des sentiments complexes en mots plutôt
simples. Familiers de
l'introspection tous deux, Lorrain et Goncourt, tous deux
affectionnaient en plus les potins. Comme Marcel Proust.
Proust voulait nourrir son livre, Goncourt son
Journal. Par Lorrain, Goncourt obtenait des
informations sur des milieux qu'il n'eût jamais
voulu fréquenter et qu'aimait tant Lorrain, ceux
des voyous, des prostitués, des drogués, la
«société canaille de Paris»
(Journal, 4 janvier 1891), les «endroits
innommables» (Journal, 29 mars 1891).
Lorrain, bon entremetteur, sait choisir parmi ses ragots
ceux qui vont intéresser son ami; pas seulement
des histoires en mots : il lui fait entrevoir la
vision d'une baronne Deslandes nue et offerte
(p. 112), assurant qu'il irait jusqu'à faire
une incursion dans le domaine hétérosexuel.
Goncourt se comporte en voyeur, dont le contact avec ce
qui l'intéresse (sûrement), les
déviances de tous ordres, se fait par procuration.
Jean Lorrain à Alger écrit à
Goncourt une lettre où il se livre avec plus de
liberté qu'à Paris; est-ce parce qu'il est
loin ? est-ce l'effet des spécialités
locales ? On n'ose aller trop loin
dans l'interprétation : Lorrain souhaite-t-il
la présence de Goncourt à Alger en tant que
simple observateur, ramasseur de «documents
humains» ? Rappelons ici qu'Edmond avait fait,
avec Jules, bien sûr, un séjour d'un mois
à Alger, au mois de décembre 1849. Ou
veut-il en faire un complice théorique, spectateur
des appels à l'amour masculin et trouvant
là sa jouissance, alors que lui-même est
acteur. En tout cas, une complicité s'est
nouée peu à peu, entre Lorrain et Goncourt,
parfois démentie avec brutalité dans le
Journal, lorsque Goncourt reconnaît ne pas
vouloir être vu en public avec un personnage aussi
compromettant (entendez : un
pédéraste, comme disait Goncourt en
utilisant le mot ainsi qu'au XVIIIe siècle), un
«plâtré [soit :
maquillé]» (Journal, 8 juin
1895). Sans aucun doute, Lorrain
cherche à séduire Goncourt; avec plus de
retenue, d'ailleurs, que Robert de Montesquiou qui se fit
surprendre par le Maître lisant, dans une rue
d'Auteuil, Madame Gervaisais. Le séduire,
mais pourquoi ? Par ambition littéraire, oui,
sans doute; parce que Lorrain pouvait se targuer
auprès de ses connaissances de connaître un
grand collectionneur d'art ? Oui, encore (voir la
lettre du 9 avril [1894]). Mais surtout, et tout
bêtement, par amitié. Une amitié non
dépourvue d'humour : Lorrain traite Goncourt
de Belle au Bois dormant (lettre du 9 avril
[1894], p. 107), et Goncourt écrit
à Julia Daudet : Goncourt n'était
certes pas le type d'homme aimé par Lorrain; il
était même à l'opposé.
Pourquoi tant chercher à le séduire ?
Par amitié, on l'a dit, après la flatterie
d'un courtisan; mais aussi par ce qu'on appellerait
péjorativement exhibitionnisme, plus
noblement confiance : «Je me sens pour
vous une si solide et belle confiance» écrit
Lorrain à celui qu'il appelle «Cher Monsieur
et ami». Lorrain savait trouver en celui qu'il
appelait son Maître une oreille attentive,
complaisante même; peu à peu, le
Maître est devenu un ami, sans être, jamais,
avec Jean Lorrain, sur un pied d'égalité.
L'expression revient souvent dans les lettres de Jean
Lorrain, «enfant gâté» («Vous
m'avez encore traité en enfant
gâté», p. 102). Gardons
l'idée d'une certaine puérilité de
Jean Lorrain, sans faire, loin de là, d'Edmond de
Goncourt un père. Un roman doit rester un
peu mystérieux pour le lecteur : avec cette
correspondance issue de l'amitié, nous avons de
quoi exercer notre sagacité. Peu à peu,
lisant des lettres, le lecteur de cette Correspondance
conçoit un roman vécu, l'élabore
pour son compte. Une histoire plus floue que celles qui
sont livrées clefs en main au lecteur
consommateur, mais qui fait appel à
l'activité créatrice d'un lecteur; une
histoire de vie, avec ses petits côtés -
Lorrain conseille le raisin à jeun pour soigner
les crises de foie - mais aussi des idées et des
sentiments, et toutes les événements qui
ponctuent, sans grande logique, une vie ordinaire :
voyages, dîners en ville, livres publiés. On
trouverait là une réponse à la
question posée; pourquoi des
Correspondances ? Parce qu'elles sont des romans
virtuels, que le lecteur écrira sans
prendre la plume.
Par ses notes, le livre
répond à des questions que le lecteur se
pose; il nous reste, pourtant, certaines questions en
tête : - Que signifie (p. 17)
«AU XVIe de la Troisième
République» ? Au XVIe
arrondissement ? Cela reste bizarre.
On finira par se
demander pourquoi l'on publie tant de correspondances,
tant de biographies. Est-ce, de la part des
éditeurs, par manque d'ouvrages
littéraires ? Ou cette activité
frénétique répond-elle à un
désir de connaissance réel, du
côté des lecteurs, qui ne veulent plus
être limités à chercher des
informations, des faits réels, dans des notices
sur les auteurs jugées trop brèves ?
Voici donc la Correspondance de Jean Lorrain avec
Edmond de Goncourt, suivie d'un choix d'articles de Jean
Lorrain consacrés à Edmond de Goncourt,
édition présentée et annotée
par Éric Walbecq. Le volume est
édité, avec une grande
élégance, aux éditions Du
Lérot, sises à Tusson, dans la Charente;
annoté avec précision et discrétion,
il ne peut qu'intéresser. Mais qui ? et
pourquoi ?
«Ah que
n'êtes-vous ici, cher Maître et la
diversité des types et les yeux de caresse
animale et hardie des gens de ce pays
ce
perpétuel désir de jouir qui est dans
l'air et les physionomies vous aide [sic]
certainement à vivre» (5 janvier
[1893], p. 76).
«J'ai
reçu en deux jours deux visites de Lorrain
s'excusant d'avoir été si longtemps sans
venir me voir parce qu'il m'aime
égoïstement, jalousement,
j'espère pas autrement [souligné
par nous]» (cité en note,
p. 124).
Quelques
questions
- À quelles chansonnettes normandes et nouvelles
normandes de Maupassant renvoie l'expression :
«je n'ai pas osé » ?
(p. 45)
- D'où vient l'expression : Quid trans
montes ? (p. 85). Et d'ailleurs, que
signifie-t-elle ? On pense que c'est une allusion
à «Tra los montes» de
Théophile Gautier, dans le Voyage en
Espagne; et peut-être cela signifie-t-il :
Qu'en est-il (quid) de ce qu'il y a dans
l'au-delà (tra los montes) ?
- Il faudrait signaler (p. 91), que «paronnes
juives» parodie l'accent allemand des juifs
(à la manière de Balzac), et
signifie : baronnes juives; allusion à la
baronne de Rotschild, certes, mais quelles sont les
autres ? Mais peut-être tous les lecteurs
ont-ils tous déjà compris, sauf nous.
- Pourquoi Bauër est-il traité de
«Dindon mystique» ? (p. 108)
- À quoi fait allusion l'expression grosse
lanterne, que Lorrain regrette d'avoir laissé
dans une copie (laquelle ?)