Gustave Larroumet, «Alphonse Daudet», dans  Études de littérature et d'art, 4e série

 Librairie Hachette et Cie, 1896

 

 Pages 32-34

 


[…] EN EFFET, LE GROUPE de romanciers qui se forme après Balzac me semble présenter une indépendance à peu près complète de ses membres à l'égard les uns des autres. Par rapport à MM. de Goncourt, à M. Alphonse Daudet et à M. Zola, Flaubert reste seul et à part. Ce réaliste, en effet, et qui a laissé le chef-d'œuvre du réalisme, est profondément classique et romantique; classique par le vocabulaire, la syntaxe et la construction de la phrase, par la composition surtout; romantique, par une part de ses sujets, le tour d'imagination et l'aristocratie des idées. Ce qui le rattache surtout au réalisme, c'est, avec la tristesse de son œuvre, le parti pris de mettre le moins possible de sa personnalité dans ses écrits, au contraire des romantiques qui visaient avant tout à se raconter. Avec MM. de Goncourt, le réalisme devient artiste, c'est-à-dire qu'il préfère à la psychologie et à l'analyse la notation de ce que l'aspect extérieur des choses offre de plus caractéristique , de plus frappant ou de plus caressant pour l'œil, de plus chatoyant dans le jeu des formes et des couleurs. C'est déjà une école nouvelle, le naturalisme. Avec M. Zola, cette école devient épique par l'ampleur et le souffle, scientifique par les prétentions; elle reprend au romantisme ce qu'il a de moins bon, l'emphase et la description à outrance; elle laisse au classicisme ce que Flaubert en avait retenu d'excellent, la sobriété et l'art de composer.

OÙ LES TROIS ÉCRIVAINS se ressemblent le plus (je conserve à MM. de Goncourt leur primitive unité), c'est dans l'usage du document. Tous prennent beaucoup de notes, avec cette différence, que MM. de Goncourt procèdent à la façon des artistes, par croquis, que M. Zola emprunte autant aux livres et aux journaux qu'à la réalité et que M. Daudet; tout en faisant grand usage des faits, même des faits divers, remplit surtout ses carnets d'impressions où le choc physique a, pour ainsi parler, un contre-coup moral. Le style de MM. de Goncourt procède par petites touches de couleur et de lumière, dont l'effet d'ensemble rappelle les tableaux des pointillistes; celui de M. Zola se déroule en larges nappes, profondes, uniformes et largement colorées; celui de M. Daudet…, mais je vais, tout à l'heure, y regarder de plus près et en détail.

MM. DE GONCOURT ont encore ceci de particulier que, semblables aux peintres modernistes, qui suppriment de parti pris dans la représentation des choses les demi-teintes et les gradations, ils suppriment; eux, les mots sans relief et sans couleur propre, qui donnaient à la phrase classique sa régularité et sa cohésion; ils conservent seulement les termes expressifs de sensations. En cela, M. Daudet procéderait d'eux, si eux et lui n'avaient à ce point de vue un modèle commun, Michelet. Ce que MM. de Goncourt et M. Daudet obtiennent dans leur style en reproduisant des effets physiques, c'est-à-dire des sensations, Michelet l'obtenait en notant des effets moraux, c'est-à-dire des sentiments. Lui aussi a eu la phrase débarrassée de mots parasites, nerveuse, fiévreuse et vibrante. Il l'a eue le premier et plus originale qu'elle n'ait jamais été.






  
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