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Largillierre ?
- Le peintre de la Belle Strasbourgeoise.
L'association est bien
établie, et le phénoménal chapeau
noir et biscornu du modèle, à peine adouci
par le king charles frisé et les dentelles est
comme la signature de l'artiste. Il serait ridicule de
limiter la production du peintre à cet unique
tableau! Portraitiste, peintre de natures mortes, auteur
de toiles religieuses, il est montré dans cette
exposition sous tous ces aspects. On le voit aussi,
lui-même, et il nous reçoit chez lui; chez
lui, c'est-à-dire dans un atelier imaginaire
(n° 14). Trois hommes, tous trois drapés
dans d'exubérantes
pièces de tissu;
autant les costumes sont réalistes, justaucorps de
velours et chemises de dentelle, autant ces draperies
théâtrales et sensuelles aux couleurs
harmonisées, rouge, jaune orangé et vert
tendre un peu doré, étonnent,
rappelées dans le coin gauche en haut par un tissu
plutôt sobre, lui. Jusquà la monarchie de
Juillet, les hommes se sont habillés de tissus
recherchés, - velours, dentelles, satin, - dont
les couleurs pouvaient être enviées par les
femmes, et les Goncourt, Edmond surtout, étaient
fort sensibles aux vêtements; dans les
vêtements, aux couleurs et aux
matières.
«Vu aux
Commissaires-Priseurs une collection d'habits du
XVIIIe siècle : habits fleur de soufre,
gorge de pigeon, pluie de rose, caca dauphin
[
]» (Goncourt, Journal, 22
avril 1857).
Nous sommes là
sous Louis XVI; Largillière est du tout
début du XVIIIe siècle. Reste qu'il fut
sensible, lui aussi, à la couleur des
vêtements, à «la folie des
couleurs» (Goncourt, ibid.).
Les échevins
étaient voués au rouge, portant des robes
écarlates; Largillierre les a souvent peints,
donnant à voir le signe matériel d'un
pouvoir officiel à respecter. Ce rouge-là,
cette couleur honorifique, Largillierre se l'est
appropriée, comme s'il prolongeait dans ses
représentations plus personnelles, la
majesté du rouge, et l'utilisait à des fins
secrètes. Les vêtements sont rendus
sensibles à l'il, mais on assiste à
une sorte d'indépendance des étoffes,
où le rouge est privilégié. Le rouge
se fait draperies, manteaux ou robes, il cache, mais il
indique aussi, et l'on passe d'une majesté
honorifique à une sensualité toute
privée.
On entend bien que l'art
du peintre se mesure, en partie, à sa
capacité de rendre sur la toile les plis d'une
étoffe, le jeu des lumières, les
dégradés de couleur. Mais n'est-il pas
étonnant de répéter, dans nombre de
tableaux, la représentation d'étoffes
rouges, comme si elles étaient la marque de
l'artiste ? Effet de style ou tic ? Passion
secrète, mais passion de quoi ?
Répétition, en tout cas.
Largillierre, peintre de
la draperie rouge ? Une telle draperie, dans
Vénus et Adonis (n° 24), est
accrochée, hors de toute vraisemblance, aux
branches d'un arbre proche de Vénus,
s'étalant à ses pieds : est-ce le
symbole un peu lourd de l'amour physique ?
Peut-être. Et dans le même tableau,
une
autre pièce de
tissu, orange
cette fois, pour voiler le bas du ventre de Cupidon et
ses jambes, une autre encore, aérienne,
tranparente, souligne plutôt qu'elle ne cache les
fesses et la jambe potelée du petit Cupidon. On
est attiré par ce
Portrait
d'homme en Bacchus
(n° 5) : non que l'homme soit
séduisant; on croit deviner en lui un
exhibitionnisme que sa plastique ne justifie pas - et
l'index pointé vers le Silène (le satyre
très laid, père nourricier de
Bacchus-Dionysos) exclut toute pensée de
perfection physique; peu importe. Cet homme, peint en
Bacchus, est à demi enroulé dans un manteau
d'un rouge éteint, posé comme une cape aux
mille plis sur la peau de bête qui recouvre en
partie le corps nu, robuste et charnu, de l'inconnu (dont
on avait pensé un moment qu'il était le
Régent). La peau de bête est virile, la pose
du personnage ouvertement
efféminée :
un pied nu levé pour faire saillir le mollet; un
sein découvert; la main droite recourbée
afin de retenir un morceau du tissu. Nul scandale
apparent, un léger trouble seulement devant
l'affichage, en toute candeur et bonne conscience, d'un
mélange de masculin et de féminin. On sort
du domaine sexuel avec cette draperie rouge encore,
classique : un rideau de théâtre qui
ouvre sur un paysage (Composition décorative
avec rideaux
, n° 7); elle marque son
appartenance à la série «draperies
rouges» en n'offrant pas de seuls plis rigides et
verticaux, comme un rideau de théâtre :
un second rideau est posé de biais, avec des plis
savamment creusés. Retour à l'ambivalence
sexuelle avec le Portrait
d'un jeune gentilhomme
inconnu
(n° 46). La main
gauche, féminine,
sort de la manchette en dentelle pour s'appuyer avec
mollesse sur le support en pierre d'une vasque, tandis
que la droite relève les plis d'un manteau rouge
vermillon doublé de soie rose.
Voici (Marie-Anne de
Châteauneuf, n° 53) une autre
étoffe rouge, où le thème de rouge
est uniquement féminin. Ce n'est plus une
draperie, ni un manteau, c'est une robe de velours
cramoisi, portée par l'actrice qui tient, au
Théâtre-Français, le rôle
d'Ariane dans Ariane de Thomas Corneille. La
douceur du velours incite à la caresse, la
profondeur d'une couleur qui évoque le rubis
embrase. Nous sommes au théâtre, lieu de
l'excès des passions : la robe est
surféminisée, avec sa taille
soulignée par des perles,
son
décolleté
où un nud jaune orangé piqué
des pierres précieuses attire les regards, les
broderies du haut de la robe et celles de la seule manche
visible.
Non loin de là, un
portrait raffiné de Voltaire
(n° 54) : et que voit-on au revers gauche
de son gilet de velours, opportunément
retourné ? la doublure rouge, mince filet de
couleur, comme une allusion discrète à une
draperie rouge qui serait ici, en effet,
déplacée, mais que Largillierre ne peut,
semble-t-il, s'empêcher de rendre présente.
On citait plus haut La Belle
Strasbourgeoise : elle a droit à
son filet
rouge,
aperçu sous une fente de son manteau noir. Encore
un justaucorps doublé de
rouge, dans le
Portrait du seigneur de Landreville
(n° 60); Largillierre varie sa
manière : une draperie rouge, semblable au
rideau de théâtre de Composition
décorative
; la doublure cerise est mise
en valeur par des rappels de rouge : le dos d'un
livre, le velours d'un siège. Une femme, cette
fois : présence minimale de tissu rouge avec
ce nud écarlate posé sur les fines
dentelles blanches de la femme de l'orfèvre Thomas
Germain (n° 55).
Et des enfants. Une
draperie
rouge dans ce
Portrait de John Bateman enfant en Cupidon
(n° 57), presque froissée, où le
modèle est nu sous le tissu; une draperie encore,
et rouge, dans ce portrait d'un enfant non
identifié (Portrait d'un jeune prince,
n° 59). Dans le portrait de l'enfant en
Cupidon, le tissu voile, selon la tradition, le sexe,
mais surtout, met en valeur la jambe nue, elle-même
rendue plus attirante par la position du pied
dressé; l'enfant du second portrait est, lui,
habillé, mais sa jambe et surtout son pied, se
détachent sur les plis de l'étoffe
rouge : une
curieuse chaussure,
un brodequin lacé par-devant, qui monte
jusqu'à mi-mollet, mais se trouve
découpé de manière à laisser
voir les orteils nus. Étonnant! La chaussure est
traditionnelle, on reconnaît le brodequin des
légionnaires romains; le curieux est qu'elle soit
au pied d'un enfant, fût-il prince.
On sait que Largillierre
s'est formé en imitant les peintres flamands et
leurs natures mortes. Les fruits, dans certains tableaux
(n° 61 et n° 63), se détachent
sur des tissus drapés de couleur rouge. C'est un
rappel du rouge des pêches mûres, mais on
n'est pas convaincu; la sensualité des tissus est
étrangère à celle des fruits, et
tout d'un coup, la draperie rouge nous paraît
presque artificielle et convenue. On change de genre et
de style, d'atmosphère aussi, avec les tableaux
religieux. Dans le Portement de croix
(n° 22), Largillierre ne peut
s'empêcher de draper saint Jean (à droite)
dans un manteau rouge, qu'il retient d'un main et auquel
répond la draperie presque orange d'une suivante
du Christ; fidèle à lui-même, mais
avec discrétion. En revanche, son goût est
comme sublimé par l'obligation de n'être pas
profane dans la Sainte femme au pied de la croix
(n° 16) :
la
croix où le Christ est
cloué se
détache sur un fond d'un rouge de draperie, mais
tous les plis ont disparu, le rouge est
uniformément étalé, c'est une tache
de sang, le sang de la passion christique, bien entendu.
Pourtant, on est surpris, au milieu de ce tragique
indéniable, du voile qui ceint les reins du
Christ; il est austère et blanc, et ne fait que
mieux ressortir la surface rouge, dans le fond, mais
paraît étrangement coquet avec son lien
à même la peau qui montre l'attache de la
jambe, et le retroussis à droite,
où
le tissu
s'élève
au mépris de la pesanteur.
Et puis, en dehors de ce
que l'on aimerait appeler l'obsession des plis rouges, un
petit Paysage
(n° 6; 36 x 64 cm). Il est
accroché dès l'entrée de
l'exposition, charmeur et charmant. L'homme et la femme
comme perdus dans le paysage, assis au pied d'un
chêne, annoncent Watteau, et les deux autres
personnages presque indistincts dans la clairière.
Derrière les arbres, lui aussi à deviner,
tout au fond, un
lac bleu dans
l'ocre des feuillages. Un antiportrait,
exécuté par ce spécialiste des
portraits; un morceau de nature, onirique, où sont
oubliés tissus et plis, brocarts, satins et
velours, couleurs écarlates ou cramoisies,
couleurs de cerise, de rubis, de coquelicot ou de
sang.