18 décembre 2005

 

D'une lorgnette à l'autre
 

 

 

 

On connaît La Lorgnette littéraire de Charles Monselet, publiée par et chez Poulet-Malassis et de Broise en 1857. On vous fait grâce de «Coco malperché», on passe l'édition des Fleurs du mal qui occasionna, cette année 1857, pas mal de tracas aux deux beaux-frères, Auguste Poulet-Malassis (1825-1878) et Eugène de Broise (né en 1821). Depuis deux ans déjà (depuis mars 1855), Poulet-Malassis et Eugène de Broise étaient associés, possédant l'imprimerie d'Alençon, venue du père, maintenant mort, un temps gérée par la veuve Poulet-Malassis, et une librairie à Paris, sise 4, rue de Buci, qui dépendait d'Eugène de Broise, breveté libraire à Paris. En 1857, donc, parut La Lorgnette littéraire, Dictionnaire des grands et des petits auteurs de mon temps, par Charles Monselet, où l'auteur avait rassemblé de brèves notices humoristiques sur ses contemporains hommes de lettres, publiées en pièces détachées dans la Gazette de Paris, du 18 mai au 28 décembre 1856 et le 5 avril 1857. Précédant de quelques mois La Lorgnette littéraire, il y avait eu, déjà, publié par Poulet-Malassis et de Broise, Les Oubliés et les dédaignés (le premier titre auquel avait pensé, puis renoncé, l'auteur était Les Oubliés et les méprisés), en deux volumes in-12, sous-titré Figures littéraires de la fin du XVIIIe siècle, et où se trouvaient rassemblées des études parues au Constitutionnel de 1849 à 1851. Avec La Lorgnette, Monselet passe du dix-huitième siècle au dix-neuvième, et ne donne pas d'études solides, comme étaient celles qui avaient été à l'origine du livre Les Oubliés et les dédaignés, mais des impressions subjectives et des jugements à l'emporte-pièce, exprimés en quelques lignes drôles plutôt qu'impartiales. De l'histoire littéraire pour le premier livre, des épigrammes pour le second. Les deux livres, tirés tous deux à 1 500 exemplaires, sont bien accueillis par le public, et tous deux seront réédités : la Lorgnette en 1859, suivie en 1870 d'un Complément, éditée par René Pincebourde, un ancien commis de Poulet-Malassis ; Les Oubliés sera republié en 1861, puis en 1863 et enfin en 1876.

Oublions les Oubliés, pour lorgner la Lorgnette. Le sous-titre, Dictionnaire des grands et des petits auteurs de mon temps, annonçait le saint patron occasionnel de Monselet : Rivarol, qui avait écrit Le Petit Almanach de nos Grands Hommes, Année 1788, un pamphlet acide et percutant. «Nos grands hommes» doit, chez Rivarol, s'entendre par antiphrase, puisque sont recensés, au nombre de six cent cinquante, les auteurs les plus médiocres du temps, plus élégamment qualifiés dans la préface d'«auteurs exigus». Humour toujours, le livre est dédié «diis ignotis» (aux dieux ignorés). Monselet couvre un champ plus large et se prend plus au sérieux que Rivarol, tout en gardant la désinvolture acerbe de l'écrivain dix-huitième siècle, celui qui sera, pendant la Révolution, un des piliers des Actes des Apôtres, délectation des réactionnaires de tout poil, tels que furent les frères Goncourt. La Lorgnette aurait dû s'intituler La Fosse commune. Dans les cimetières, la fosse commune est réservée aux pauvres, aux anonymes, aux solitaires, disons le mot : aux oubliés, et Monselet avait déjà parcouru ce champ lexical. La lorgnette est un mot plus pimpant, on en conviendra. Un mot utilisé, déjà, lui aussi, par Monselet, puisque les fragments de ce qui sera La Lorgnette littéraire avaient paru dans la Gazette de Paris sous le titre : «Par le petit bout d'une lorgnette. Répertoire des auteurs contemporains». Le mot lorgnette appartient à l'univers du théâtre ; de 1824 à 1826, on avait pu lire La Lorgnette, journal des théâtres, de la littérature, des arts, des mœurs, des modes et de la librairie. Grâce à sa lorgnette, moyen de mettre à distance mais aussi de mieux distinguer les détails, Monselet théâtralise ses contemporains, et distribue, plus sérieux qu'il n'y paraît, louanges et blâmes, comme s'il parlait au nom de la postérité, plaçant un tel au Panthéon, rejetant tel autre aux oubliettes, à la fosse commune.

Les Goncourt ont une place dans la Lorgnette littéraire, et Monselet, ami d'Edmond et Jules mais un rival tout autant, ne leur donne pas ce fameux passeport pour l'immortalité que désirent tous les auteurs, et plus encore que tous les autres, Edmond et Jules de Goncourt. Voici les pages 99 et 100 de La Lorgnette littéraire :

 

GONCOURT (EDMOND ET JULES DE). - Un des meilleurs symptômes, c'est de voir les jeunes auteurs poursuivre, à travers les travaux d'imagination inséparables de leur âge, des études sérieuses de bibliographie et d'histoire. C'est ainsi qu'après avoir fait leurs preuves d'invention et d'esprit dans un roman excessif : En 18.., qui eût suscité des batailles au temps du cénacle, MM. de Goncourt se sont empressés de jeter dans le second plateau de la balance, déjà sévèrement tenu par la critique, les deux Histoires de la Société française pendant la Révolution et pendant le Directoire. Pour commencer notre vilain métier, nous chicanerons d'abord sur le titre, qui ne nous semble pas assez justifié par la mise en œuvre des matériaux très abondants, très curieux et parfois très nouveaux, d'ailleurs. Une histoire de la société obligeait à des déductions philosophiques, dont les auteurs, pour une raison ou une autre, se sont montrés trop avares. Leurs deux volumes ne sont au fond qu'une nomenclature anecdotique, une quintessence de tous les documents intimes. M. Challamel, dans son Histoire-musée de la République, avait, de plus qu'eux, l'attrait des caricatures reproduites ; il satisfaisait certaines curiosités, tandis que MM. de Goncourt inspirent l'envie de connaître les brochures et les gravures qu'ils désignent imparfaitement ; c'est le contraire du but qu'ils se proposent. - Une Voiture de masques, La Lorette, Les Actrices, Sophie Arnould, sont de ravissantes futilités. Nous nous tairons sur leurs articles de Salon; en peinture comme en littérature, ils exagèrent l'école du chic et les procédés d'après-demain ; derniers venus dans le moderne hôtel Rambouillet, ils y voiturent avec un zèle moqueur les commodités de la conversation

 

 
 

Le hasard nous a fait mettre la main sur une autre lorgnette, où les Goncourt étaient présents. Un livre qui est plus qu'un clin d'œil à Monselet, puisqu'il s'intitule La Lorgnette philosophique, Dictionnaire des grands et des petits philosophes de mon temps. Il a paru en 1872, à la Librairie des Bibliophiles, 338, rue Saint-Honoré, imprimé par D. Jouaust, dont on connaît le logo en forme d'ancre, orné de la devise OCCVPA PORTVM (une citation d'Horace, Odes, I, 14 : «gagne le port», où l'injonction s'adresse à un navire sur la mer, en difficulté), imprimé sur la couverture. La Lorgnette littéraire offrait, elle, la vignette des deux beaux-frères avec sa devise de circonstance : CONCORDIAE FRUCTUS (Le fruit de la concorde). La Lorgnette philosophique se vendait 4 francs, plus cher que les autres volumes du même format chez le même éditeur, qui valaient de 1 franc à 3,50 francs. Nous avons eu la surprise d'y voir citer (page 83) les frères Goncourt, au milieu d'autres philosophes et en tant que philosophes, ce qui dut surprendre, ô combien!, Edmond, s'il a lu ce livre.

GONCOURT (EDMOND ET JULES DE)

 «Qu'est-ce que la vie ?
- L'usufruit d'une agrégation de molécules.» (Extrait de : Idées et sensations.)
Définition précise et ingénieuse qu'un philosophe de profession n'aurait jamais trouvée.

 

 

Une citation parfaitement exacte. On la trouve pour la première fois dans le Journal des Goncourt, à la date du 22 août 1862. On rappelle que c'est en 1866 que parut, pour la première fois, Idées et sensations, à la Librairie internationale Lacroix et Verboeckhoven. Les Goncourt avaient-ils recopié cette très belle expression ? Ou l'ont-ils inventée ?

La Lorgnette philosophique recense, à la manière humoristique et brève de Rivarol et Monselet, les philosophes contemporains de l'auteur. Parmi nombre de philosophes ou apprentis philosophes tombés dans l'oubli, des noms clignotent encore, pour nous : Paul Janet, François Ravaisson, Renan, Charles Renouvier et… Elme-Marie Caro (dont Edmond de Goncourt se moquera dans La Faustin). Le nom Goncourt nous a sauté dans l'œil, incongru ici.

L'auteur de La Lorgnette philosophique signe son livre Nérée Quépat. Un pseudonyme qu'il suffit d'inverser pour trouver le nom de l'écrivain : René Paquet. Si Monselet est connu, René Paquet ou Nérée Quépat l'est moins. René Paquet (1845-1927) est une gloire messine. Ses parents avaient, peu après sa naissance, quitté Charleville, dans les Ardennes, pour s'installer à Woippy, un petit village proche de Metz. René Paquet fit, comme tous les enfants de bonne famille (son père était capitaine de frégate, sa mère était néeJulie Anne Marguerite Boussard d'Hauteroche) ses études au collège Saint-Clément de Metz, dirigé par les jésuites. Il fera ensuite des études de droit, mais restera dans la mémoire collective pour avoir été un historien local. De Woippy d'abord, avec Histoire du village de Woippy (près Metz) (ancien département de la Moselle) - la Moselle était, après la guerre de 1870, devenue allemande -, paru chez un éditeur messin, Sidot, en 1878 (il en existe une reproduction en fac-similé, Amiens, 1990) ; de Metz ensuite, avec sa Bibliographie analytique de l'histoire de Metz pendant la Révolution (1789-1800). Imprimés et manuscrits, parue un an avant sa mort, à Paris, chez A. Picard, en deux volumes in-quarto. Les bibliophiles recherchent son livre paru en 1871, Le Chasseur d'alouette au miroir et au fusil, publié chez A. Goin, à Paris, tiré à 650 exemplaires. Intéressé par la philosophie, René Paquet publia La philosophie matérialiste au XVIIIe siècle, Essai sur La Mettrie, sa vie et ses œuvres. Le livre parut dans la même maison que La Lorgnette philosophique, soit la Librairie des Bibliophiles, en 1873 ; lui aussi tiré à 650 exemplaires. Monselet s'était donné une place dans son Dictionnaire-Lorgnette ; non pour donner à ses lecteurs une complaisante notice autobiographique, mais afin de résumer ses idées sur la critique littéraire. Il suivait, l'accommodant aux circonstances et à la tournure de son esprit, l'exemple de Rivarol, qui avait, dans son Almanach de nos grands hommes, mentionné son propre nom et commenté ironiquement l'une de ses trop légères productions. René Paquet est présent dans sa Lorgnette, au nom Quépat (pages 151 et 152), précédant Edgar Quinet. Discret, il se contente de rappeler ses livres passés et d'annoncer ceux qui sont à venir, parmi lesquels on relève Considérations philosophiques sur la prostitution en France au XIXe siècle, suivies d'une Étude sur le duel permanent et inévitable de la prostitution avec le mariage. Un volume annoncé in-12, qui ne parut jamais.

Plus personne ne lit La Lorgnette philosophique. Rares sont les lecteurs de La Lorgnette littéraire. On s'amusera en reconnaissant que les Goncourt ont (relativement) échappé à ce naufrage, et que si René Paquet est évoqué en 2005 (indépendamment de ses ouvrages historiques), c'est pour avoir été frappé par une phrase d'Idées et sensations.

 

 

 

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