30 novembre 2003. Complété le 13 janvier 2004
 

Musée Jacquemart André
158, boulevard Haussmann
Nicolas de Largillierre. 1656 - 1746
Exposition : 14 octobre 2003 - 22 février 2004
(prolongation)
Tous les jours sans exception de 10h à 18h
Entrée : 8 euros

Catalogue, 191 p., 65 numéros, en couleur : 39 euros


 

 

Largillierre et les Goncourt  

 

 

 

  L'éblouissement du rouge

 

- Largillierre ?
- Le peintre de la Belle Strasbourgeoise.

L'association est bien établie, et le phénoménal chapeau noir et biscornu du modèle, à peine adouci par le king charles frisé et les dentelles est comme la signature de l'artiste. Il serait ridicule de limiter la production du peintre à cet unique tableau! Portraitiste, peintre de natures mortes, auteur de toiles religieuses, il est montré dans cette exposition sous tous ces aspects. On le voit aussi, lui-même, et il nous reçoit chez lui; chez lui, c'est-à-dire dans un atelier imaginaire (n° 14). Trois hommes, tous trois drapés dans d'exubérantes pièces de tissu; autant les costumes sont réalistes, justaucorps de velours et chemises de dentelle, autant ces draperies théâtrales et sensuelles aux couleurs harmonisées, rouge, jaune orangé et vert tendre un peu doré, étonnent, rappelées dans le coin gauche en haut par un tissu plutôt sobre, lui. Jusquà la monarchie de Juillet, les hommes se sont habillés de tissus recherchés, - velours, dentelles, satin, - dont les couleurs pouvaient être enviées par les femmes, et les Goncourt, Edmond surtout, étaient fort sensibles aux vêtements; dans les vêtements, aux couleurs et aux matières.

«Vu aux Commissaires-Priseurs une collection d'habits du XVIIIe siècle : habits fleur de soufre, gorge de pigeon, pluie de rose, caca dauphin […]» (Goncourt, Journal, 22 avril 1857).

Nous sommes là sous Louis XVI; Largillière est du tout début du XVIIIe siècle. Reste qu'il fut sensible, lui aussi, à la couleur des vêtements, à «la folie des couleurs» (Goncourt, ibid.).

Les échevins étaient voués au rouge, portant des robes écarlates; Largillierre les a souvent peints, donnant à voir le signe matériel d'un pouvoir officiel à respecter. Ce rouge-là, cette couleur honorifique, Largillierre se l'est appropriée, comme s'il prolongeait dans ses représentations plus personnelles, la majesté du rouge, et l'utilisait à des fins secrètes. Les vêtements sont rendus sensibles à l'œil, mais on assiste à une sorte d'indépendance des étoffes, où le rouge est privilégié. Le rouge se fait draperies, manteaux ou robes, il cache, mais il indique aussi, et l'on passe d'une majesté honorifique à une sensualité toute privée.

On entend bien que l'art du peintre se mesure, en partie, à sa capacité de rendre sur la toile les plis d'une étoffe, le jeu des lumières, les dégradés de couleur. Mais n'est-il pas étonnant de répéter, dans nombre de tableaux, la représentation d'étoffes rouges, comme si elles étaient la marque de l'artiste ? Effet de style ou tic ? Passion secrète, mais passion de quoi ? Répétition, en tout cas.

Largillierre, peintre de la draperie rouge ? Une telle draperie, dans Vénus et Adonis (n° 24), est accrochée, hors de toute vraisemblance, aux branches d'un arbre proche de Vénus, s'étalant à ses pieds : est-ce le symbole un peu lourd de l'amour physique ? Peut-être. Et dans le même tableau, une autre pièce de tissu, orange cette fois, pour voiler le bas du ventre de Cupidon et ses jambes, une autre encore, aérienne, tranparente, souligne plutôt qu'elle ne cache les fesses et la jambe potelée du petit Cupidon. On est attiré par ce Portrait d'homme en Bacchus (n° 5) : non que l'homme soit séduisant; on croit deviner en lui un exhibitionnisme que sa plastique ne justifie pas - et l'index pointé vers le Silène (le satyre très laid, père nourricier de Bacchus-Dionysos) exclut toute pensée de perfection physique; peu importe. Cet homme, peint en Bacchus, est à demi enroulé dans un manteau d'un rouge éteint, posé comme une cape aux mille plis sur la peau de bête qui recouvre en partie le corps nu, robuste et charnu, de l'inconnu (dont on avait pensé un moment qu'il était le Régent). La peau de bête est virile, la pose du personnage ouvertement efféminée : un pied nu levé pour faire saillir le mollet; un sein découvert; la main droite recourbée afin de retenir un morceau du tissu. Nul scandale apparent, un léger trouble seulement devant l'affichage, en toute candeur et bonne conscience, d'un mélange de masculin et de féminin. On sort du domaine sexuel avec cette draperie rouge encore, classique : un rideau de théâtre qui ouvre sur un paysage (Composition décorative avec rideaux…, n° 7); elle marque son appartenance à la série «draperies rouges» en n'offrant pas de seuls plis rigides et verticaux, comme un rideau de théâtre : un second rideau est posé de biais, avec des plis savamment creusés. Retour à l'ambivalence sexuelle avec le Portrait d'un jeune gentilhomme inconnu (n° 46). La main gauche, féminine, sort de la manchette en dentelle pour s'appuyer avec mollesse sur le support en pierre d'une vasque, tandis que la droite relève les plis d'un manteau rouge vermillon doublé de soie rose.

Voici (Marie-Anne de Châteauneuf, n° 53) une autre étoffe rouge, où le thème de rouge est uniquement féminin. Ce n'est plus une draperie, ni un manteau, c'est une robe de velours cramoisi, portée par l'actrice qui tient, au Théâtre-Français, le rôle d'Ariane dans Ariane de Thomas Corneille. La douceur du velours incite à la caresse, la profondeur d'une couleur qui évoque le rubis embrase. Nous sommes au théâtre, lieu de l'excès des passions : la robe est surféminisée, avec sa taille soulignée par des perles, son décolleté où un nœud jaune orangé piqué des pierres précieuses attire les regards, les broderies du haut de la robe et celles de la seule manche visible.

Non loin de là, un portrait raffiné de Voltaire (n° 54) : et que voit-on au revers gauche de son gilet de velours, opportunément retourné ? la doublure rouge, mince filet de couleur, comme une allusion discrète à une draperie rouge qui serait ici, en effet, déplacée, mais que Largillierre ne peut, semble-t-il, s'empêcher de rendre présente. On citait plus haut La Belle Strasbourgeoise : elle a droit à son filet rouge, aperçu sous une fente de son manteau noir. Encore un justaucorps doublé de… rouge, dans le Portrait du seigneur de Landreville (n° 60); Largillierre varie sa manière : une draperie rouge, semblable au rideau de théâtre de Composition décorative…; la doublure cerise est mise en valeur par des rappels de rouge : le dos d'un livre, le velours d'un siège. Une femme, cette fois : présence minimale de tissu rouge avec ce nœud écarlate posé sur les fines dentelles blanches de la femme de l'orfèvre Thomas Germain (n° 55).

Et des enfants. Une draperie rouge dans ce Portrait de John Bateman enfant en Cupidon (n° 57), presque froissée, où le modèle est nu sous le tissu; une draperie encore, et rouge, dans ce portrait d'un enfant non identifié (Portrait d'un jeune prince, n° 59). Dans le portrait de l'enfant en Cupidon, le tissu voile, selon la tradition, le sexe, mais surtout, met en valeur la jambe nue, elle-même rendue plus attirante par la position du pied dressé; l'enfant du second portrait est, lui, habillé, mais sa jambe et surtout son pied, se détachent sur les plis de l'étoffe rouge : une curieuse chaussure, un brodequin lacé par-devant, qui monte jusqu'à mi-mollet, mais se trouve découpé de manière à laisser voir les orteils nus. Étonnant! La chaussure est traditionnelle, on reconnaît le brodequin des légionnaires romains; le curieux est qu'elle soit au pied d'un enfant, fût-il prince.

On sait que Largillierre s'est formé en imitant les peintres flamands et leurs natures mortes. Les fruits, dans certains tableaux (n° 61 et n° 63), se détachent sur des tissus drapés de couleur rouge. C'est un rappel du rouge des pêches mûres, mais on n'est pas convaincu; la sensualité des tissus est étrangère à celle des fruits, et tout d'un coup, la draperie rouge nous paraît presque artificielle et convenue. On change de genre et de style, d'atmosphère aussi, avec les tableaux religieux. Dans le Portement de croix (n° 22), Largillierre ne peut s'empêcher de draper saint Jean (à droite) dans un manteau rouge, qu'il retient d'un main et auquel répond la draperie presque orange d'une suivante du Christ; fidèle à lui-même, mais avec discrétion. En revanche, son goût est comme sublimé par l'obligation de n'être pas profane dans la Sainte femme au pied de la croix (n° 16) : la croix où le Christ est cloué se détache sur un fond d'un rouge de draperie, mais tous les plis ont disparu, le rouge est uniformément étalé, c'est une tache de sang, le sang de la passion christique, bien entendu. Pourtant, on est surpris, au milieu de ce tragique indéniable, du voile qui ceint les reins du Christ; il est austère et blanc, et ne fait que mieux ressortir la surface rouge, dans le fond, mais paraît étrangement coquet avec son lien à même la peau qui montre l'attache de la jambe, et le retroussis à droite, où le tissu s'élève au mépris de la pesanteur.

Et puis, en dehors de ce que l'on aimerait appeler l'obsession des plis rouges, un petit Paysage (n° 6; 36 x 64 cm). Il est accroché dès l'entrée de l'exposition, charmeur et charmant. L'homme et la femme comme perdus dans le paysage, assis au pied d'un chêne, annoncent Watteau, et les deux autres personnages presque indistincts dans la clairière. Derrière les arbres, lui aussi à deviner, tout au fond, un lac bleu dans l'ocre des feuillages. Un antiportrait, exécuté par ce spécialiste des portraits; un morceau de nature, onirique, où sont oubliés tissus et plis, brocarts, satins et velours, couleurs écarlates ou cramoisies, couleurs de cerise, de rubis, de coquelicot ou de sang.

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