3 juin 2003  

«C'est plus fort que moi, il faut que je vous écrive»

 

Correspondance de Jean Lorrain avec Edmond de Goncourt, suivie d'un choix d'articles de Jean Lorrain consacrés à Edmond de Goncourt
Édition présentée et annotée par Éric Walbecq.
collection «d'après nature»
Du Lérot, éditeur, 1640 Tusson, Charente.

Prix : 30 euros.

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On finira par se demander pourquoi l'on publie tant de correspondances, tant de biographies. Est-ce, de la part des éditeurs, par manque d'ouvrages littéraires ? Ou cette activité frénétique répond-elle à un désir de connaissance réel, du côté des lecteurs, qui ne veulent plus être limités à chercher des informations, des faits réels, dans des notices sur les auteurs jugées trop brèves ? Voici donc la Correspondance de Jean Lorrain avec Edmond de Goncourt, suivie d'un choix d'articles de Jean Lorrain consacrés à Edmond de Goncourt, édition présentée et annotée par Éric Walbecq. Le volume est édité, avec une grande élégance, aux éditions Du Lérot, sises à Tusson, dans la Charente; annoté avec précision et discrétion, il ne peut qu'intéresser. Mais qui ? et pourquoi ?

Nous disposons là d'un ensemble, intégral, assure Éric Walbecq, spécialiste de Jean Lorrain. Intégral pour ce qui est des lettres de Lorrain, puisque les seuls envois de Goncourt sont rares et d'une importance nulle. Goncourt déposa ses correspondances à la Bibliothèque nationale, nul doute qu'il exclut de telle ou telle les papiers qu'il jugeait indiscrets. Or, lorsque nous lisons une correspondance, nous sommes, nécessairement, indiscrets. Comme le médecin, le confesseur, mais aussi le proche malveillant. Nous ne saurons jamais si les lettres de Lorrain sont les seules que reçut Goncourt, nous ignorerons toujours le contenu des lettres envoyées par Edmond, puisque Lorrain détruisait souvent les missives reçues. Le point de départ est donc faussé, on peut être sûr qu'une première censure s'est exercée, légitime, d'ailleurs. Notre malignité inquisitoriale doit emprunter les chemins, parfois cahoteux, d'une interprétation sauvage.

Implicitement, la correspondance se transforme en un roman psychologique. Nous avons deux personnages, qui, bons héros de roman, incarnent des types généraux : le Maître arrivé, susceptible de distribuer la gloire par le biais de son académie, jouissant d'une réelle influence, sur l'éditeur Charpentier, par exemple (signalons ici que «Zizi», p. 35, c'est lui), donnant avec libéralité des places pour un théâtre si important dans la vie mondaine et même intellectuelle de ce temps. Face à lui, ou plutôt inférieur à lui, un débutant arrivé de son Fécamp natal, journaliste ambitieux qui ne rêve que poésie et contes fantastiques, Lucien de Rubempré, en quelque sorte. Un roman implique une durée interne : nous l'avons ici, et la correspondance qui s'échelonne du mois de mars 1885 aux derniers jours d'Edmond (qui mourut en 1896) dessine un cercle fermé de dix ans. On observe la naissance d'une amitié, de plus en plus confiante; le mentor et le disciple se rapprochent, deviennent intimes avec délicatesse. Les liens se resserrent lorsque Lorrain s'installe avec sa mère, en 1890, au n° 45 de la rue d'Auteuil; il vient souvent chez Goncourt en passant par le jardin. Leurs points de rencontre ? la maladie : les intestins et la gorge de Lorrain (qui abusait de l'éther), ses abcès, et pour Goncourt, ce qu'il appelait ses maladies de foie. Edmond boit-il bien de l'eau de Vichy ? s'enquiert Jean Lorrain; et de quelle sorte ? La littérature, cela va de soi; Lorrain, comme beaucoup de jeunes écrivains, Paul Bourget, par exemple, avait aimé La Faustin (1882), qui fut, aux yeux des nouvelles générations, un livre excitant et surtout novateur, à cause des deux homosexuels, l'un actif, l'autre repenti (voir p. 30), que Goncourt avait mis en scène avec un certain courage; mais aussi pour une idée d'un «fantastique moderne» (voir la lettre p. 98), qui s'opposait à l'ancien naturalisme de Germinie Lacerteux, trop réaliste et simpliste, sommaire et mutilant, né d'une observation qui écartait, croyait-on, toute imagination. Une complicité de romanciers s'établit, l'un chevronné, l'autre apprenti, qui savent s'observer eux-mêmes et non plus leur environnement, et traduire des sentiments complexes en mots plutôt simples.

Familiers de l'introspection tous deux, Lorrain et Goncourt, tous deux affectionnaient en plus les potins. Comme Marcel Proust. Proust voulait nourrir son livre, Goncourt son Journal. Par Lorrain, Goncourt obtenait des informations sur des milieux qu'il n'eût jamais voulu fréquenter et qu'aimait tant Lorrain, ceux des voyous, des prostitués, des drogués, la «société canaille de Paris» (Journal, 4 janvier 1891), les «endroits innommables» (Journal, 29 mars 1891). Lorrain, bon entremetteur, sait choisir parmi ses ragots ceux qui vont intéresser son ami; pas seulement des histoires en mots : il lui fait entrevoir la vision d'une baronne Deslandes nue et offerte (p. 112), assurant qu'il irait jusqu'à faire une incursion dans le domaine hétérosexuel. Goncourt se comporte en voyeur, dont le contact avec ce qui l'intéresse (sûrement), les déviances de tous ordres, se fait par procuration. Jean Lorrain à Alger écrit à Goncourt une lettre où il se livre avec plus de liberté qu'à Paris; est-ce parce qu'il est loin ? est-ce l'effet des spécialités locales ?

«Ah que n'êtes-vous ici, cher Maître et la diversité des types et les yeux de caresse animale et hardie des gens de ce pays… ce perpétuel désir de jouir qui est dans l'air et les physionomies vous aide [sic] certainement à vivre» (5 janvier [1893], p. 76).

On n'ose aller trop loin dans l'interprétation : Lorrain souhaite-t-il la présence de Goncourt à Alger en tant que simple observateur, ramasseur de «documents humains» ? Rappelons ici qu'Edmond avait fait, avec Jules, bien sûr, un séjour d'un mois à Alger, au mois de décembre 1849. Ou veut-il en faire un complice théorique, spectateur des appels à l'amour masculin et trouvant là sa jouissance, alors que lui-même est acteur. En tout cas, une complicité s'est nouée peu à peu, entre Lorrain et Goncourt, parfois démentie avec brutalité dans le Journal, lorsque Goncourt reconnaît ne pas vouloir être vu en public avec un personnage aussi compromettant (entendez : un pédéraste, comme disait Goncourt en utilisant le mot ainsi qu'au XVIIIe siècle), un «plâtré [soit : maquillé]» (Journal, 8 juin 1895).

Sans aucun doute, Lorrain cherche à séduire Goncourt; avec plus de retenue, d'ailleurs, que Robert de Montesquiou qui se fit surprendre par le Maître lisant, dans une rue d'Auteuil, Madame Gervaisais. Le séduire, mais pourquoi ? Par ambition littéraire, oui, sans doute; parce que Lorrain pouvait se targuer auprès de ses connaissances de connaître un grand collectionneur d'art ? Oui, encore (voir la lettre du 9 avril [1894]). Mais surtout, et tout bêtement, par amitié. Une amitié non dépourvue d'humour : Lorrain traite Goncourt de Belle au Bois dormant (lettre du 9 avril [1894], p. 107), et Goncourt écrit à Julia Daudet :

«J'ai reçu en deux jours deux visites de Lorrain s'excusant d'avoir été si longtemps sans venir me voir parce qu'il m'aime égoïstement, jalousement, j'espère pas autrement [souligné par nous]» (cité en note, p. 124).

Goncourt n'était certes pas le type d'homme aimé par Lorrain; il était même à l'opposé. Pourquoi tant chercher à le séduire ? Par amitié, on l'a dit, après la flatterie d'un courtisan; mais aussi par ce qu'on appellerait péjorativement exhibitionnisme, plus noblement confiance : «Je me sens pour vous une si solide et belle confiance» écrit Lorrain à celui qu'il appelle «Cher Monsieur et ami». Lorrain savait trouver en celui qu'il appelait son Maître une oreille attentive, complaisante même; peu à peu, le Maître est devenu un ami, sans être, jamais, avec Jean Lorrain, sur un pied d'égalité. L'expression revient souvent dans les lettres de Jean Lorrain, «enfant gâté» («Vous m'avez encore traité en enfant gâté», p. 102). Gardons l'idée d'une certaine puérilité de Jean Lorrain, sans faire, loin de là, d'Edmond de Goncourt un père.

Un roman doit rester un peu mystérieux pour le lecteur : avec cette correspondance issue de l'amitié, nous avons de quoi exercer notre sagacité. Peu à peu, lisant des lettres, le lecteur de cette Correspondance conçoit un roman vécu, l'élabore pour son compte. Une histoire plus floue que celles qui sont livrées clefs en main au lecteur consommateur, mais qui fait appel à l'activité créatrice d'un lecteur; une histoire de vie, avec ses petits côtés - Lorrain conseille le raisin à jeun pour soigner les crises de foie - mais aussi des idées et des sentiments, et toutes les événements qui ponctuent, sans grande logique, une vie ordinaire : voyages, dîners en ville, livres publiés. On trouverait là une réponse à la question posée; pourquoi des Correspondances ? Parce qu'elles sont des romans virtuels, que le lecteur écrira sans prendre la plume.


Quelques questions

Par ses notes, le livre répond à des questions que le lecteur se pose; il nous reste, pourtant, certaines questions en tête :

- Que signifie (p. 17) «AU XVIe de la Troisième République» ? Au XVIe arrondissement ? Cela reste bizarre.
- À quelles chansonnettes normandes et nouvelles normandes de Maupassant renvoie l'expression : «je n'ai pas osé » ? (p. 45)
- D'où vient l'expression : Quid trans montes ? (p. 85). Et d'ailleurs, que signifie-t-elle ? On pense que c'est une allusion à «Tra los montes» de Théophile Gautier, dans le Voyage en Espagne; et peut-être cela signifie-t-il : Qu'en est-il (quid) de ce qu'il y a dans l'au-delà (tra los montes) ?
- Il faudrait signaler (p. 91), que «paronnes juives» parodie l'accent allemand des juifs (à la manière de Balzac), et signifie : baronnes juives; allusion à la baronne de Rotschild, certes, mais quelles sont les autres ? Mais peut-être tous les lecteurs ont-ils tous déjà compris, sauf nous.
- Pourquoi Bauër est-il traité de «Dindon mystique» ? (p. 108)
- À quoi fait allusion l'expression grosse lanterne, que Lorrain regrette d'avoir laissé dans une copie (laquelle ?)

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