Edmond de Goncourt : Outamaro

 

Edmond de Goncourt, un passionné d'art japonais

 La publication de la monographie d'Outamaro, à Paris, en 1891, marqua profondément le monde de l'art et des lettres, tant en France qu'à l'étranger. C'était en effet la première fois qu'un ouvrage était consacré au maître de l'estampe japonaise en Occident.
 Fruit d'une recherche qui avait demandé plusieurs années d'un travail assidu, le livre était signé de l'une des plumes les plus prestigieuses de cette époque : Edmond de Goncourt, qui était alors un écrivain et un collectionneur de renom international.
 Ces pages étaient le résultat d'une vie de passion pour les estampes japonaises et l'art de ce pays. L'homme entrait dans sa soixante-dixième année quand il rédigea son livre, c'est pourtant un japonisant d'une grande jeunesse d'esprit qui écrit et laisse paraître sa passion pour le Japon.
Il signe sa préface et ajoute la date qui est symbolique, puisqu'il s'agit du jour de sa naissance.
 Aussi passionné que dans sa jeunesse, il précise, comme il l'a fait à maintes reprises par le passé pour d'autres sujets, qu'il s'agit là d'un travail tout à fait nouveau.
«Il y a un tel charme à travailler dans du neuf», écrit-il. Son ambition est grande puisqu'il explique aux lecteurs qu'il souhaiterait consacrer de nombreuses monographies aux artistes de ce pays, «seul pays de la terre où l'art industriel touche presque toujours au grand art».
 Il convient tout de même de se demander comment un écrivain français comme Edmond de Goncourt a pu réussir à écrire un livre si érudit. Si aucun autre occidental n'y était parvenu avant lui, c'est bien parce qu'il s'agissait là d'une tâche presque impossible.
 Pour comprendre la démarche d'Edmond de Goncourt, il convient de revenir sur sa jeunesse et ses débuts de collectionneur, sa découverte du Japon et de l'art de ce pays, puis de se pencher sur la relation amicale et privilégiée qu'il entretint avec le marchand d'art Hayashi Tadamasa.

 Une passion précoce pour l'art

 Dès sa plus tendre enfance, Edmond de Goncourt eut entre ses mains des objets d'art. Il aimait accompagner sa mère et sa tante le dimanche chez les antiquaires. En leur compagnie, il apprit à apprécier toutes sortes d'objets d'art et son œil distingua vite ceux qui étaient dignes d'intérêt. C'est donc dès son plus jeune âge, que se dessina chez lui cette passion de «bibeloteur». Ce désir de trouver l'objet unique, de le prendre délicatement entre ses doigts, de le palper, d'en admirer la texture ou les couleurs, ne le quitta plus jamais.
 Vers l'âge de seize ans, il acheta ses premiers dessins d'artistes français du
XVIIIe siècle, débuts d'une extraordinaire collection qu'il réunit patiemment tout au long de sa vie.
 Il fit bientôt partager son engouement à Jules (1830-1870), ce jeune frère qu'il aimait tant,«son double», «son jumeau», malgré leur différence d'âge.
 Artistes dans l'âme, les deux frères renoncèrent à une carrière dans l'administration, pour l'aîné, et aux études universitaires pour le second, afin d'assouvir leur passion et de consacrer leur vie à l'art. Leur mère, décédée en 1848, leur avait laissé suffisamment de biens pour les mettre à l'abri du besoin. Pendant une courte période, ils hésitèrent entre la peinture et la littérature, mais très vite, l'écriture devint le travail de toute une vie.
 Ecriture à quatre mains, ce qui était un phénomène unique, ils étaient dans la vie comme en écriture : complémentaires. Tous leurs contemporains avaient remarqué cette extraordinaire complicité entre l'aîné si sérieux et un peu taciturne et le cadet si souriant et si gai. Ils se comprenaient si bien que l'un finissait les phrases de l'autre au cours des conversations, tout comme lorsqu'ils écrivaient.
 Ils s'essayèrent au journalisme après un premier roman, puis menèrent de difficiles enquêtes pour écrire les suivants dont certains font aujourd'hui partie des meilleures œuvres naturalistes. Ils étaient d'infatigables travailleurs et ne trouvaient de répit que dans l'achat d'un bel objet ou dans la décoration de leur appartement parisien puis de leur si célèbre maison d'Auteuil, acquise en 1868, alors que Jules était déjà malade.
 Passionnés tous deux par les dessins de maîtres français du
XVIIIe siècle puis par les objets d'art de l'Extrême-Orient, ils en ornèrent leur appartement parisien, avant de créer ensuite le célèbre décor de la Maison d'Auteuil, si souvent décrit avec admiration par les visiteurs qui comptaient parmi les plus grands hommes de lettres ou artistes de cette époque.
 Plaisir des yeux, Edmond de Goncourt ne se lassait pas d'admirer la couleur, la forme, le moindre détail d'un objet d'art. Il ne connaissait de bonheur plus complet que celui de trouver le bibelot parfait. Les heures excitantes passées à chercher de nouveaux objets, ce désir jamais assouvi de réunir une collection unique était aussi lié à son désir de laisser son nom à la postérité : «Idée de tous les moments, chez moi, de défendre dans l'avenir de l'oubli le nom des Goncourt par toutes les survies, survie par les œuvres, survie par les fondations, survie par l'application de mon chiffre ou de ma marque sur toutes les choses d'art possédées par mon frère et moi» (Journal, 3 décembre 1885).
 La recherche et la trouvaille d'un bel objet était pour Edmond de Goncourt une raison de vivre. Il fut le seul, avec son frère, à ne collectionner que deux sortes d'objets d'art, les dessins français du
XVIIIe siècle et les objets d'art de l'Extrême Orient, ce que notèrent, avec justesse, leurs contemporains.
 Il commencèrent très tôt, vers le début des années 1860, à acheter des objets d'art japonais dans les magasins de thé puis les boutiques d'objets d'art de l'Extrême-Orient qui fleurissaient alors dans Paris. Tout de suite, ils furent fascinés par la beauté de l'art japonais. «J'ai acheté l'autre jour à la Porte chinoise des dessins japonais, imprimés sur du papier qui ressemble à une étoffe, qui a le moelleux et l'élastique d'une laine. Je n'ai jamais rien vu de si prodigieux, de si fantaisiste, de si admirable et poétique comme art» (8 juin 1861). Il s'agissait là d'estampes japonaises, plus précisément de surimonos, début d'une fabuleuse collection à laquelle il tenait plus que tout.
 La décoration de leur maison d'Auteuil fut l'œuvre de toute une vie. Elle mettait en scène les magnifiques objets d'art que Goncourt collectionna passionnément. Il ne restait plus à Jules que deux années à vivre quand ils l'achetèrent, aussi quand Jules mourut en laissant son aîné inconsolable, cette demeure rattacha-t-elle Edmond à la vie. Avec le temps, il se remit à l'écriture et à bibeloter, choisissant de beaux objets qui lui permirent de surmonter son immense chagrin, et de célébrer la mémoire de son frère défunt dans leur Journal qu'ils avaient pris tant de plaisir à écrire à quatre mains et qu'il lui faudrait désormais rédiger seul.
 Grâce à ce Journal, l'un des principaux témoignages de cette époque, le lecteur d'aujourd'hui apprend beaucoup de choses sur la société française, ses écrivains, ses artistes et ainsi sur le cercle des japonisants qui ne cessa de s'élargir jusque dans les premières années du vingtième siècle. Le Journal, de même que La Maison d'un artiste, le passionnant ouvrage publié en 1881, qu'Edmond de Goncourt consacra à la description de sa maison d'Auteuil, donnent maints éclaircissements sur ses goûts de collectionneur et la façon dont il décora sa maison.
 Sa passion pour la décoration n'avait pas de bornes. Il aimait toucher les riches soieries, choisir avec soin les rideaux et les tentures de ses murs en fonction des objets qu'il voulait exposer. Il dépensait des fortunes dans les encadrements des œuvres qu'il accrochait, choisissant méticuleusement le bois adéquat, préférant le bambou pour les œuvres japonaises, des montures plus sophistiquées pour les dessins du
XVIIIe siècle.

 La découverte de l'art japonais

 Il fut l'un des premiers à découvrir l'art japonais vers la fin des années 1850 et à le reconnaître à sa juste valeur. Les bronzes, les porcelaines, les netsukes, les kakemonos, les estampes etc. envahirent bientôt sa maison et cette passion dévorante pour l'art japonais ne tarit jamais. Elle n'eut d'égal que son admiration pour les peintres français du XVIIIe siècle qui, comme les artistes japonais de la même époque, savaient si bien peindre la femme.
 Goncourt n'hésita pas à faire d'étonnantes comparaisons : «L'art n'est pas un, ou plutôt, il n'y a pas un seul art. L'art japonais est aussi grand que l'art grec» (Janvier 1862). Peu de gens auraient osé s'exprimer ainsi au début des années 1860. Mais toute leur vie, les frères Goncourt tinrent à passer pour des précurseurs et des découvreurs de l'art japonais.
 «Le goût de la chinoiserie et de la japonaiserie! Ce goût, nous l'avons eu les premiers. Ce goût aujourd'hui envahissant tout et tous, jusqu'aux imbéciles et aux bourgeoises, qui, plus que nous, l'a propagé, l'a senti, l'a prêché, y a converti les autres? Qui s'est passionné pour les premiers albums, a eu le courage d'en acheter ?» (29 octobre 1868.
 S'ils furent parmi les premiers à comprendre l'art japonais, on peut dire sans hésiter que l'art de ce pays aida Edmond à surmonter son chagrin à la mort de son cadet. Edmond lit alors tout ce qui concerne ce pays. Les récits des voyageurs qui ont séjourné au Pays du soleil levant le passionnent. Il ne peut que croire leur contenu mais voudrait aller plus loin. «Depuis deux ou trois jours, je suis hanté par la tentation de faire un voyage au Japon. Et il ne s'agit pas de bric-à-bracomanie : il est en moi le rêve de faire un livre qui, sous la forme d'un journal, s'appellerait : Un an au Japon, - et un livre encore plus senti que peint… Ce livre, je sens que j'en ferais un livre ne ressemblant à aucun autre. Ah! Si j'étais de quelques années plus jeune!» (Vendredi 17 novembre 1876).

Edmond de Goncourt et Hayashi Tadamasa : début d'une amitié durable

 Edmond de Goncourt ne réalisa jamais ce rêve qui lui était si cher mais bientôt il allait rencontrer celui qui allait devenir son fidèle et indispensable collaborateur Hayashi Tadamasa (1853-1906).
 Il croisa le jeune japonais pour la première fois en 1878, alors qu'il venait d'arriver à Paris comme interprète pour la Kiriu Kosho Kaisha qui participait à l'Exposition universelle de Paris. Ce fut pour le jeune Japonais l'occasion de découvrir et de se familiariser avec l'art de différents pays. Après l'exposition, il décida de rester à Paris et s'il ne parvint pas à y poursuivre ses études, ce qui était fort onéreux, il parvint en quelques années à devenir un excellent spécialiste de l'art japonais et un excellent connaisseur de l'art occidental. En 1884, il ouvrit avec Wakai Kanesaburô, son ancien supérieur de la Kiriu, un magasin d'objets d'art de l'Extrême-Orient dans Paris. Concurrent du marchand d'art Siegfried Bing qui avait lui aussi un magasin très réputé, Hayashi fut bientôt considéré comme le meilleur spécialiste. Très respecté du cercle des japonisants qui comptait parmi ses membres les plus fervents admirateurs de l'art japonais comme Goncourt, le graveur Bracquemond, le directeur de la Gazette des Beaux-Arts Louis Gonse, le critique d'art Philippe Burty, le joaillier Vever etc., Hayashi devint leur conseiller, leur ami et celui qui pouvait leur apporter sur le Japon tous les éclaircissements dont ils avaient besoin.
 Pour Edmond de Goncourt, Hayashi se révéla être le compagnon idéal. D'une grande affabilité et d'une infinie courtoisie, Hayashi était un homme cultivé qui avait beaucoup étudié et lu une multitude de documents sur l'art de son pays. Il avait été étonné de constater la passion des occidentaux pour les estampes japonaises que l'on ne considérait en rien comme un art dans son pays. Il était toujours prêt à donner des explications sur ces maîtres de l'estampe dont on connaissait encore si peu de choses en Occident, mais il voulait aussi faire connaître l'art japonais véritable, celui des époques plus anciennes, qui était si riche et si diversifié. Pour ce faire, il réunit une fort belle collection au cours de la trentaine d'années qu'il passa à Paris, afin d'éduquer l'œil des japonisants et il y parvint fort bien.
 Edmond de Goncourt fréquentait avec assiduité le magasin de Bing mais il préférait celui de Hayashi où le maître des lieux lui expliquait avec une infinie patience tout ce qu'il désirait savoir.
 En contrepartie, Goncourt l'avait introduit dans le salon de la princesse Mathilde, la nièce de Napoléon Bonaparte, qui réunissait autour d'elle les plus grands intellectuels et artistes du moment. Il l'avait aussi familiarisé avec les grands peintres du
XVIIIe siècle et Hayashi partagea désormais l'admiration de Goncourt pour Watteau.
 Il était souvent invité à Auteuil et Goncourt aimait discuter avec lui de longues heures autour d'une table dressée à son intention. Goncourt avait une culture livresque du Japon, mais Hayashi lui apportait bien plus que cela, il lui donnait ce dont il avait rêvé : le Japon lui même. Il lui parlait de l'histoire, de la culture, de l'art de son pays dont il était si fier, comblant les lacunes que l'on trouvait dans les ouvrages rédigés par les voyageurs occidentaux. Sans aller au Japon, Goncourt pouvait tout savoir de ce pays grâce à son jeune ami japonais. Au fil des années, Edmond de Goncourt ne se contenta plus de simples explications. Son ambition se fit plus précise : «Ah! Si j'avais encore quelques années à vivre, je voudrais écrire sur l'Art japonais un livre dans le genre de celui que j'ai écrit sur l'art du
XVIIIe siècle, un livre moins documentaire, mais un livre encore plus poussé vers la description pénétrante et révélatrice des choses. Et ce livre je le composerais de quatre études: une sur Hokousaï, le rénovateur moderniste du vieil art japonais, une sur Outamaro, le Watteau de là-bas, une sur Korin et une autre sur Ritzono, deux célèbres peintres et laqueurs. A ces quatre études, je joindrais peut-être une étude sur Gakutei, le grand artiste des sourimonos, celui qui, dans une délicate impression en couleur, sait réunir le charme de la miniature persane et de la miniature du Moyen-Age européen» (vendredi 25 mai 1888).
 «Outamaro, le Watteau de là-bas», dit joliment Goncourt. Son admiration pour ce peintre français est bien connue et cette comparaison entre ces «deux peintres de la femme» montre bien ses sentiments pour ces deux artistes si différents dans leur façon de peindre, mais si proches dans leurs facultés de rendre la beauté. 

La concrétisation d'un rêve

 Romancier, Edmond de Goncourt continuait son œuvre littéraire, tout en poursuivant son désir d'écrire des monographies sur des artistes japonais. Sa passion pour l'art de ce pays dont il prisait fort la culture, ne connaissait pas de bornes. Il choisissait avec discernement, ne prenant pas toujours les œuvres signées des noms les plus connus, mais se fiant à son goût personnel.
 L'héritage maternel l'avait mis à l'abri du besoin, sans toutefois lui permettre de vivre dans l'opulence. Il dépensait pourtant des sommes folles dans l'achat d'objets japonais, se privant de maintes choses dont il avait réellement besoin : «Cette année, j'aurai dépensé là dedans 30 000 francs; tout l'argent que j'ai gagné, et parmi tout cet argent, je n'aurai jamais trouvé quarante francs pour m'acheter une montre en aluminium» (Vendredi 29 décembre 1882).
 Mais il ne regrette rien. L'art japonais lui apporte une immense joie de vivre. Goncourt est un passionné qui vit très intensément au travers de ses collections. Il recherche en tout la perfection, ne tenant pas compte de l'avis des autres, achetant uniquement ce qui lui plaît et lui semble beau. Il essaye de réunir les plus belles estampes, les plus beaux albums et ne se tient plus de joie quand il en trouve à son goût. «(…) [Je] m'en vais tout guilleret, oublier la pensée préoccupante chez le Japonais Hayashi, où j'achète le merveilleux album d'Outamaro, Souvenirs de la marée basse» (Lundi 7 mai 1888).
 Il le dit clairement, en présence de son ami japonais, il oublie tous ses tracas. Il en profite pour se faire expliquer tout ce qu'il voit par Hayashi et le reçoit avec joie dans sa maison d'Auteuil.
 Il ne tarde pas à le convaincre de l'aider pour l'énorme travail qu'il veut absolument entreprendre : la rédaction de la biographie d'Utamaro. Edmond était d'une trentaine d'années l'aîné d'Hayashi. Il inspirait beaucoup de respect au marchand japonais qui se disait que seul un homme aussi sensible et doué que Goncourt pouvait comprendre et apprécier pleinement l'art de son pays. Il était fier de collaborer au travail de ce grand homme et répondait toujours à son attente : «Hayashi vient aujourd'hui me donner la traduction des titres de mes albums et de mes livres japonais. Comme je m'extasie sur la grâce voluptueuse qu'Outamaro, mon artiste de prédilection, a mise dans ses longues femmes, et qu'à propos d'une planche des Douze heures de cette impression où, d'une robe pâle, comme tissée de toiles d'araignées bleues, jaillit une petite épaule nue de femme, à la maigreur excitante, je lui dis qu'on sent chez l'artiste un amoureux du corps de la femme, il me révèle qu'il est mort d'épuisement. (…) Il semblerait que, dans le commencement, les impressions n'ont été inventées que pour répondre à la passion effrénée du public pour le théâtre et les acteurs, et Outamaro est un des premiers qui, négligeant la figuration des hommes de théâtre, s'est voué exclusivement à la représentation des scènes de la vie intérieure. C'est lui qui a lancé à ses confrères, peintres de théâtre, cette phrase : «Moi, c'est mon dessin qu'on achète; vous, on ne vous achète que l'image d'un acteur» (Dimanche 13 mai 1888).
 Goncourt sait pertinemment qu'il ne peut mener ce travail à bien sans Hayashi. Il ne peut lire les documents en japonais et dépend donc de lui pour avancer dans son travail. Hayashi est cependant un homme très occupé. Il est toujours entre deux pays, ne cessant de renseigner tous les japonisants, travaillant comme expert pour les plus grands musées du monde, rassemblant des marchandises de qualité et complétant ses propres collections. Pourtant, malgré toutes ses occupations, jamais il ne refuse d'aider l'écrivain français.
 En voyage, il poursuit sa tâche de traducteur :

«Quenstown le 10 novembre 1889,

Mon cher Monsieur de Goncourt,

(…) Je n'ai juste que le temps de vous écrire ces mots: je commence dès aujourd'hui La Maison Verte et je vous enverrai mon brouillon de New York.
Bonne santé et bon succès dans tout.
Votre très dévoué Hayashi.»

 Goncourt qui consacre sa vie à l'écriture et ne semble pas comprendre à quel point le marchand d'art est pris par ses différentes obligations, s'impatiente pourtant et n'hésite pas à lui envoyer ces lignes :

 Avril 90
 Cher Monsieur Hayashi,

 Vous seriez tout à fait gentil, si tout là-bas, vous vous rappeliez le Français japonisant qui s'appelle Edmond de Goncourt et la promesse que vous lui avez faite de la traduction de quelques passages des Maisons vertes d'Outamaro.
 Et si par hasard il vous était tombé quelques nouveaux renseignements sur le grand peintre de la Japonaise, je vous serais bien reconnaissant de me les envoyer.
 Je rêve de faire à un de vos séjours en France, un catalogue commenté et explicatif de ma collection, en collaboration avec vous.
Mes amitiés.
Edmond de Goncourt.

 Cela ne l'empêche pas de continuer à admirer les estampes. Il aime la grâce des visages hiératisés des femmes d'Utamaro où la figure est «faite de ces deux petites fentes pour les yeux, de ce trait aquilin pour le nez, de ces deux espèces de pétales de fleurs pour la bouche.»
 La traduction tant attendue arrive enfin et l'écrivain se remet à l'écriture de la monographie. Il est pleinement satisfait de son travail. Il est reconnaissant envers Hayashi mais lui demande plus encore :

23 juin 1890
 Cher Monsieur Hayashi,

 Je viens de finir aujourd'hui mon étude sur Outamaro, qui grâce aux notes que vous m'avez données et à une sérieuse étude de ses impressions, sera, je crois, la plus complète étude qu'on ait encore publiée en Europe sur un peintre japonais. Mais j'aurais bien besoin de la traduction de quelques passages de L'Annuaire des maisons vertes que vous m'aviez promise. Puis s'il vous tombait encore quelque détail sur sa vie privée, sur son emprisonnement, ça serait reçu avec reconnaissance. Enfin je voudrais bien avoir de vous la description de quelques beaux kakémonos de lui conservés au Japon avec le nom des collectionneurs ou des musées. (…)
Mes amitiés.
Edmond de Goncourt

 Après avoir réuni une somme de documents et les avoir fait traduire par Hayashi, il se lance dans la rédaction de son article sur Outamaro pour L'Echo de Paris. Il s'attend alors à des éloges, mais s'irrite de constater qu'on ne lui répond pas. «J'ai porté ces jours-ci à l'Echo la plus intelligente et la plus complète étude qui ait été encore publiée chez un peintre japonais en Europe : eh bien! en dépit de l'engagement de Simond de la faire paraître, je m'attends au renvoi du manuscrit» (Mardi 14 octobre 1890).
 Son inquiétude était vaine : «A mon grand étonnement, je reçois les épreuves d'Outamaro, et ça me fait une jouissance; voici une étude sur l'art du Japon qui va sortir du public restreint d'une revue spéciale et avoir les nombreux liseurs (sic) d'un grand journal. En corrigeant les épreuves, je pensais à la tendance de mon esprit de n'aimer travailler que d'après du neuf, d'après des matériaux non déflorés par d'autres… Aujourd'hui ce sont des travaux sur ces artistes du Japon, ces artistes qui n'ont pas encore, à l'heure présente, de biographies imprimées» (Jeudi 16 octobre 1890).
 L'article d'Edmond de Goncourt : «Outamaro le peintre des Maisons vertes au Japon» parut dans L'Echo de Paris les 30 et 31 octobre et du 1
er au 5 novembre 1890. Mais Goncourt ne voulait pas en rester là. Il le laisse entendre dans ces lignes, il veut absolument faire une biographie sur les grands artistes japonais. Il met bien entendu Hayashi à contribution et quelques mois plus tard celui-ci lui apporte la traduction des Maisons vertes d'Outamaro.
Les deux hommes vont travailler avec acharnement. Hayashi se rend souvent à Auteuil et y passe la journée à répondre aux questions de Goncourt.

4 mars 1891
 Cher Monsieur Hayashi,

 Oui c'est bien mardi que je vous ai invité, mardi 10 mars.
 Ça me ferait une grande joie si vous m'apportiez la traduction des Maisons vertes. (…) A mardi, venez un peu de bonne heure, j'ai en relisant l'article beaucoup de questions à vous adresser sur Outamaro.
Bien amicalement,
Edmond de Goncourt.

Hayashi rapporte à chaque fois d'Auteuil les nombreuses questions de Goncourt et s'empresse de les élucider :

 «3 avril 91
 Mon cher Monsieur,

Je vous envoie les objets et la fin de la note ainsi que la traduction de Sekiyen. Quant à la liste des livres légers je suis au milieu du travail. Voilà trois jours que je garde la chambre et cela m'a donné le temps de travailler.
Votre bien dévoué Hayashi»

 Goncourt ne recule devant aucune difficulté et poursuit avec joie son travail : «C'est amusant, ce travail japonais d'Outamaro, ce transport de votre cervelle au milieu d'êtres aux habitudes d'esprit, aux histoires, aux légendes d'habitants d'une autre planète : du travail ressemblant un peu à un travail fait dans l'hallucination d'un breuvage opiacé» (Lundi 27 avril 1891). Deux mois plus tard, Goncourt peut enfin écrire avec satisfaction : «Aujourd'hui a paru Outamaro» (Mardi 16 juin 1891). Reconnaissant, Goncourt envoie à Hayashi une somme d'argent en remerciement.

 «Mon cher Monsieur

 Vous êtes trop aimable je ne sais comment faire. Dans le cour (sic) du travail, je n'avais qu'une seule idée c'est de satisfaire votre désir. Je regrettais toujours que j'en pouvais pas assez à cause des affaires (sic). Si j'accepte votre cadeau, c'est pour ne pas contrarier votre intention. Je suis tout heureux de voir que vous êtes content. J'avais l'intention d'aller vous voir, mais un client me retient au moment de sortir.
Votre très dévoué Hayashi.»

 Collaboration amicale parfaite, la monographie d'Utamaro reçut une critique élogieuse dans la presse et connut le succès. Tous les amateurs d'art japonais, à travers le monde, lurent cet ouvrage.

Une première et ambitieuse monographie

 Le lecteur d'aujourd'hui qui ouvre ce livre est tout d'abord fort surpris de ne pas trouver d'illustrations. À la fin du XIXe siècle, cela n'avait rien d'exceptionnel. Goncourt aurait souhaité illustrer ses ouvrages comme La Maison d'un artiste ou Outamaro, mais il ne parvint pas à trouver d'éditeurs pour ce faire. C'est donc à l'aide des mots, dans ce style si coloré et si impressionniste qui est le sien, qu'il va décrire les œuvres de l'artiste japonais.

 L'ouvrage se présente en deux parties. D'une part la biographie, d'autre part un catalogue raisonné de l'œuvre d'Utamaro. Goncourt aurait pu mettre le nom de Hayashi à côté du sien sur la couverture car ce livre était bien le fruit de leurs efforts conjugués, mais il n'en fit rien. Cependant, il ne manqua pas de mentionner sans cesse le nom de celui-ci, en disant : «selon M. Hayashi», «d'après M. Hayashi», et il s'acquitte de sa dette envers lui lorsqu'il écrit à propos de la préface des Insectes choisis et de celle des Maisons vertes : «Et voici cette préface, dont je dois la traduction ainsi que la traduction du texte des Maisons vertes de Jipensha Ikkou, à l'intelligent, au savant, à l'aimable M. Hayashi, et, il faut le dire hautement, auquel tous les japonisants de l'heure actuelle sont redevables de tout l'intérêt documentaire de leurs travaux» (ch. XIX, p.118).
 Edmond de Goncourt commence par raconter la vie d'Utamaro et ses débuts de peintre. Il veut prouver que ce livre a bien été écrit après une minutieuse étude des documents de l'époque. Il explique que sur le Yoshiwara seul , «le quartier élégant de la prostitution», Hayashi possède plus de deux cents livres. Il veut aussi que le lecteur occidental ait une image juste de ce quartier de plaisirs, si raffiné et si différent de ceux que l'on pouvait alors trouver en Occident.
 Dans son ouvrage, il allie les descriptions des estampes et les explications sur leur prix actuel et la rareté de certaines.
 C'est un homme d'une grande sensibilité, d'une grande sensualité qui écrit. Seul Goncourt peut évoquer les tons des estampes avec autant de poésie et de nuances. Il semble attribuer à Utamaro seul le choix des couleurs et la réussite des teintes obtenues dans ses estampes. Il oublie le rôle de l'imprimeur qui est pourtant fondamental.
 L'«écriture artiste» d'Edmond de Goncourt contribue largement à donner aux estampes d'Utamaro leur aspect artistique.
 Lorsqu'il évoque la série des Six enseignes les plus célèbres maisons de saké, il ne met pas l'accent sur l'aspect publicitaire de ces estampes, mais sur leur côté artistique : «Je ne connais pas, je l'avoue, dans aucun pays, d'impressions d'une harmonie aussi délicieusement mourante, et où les colorations semblent faites de ce qui reste de couleur dans le godet d'eau où on a lavé (sic) un pinceau : des colorations qui ne sont plus pour ainsi dire des couleurs mais des nuages qui rappellent ces couleurs» (pp. 48-49).
 Il admire profondément le gaufrage des estampes, cette merveilleuse technique dans laquelle les Japonais étaient passés maîtres : «Cette introduction du relief dans la peinture, les Japonais l'ont essayée même avec une grande délicatesse dans la figure humaine, en le détachant du contour extérieur d'une oreille, de la courbure aquiline d'un nez, des deux pétales de fleurs avec lesquels ils rendent les lèvres» (p. 57).
 C'est toute la culture japonaise, merveilleusement décrite par Goncourt qui apparaît ici. Pour lui qui connaît si bien les estampes, il est facile de les décrire. Le lecteur peut alors aisément les imaginer ou se les remémorer grâce au style coloré de l'écrivain.
 Il met aussi en évidence le rôle primordial du graveur, insiste sur la qualité des premiers tirages : «C'est surtout à la finesse et à la netteté du travail de la gravure en bois dans les cheveux, que se reconnaissent, à première vue, les bonnes épreuves» (p. 159).
 Il fait partager au lecteur son attirance pour les techniques les plus sophistiquées de l'estampe. Il mentionne des «séries au fond d'argent, avec les miroirs, devant lesquels les femmes font leur toilette, ces miroirs au cadre et au petit chevalet, laqués de vraie laque» (p. 158). Il parle avec amour de «ces impressions où, dans l'argentement du fond, mettant sur ces images comme un blanc reflet lunaire, les femmes, en leur discrète coloration, ont des chairs rose thé, et apparaissent dans des robes bleu turquin, rose groseille, jaune d'or vert, enfin habillées de couleurs d'une tendresse, que je n'ai jamais rencontrées sur aucune estampe coloriée d'aucun pays».
 Malgré l'aide d'Hayashi, il commet parfois des erreurs, considère les ukiyo-e comme de pures œuvres artistiques et va même jusqu'à affirmer que les premiers tirages étaient réservés aux femmes des daimyos!
 Il juge en outre que les estampes plus récentes sont «devenues de la marchandise vulgaire, entre les mains d'éditeurs désireux de faire de l'argent». Il déteste ces couleurs «criardes» qui apparaissent alors, sans admettre que l'estampe japonaise devait suivre le cours de l'histoire et adopter des pigments chimiques, beaucoup moins jolis, certes, mais qui correspondaient aux découvertes de l'époque. Jusqu'au bout Goncourt nous présente l'homme et l'œuvre avec passion et permet au lecteur occidental de découvrir la culture et les mœurs de ce pays qui fascinait tant l'Occident.

 Dans une seconde partie, qui est le catalogue raisonné de l'oeuvre peint et gravé du maître japonais, et dans laquelle il fait sans cesse allusion à Hayashi, Goncourt nous présente en détail l'œuvre de l'artiste. Il ne tarit pas d'éloges devant les surimonos:  «Ces petites impressions, supérieures aux nishiki-yé, ces impressions miraculeuses, imprimées sur un papier qui semble de la moelle de sureau, en ces couleurs d'une douceur fondue, harmoniée (sic), qu'aucune impression d'aucun peuple ne nous montre, et avec cet artistique, amusant, illusionnant gaufrage, et encore avec, au milieu des tons enchantés, l'introduction si savante, si juste, si distinguée, de l'or, de l'argent, du bronze…» (p. 251).
 Dans son ouvrage apparaissent aussi de nombreuses notes et les noms des principaux japonisants qui animèrent si longuement l'extraordinaire mouvement artistique qui toucha tous les domaines pendant plusieurs décennies. Edmond les fréquentait tous et entretenait avec eux des liens d'amitié et de rivalité, s'offusquant parfois qu'une belle estampe qu'il convoitait fût acquise par un autre amateur d'art japonais. Mais il se rendait régulièrement aux dîners des japonisants et invitait régulièrement chez lui ceux qui savaient admirer sincèrement sa collection.
 Edmond était aussi un bibliophile passionné et les livres occupèrent une large place dans sa collection. Les livres étaient pour lui une source de savoir, mais aussi de beauté, au même titre que les objets d'art. Il leur faisait faire les plus belles reliures, dans les plus beaux cuirs et faisait appel aux meilleurs spécialistes de la reliure. Pour les exemplaires personnels de ses œuvres, il utilisait tout ce qu'il y avait de plus luxueux. Pour son exemplaire d'Outamaro qu'il décida de «japoniser», il utilisa du «papier Japon, relié avec un cuir japonais dont on recouvre là-bas les poches à tabac, et dont les gardes sont faites avec une ancienne soierie japonaise.»
 La publication de cet ouvrage, le premier d'une série qu'il tenait à publier pour faire connaître ce pays, «le seul pays de la terre ou l'art industriel touche presque toujours au grand art», le rendit profondément heureux. Il était parvenu à faire ce que nul autre n'avait pu mener à bien jusque là. Les liens qui le liaient à Hayashi se resserrèrent plus encore et le marchand d'art japonais partagea la joie du grand écrivain. Il aurait aimé faire reconnaître le travail de Goncourt dans son pays.
 Cette monographie consacrée à Outamaro connut un grand succès à l'époque. Elle est encore très lue de nos jours et a fait l'objet de plusieurs rééditions.
 L'année 2003 a fêté le centième anniversaire du prix Goncourt et a vu paraître plusieurs ouvrages sur les frères Goncourt ainsi que la réédition de certaines œuvres.
 Quel serait le bonheur de Goncourt de voir ce livre, traduit et publié aujourd'hui par les Éditions Heibonsha au Japon, ce pays qu'il aimait tant. Le travail de Goncourt et de Hayashi ne fut pas vain, il permettra aux lecteurs japonais de redécouvrir l'un des plus grands maîtres de l'Ukiyo-e et leur donnera peut-être aussi l'envie d'admirer ses œuvres, célébrées dans le monde entier et qui font désormais partie du patrimoine mondial.

Brigitte Koyama-Richard

 

 

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