13 juin 2004
Je viens de faire quelques dessins que j espers reusi*

 

Jongkind
Musée d'Orsay
Jusqu'au 5 septembre 2004
Catalogue 231 pages, 40 euros
RMN Diffusion Seuil

Jongkind intime
Dessins, estampes et
lettres de Jongkind
et son entourage dans la
Collection Frits Lugt

Institut néerlandais
121, rue de Lille 75007 Paris
Tél. : 01 53 59 12 40
Jusqu'au 18 juillet 2004
Catalogue (très bien fait,
très bien présenté) 86 pages


ILLUSTRATION
Détail de Jongkind, La Seine et Notre-Dame de Paris, 1864
Jondkind RMN, p. 96

 
 

DU ROSE UN PEU SAUMONÉ, du «rose de lumière» (Goncourt, Journal, 4 août 1863) et du bleu tendre, couleurs d'aquarelle étalées en larges zones fluides; parfois des touches de gouache blanche afin de relever l'ensemble, et le crayon noir, indispensable, qui joue son rôle de représenter les formes sans apparaître en tant que matière ou couleur : La plage à Sainte-Adresse (1863; RMN, p. 132), toute bleu et rose, une mer sans vagues, la plage rose, le ciel rose et bleu; Le port d'Harfleur (1864; RMN, p. 135), où le bleu et le rose du ciel se retrouvent, à l'identique, dans la mer; Vue du port d'Honfleur à marée basse (RMN, p. 128), avec le paradoxe de nuages bleus dans un ciel rose; Bateaux de pêche sur l'Escaut (1866), encore du rose et du bleu, mièvres jamais.

CES PETITES AQUARELLES font lever des souvenirs lointains; non par le motif, mais pour ces couleurs, bleu et rose : La femme à l'ombrelle tournée vers la gauche, et celle tournée vers la droite (Essai de figure en plein air, 1886), par Claude Monet. Un petit tour à l'étage du musée d'Orsay : oui, non, je ne sais pas. Oui mais…

APRÈS LA VISITE au musée d'Orsay, une seconde visite s'impose : à l'Institut néerlandais, tout à côté, cinq minutes à pied. La Fondation Custodia y présente un très beau Jongkind intime. Avec des Dessins, estampes et lettres de Jongkind et son entourage dans la Collection Frits Lugt. Attention! . Cette exposition-dossier s'arrêtera le 18 juillet, tandis que vous pourrez vous rendre au musée d'Orsay jusqu'au 5 septembre. Cela saute aux yeux : les aquarelles de Jongkind annonçaient peut-être Monet, annonçaient peut-être, elles rappelaient, en toute certitude celles d'Eugène Isabey (1803-1886). Regardez Vue d'Étretat (Jongkind intime, n° 10) ou La Côte près de Dives-sur-mer (id., n° 12), ou l'inattendue Vue d'un village de la côte normande (id., n° 16) avec des falaises d'un bleu, oui, bleu, qui semble venir du ciel. Ces aquarelles où le rose et le bleu se distribuent en larges plages, pourraient être du pinceau de Jongkind. Peut-être est-ce également à Isabey que Jongkind doit l'idée d'utiliser, dans les aquarelles de la gouache blanche, pratique hétérodoxe eu égard à l'aquarelle lavée selon les règles. Pourquoi Isabey ? Il avait accompagné Émilien Nieuwerkerke à La Haye, en 1845. Nieuwerkerke, d'origine hollandaise (il sera naturalisé français le 3 avril 1849 avant d'être nommé surintendant des beaux-arts en décembre 1849) était encore simple sculpteur en 1845, mais amant déjà de la princesse Mathilde; il se rend à La Haye pour inaugurer sa statue de Guillaume le Taciturne. On fait se rencontrer le jeune Jongkind et Isabey, le courant passe, et Johan Barthold (Jean Baptiste) Jongkind arrive à Paris en 1846, à l'âge de vingt-sept ans. Eugène Isabey le prend dans son atelier de la place Pigalle et lui fera découvrir les côtes normande et bretonne, surtout normande : de là viennent les représentations, par Jongkind, de Sainte-Adresse, une villégiature proche du Havre, mise à la mode par Alphonse Karr, et où Edmond et Jules de Goncourt passaient des vacances (comme on ne disait pas encore) en 1850.

ET MONET ? JONGKIND et lui se sont connus en Normandie, au mois de septembre 1862; Monet reconnaîtra une dette à son égard, en même temps qu'une plus ancienne à Eugène Boudin (1824-1898) :

«complétant l'enseignement que j'avais reçu de Boudin, Jongkind fut à partir de ce moment [1862] mon vrai maître. C'est à lui que je dois l'éducation définitive de mon œil.»
(Cité par Yann Le Pichon, Les Peintres du bonheur, Laffont, 1987, p. 61).

MONET, JONGKIND ET BOUDIN passeront de longues journées ensemble à la fameuse ferme Saint-Siméon, au bord de la mer, en pleine campagne, dirigée de main ferme par la mère Toutain. Tout près de la ferme, la chapelle Notre-Dame de Grâce à Honfleur : Jongkind le premier en fit une aquarelle (La Chapelle de Grâce. Honfleur, 14 septembre 1864), Monet, la même année, une seconde, qui semble en être une réplique (voir les minuscules reproductions dans RMN, p. 118). Dans la filiation Isabey-Jongkind-Monet, Eugène Boudin a sa place; il fut, lui aussi, élève d'Isabey, et Monet lui fait connaître Jongkind à Trouville. Eugène Boudin avait été tant et si bien influencé par Jongkind, que les amateurs qui, vers 1871, n'étaient pas assez riches pour s'offrir des œuvres de Jongkind en achetaient de Boudin.

FACE AUX AQUARELLES rose et bleu de Jongkind, dénuées de toute opacité, pures surfaces derrière lesquelles rien n'est à chercher, voici Notre-Dame de Paris au clair de lune (1854; RMN, p. 89), toile presque fantastique avec ses nuages où l'on devinerait des lambeaux de chauves-souris, un ciel au bleu intense dégradé, et les murs noirs avec les éclairs de quelques fenêtres illuminées. L'inverse des aquarelles. Sur la berge, un garde national (?), des silhouettes aux occupations indéfinies, peut-être louches : tout est mystère, tout pourrait inquiéter. L'eau seule est éclairée d'une lumière venue de la pleine lune, les péniches ou les bateaux-lavoirs, sombres, eux. Comme pour illustrer ce double attrait de Jongkind vers une lumière presque pâle, à coup sûr apaisante, toujours montrée dans les aquarelles et parfois dans les toiles à l'huile, et vers une obscurité trouée par des éclats de lumière insolites, Jongkind a peint la même année qu'il représentait cette Notre-Dame nocturne une autre toile avec Notre-Dame en plein jour, ciel sans nuages, murs écrus et pierres aux reflets rosés. Un côté nocturne, un autre diurne.

UN MÊME TABLEAU PEUT déceler des oppositions, qui se font complémentaires au lieu de paraître inconciliables, tel Saint-Valéry-en-Caux, soleil couchant (1852; RMN, p. 126). Le ciel, la mer, la terre. Le ciel rougi par le soleil couchant mais avec une longue bande bleue; la mer étale, si claire, bordant la terre si sombre; la terre massive, à peine animée par quelques personnages indifférents au coucher de soleil; la mer monotone et apaisante, avec ses quelques voiliers, ses quelques baigneurs; tous, hommes et bâtiments de la main de l'homme, les navires, tous : lilliputiens.

LA TECHNIQUE DE Jongkind évolue, et sa manière de rendre la lumière, source d'une autre manière de peindre à l'impressionniste que celle reprise par Monet. Au lieu de zone étale, de petites touches en relief; la lumière est fractionnée au lieu d'être répartie également; les couleurs se heurtent presque, au lieu d'être harmonisées; bref, l'annonce de Pissarro, au lieu de Monet (voir, de Pissarro, par exemple, Lower Norwood, Londres, Effet de neige, 1870, Londres National Gallery). Ainsi Château de Meheing (1878; RMN, p. 157) dans une tonalité claire, et La rue Saint-Séverin, clair de lune (1877; RMN, p. 109) en sombre, bien que toujours éclairée par la lumière froide et laiteuse de la lune.

SOUS LA COMMUNE, LE JOUR même où des obus tombent autour de sa maison d'Auteuil, Edmond de Goncourt se rend avec Philippe Burty «dans des quartiers perdus, voir Jongkind» (Goncourt, Journal, jeudi 4 mai 1871). Ce qu'Edmond appelle des quartiers perdus, c'est Montparnasse, où Jongkind habitait, 9 rue de Chevreuse, depuis 1860. «Je ne connaissais pas le bonhomme», reconnaît Edmond (id.); Burty le connaissait, lui, car Jongkind l'avait sollicité, en même temps que Baudelaire, leur demandant à tous deux de faire la réclame de son Cahier de six eaux-fortes. Vues de Hollande, sept eaux-fortes imprimées par Delâtre en 1862. Le meilleur des imprimeurs parisiens, Auguste Delâtre : c'est chez lui que Jules de Goncourt, tout ému; fit tirer sa première eau-forte, un portrait d'Augustin de Saint-Aubin. Jongkind leur montre son Paris à lui, son Paris de papier, des esquisses de rues de Paris, du quartier Mouffetard, «des abords de Saint-Médard, où l'apothéose des couleurs grises et barboteuses du plâtre de Paris semble avoir été surprise par un magicien dans le rayonnement de son atmosphère aqueuse», écrit Edmond.

EN 1871, JONGKIND était déjà connu, se plaignant, parfois, d'être obligé de travailler de façon commerciale, peindre des tableaux pour les vendre, peindre pour vivre :

«Nous sommes fatigue, nous reçevons tous le Jours du mondes, et de tableaux à faire, c est qu'il me faut beaucoup de magie, pour contender mes pratique, et pour variée mes tableaux.»
(Lettre à Jules Fesser, 1er mai 1872, citée dans RMN, p. 179.)

Oublions l'orthographe; signalons que des lettres - écrites en jargon franco-batave, mais peu importe - on en voit de nombreuses à l'exposition de la Fondation Custodia. Le destinataire de la lettre citée, Jules Fesser, est le fils d'Alexandre Fesser, le mari bienveillant de Marie-Joséphine, devenue vers 1861 la maîtresse de Jongkind (le ménage à trois était parfaitement apaisé). Marie-Joséphine Fesser est la femme présente dans l'atelier lors de la visite d'Edmond : «un ange de dévouement, qui a l'air d'une matrulle de maison de tolérance». Jongkind alcoolique, avec une tendance au délire, avait, en effet besoin de la protection de cette femme, hollandaise comme lui, et peintre, on n'ose pas dire : comme lui!

LA VISITE DE GONCOURT dura plusieurs heures, et son compte rendu prend la forme d'une véritable interview. Jongkind avait beaucoup à montrer, car ses aquarelles étaient nombreuses, point de départ pour ses tableaux : «bien attendu [lire : bien entendu] j'ai fait des aquarelles apres les quelles j'ai fait mes tableaux» (lettre de novembre 1856, citée dans Jongkind intime, p. 43). On ne sait si Jongkind montra, parmi ses esquisses, des projets pour des marines. La mer suscitait, chez Edmond, un indéniable ennui, et on a l'impression que les embarcations, en réalité et en peinture, le laissaient froid. Peintre de bateaux, pourtant, Jongkind le fut avec application et constance, Hollande oblige. Ils tiennent le rôle, dans son art, des arbres dans celui des paysagistes français. Lorsque Jongkind est du côté de la mer et de la rivière, de l'eau, Edmond de Goncourt est, lui, du côté de la terre, toute sa vie sensible aux paysages, amoureux de l'art de Théodore Rousseau : «J'en suis resté [on est en 1889] au faire des Rousseau et des Dupré» (Journal, 11 juillet 1889). Tous deux, en revanche, communiaient dans le même amour de Paris, des rues de Paris. Certaines toiles parisiennes de Jongkind sont délibérément documentaires (Démolition de la rue des Francs-Bourgeois, 1868; RMN, p. 101; Jongkind en fit une eau-forte, en 1873), d'autres des recherches de perspective (La rue Picpus, 1870; RMN, p. 103), elles sont toutes précieuses par leur art mais aussi pour nous rendre présents des lieux qui furent vivants du temps qu'ils étaient peints, qui ont disparu.

«J'ai été un des premiers à apprécier le peintre [Jongkind]», écrit Edmond, toujours le 4 mai 1871. En tout cas, pas en 1852. Dans Le Salon de 1852 (repris dans Études d'art, 1893), pas la moindre mention de Jongkind. Disons, à la décharge d'Edmond et de Jules, que les paysagistes avaient envahi l'espace au Palais-Royal : ils occupaient une part du Salon carré, un côté de la galerie latérale et en haut, une salle entière à eux réservée. Cette année-là, au Salon, Jongkind présentait deux marines, Saint-Valéry-en-Caux, soleil couchant, cité plus haut, qui obtint la médaille de troisième classe, et Le Tréport le matin. Même ignorance de Jongkind dans La peinture à l'exposition de 1855 (republié dans Études d'art, à la suite du Salon de 1852), où Jongkind présenta, dans la section française de cette exposition universelle (ce que lui reprocheront ses compatriotes), Notre-Dame de Paris vue du quai de la Tournelle, Vue du quai d'Orsay et Lever de lune aux environs de Paris, exposés à côté du Paysan greffant un arbre par Millet. Si déçu de n'obtenir aucune récompense, qu'il repartit pour la Hollande : il reviendra… et mourra à la Côte Saint-André, près de Grenoble, en 1891, dans une maison achetée par Jules Fesser. En 1860, ses amis organisent une vente aux enchères, à l'hôtel Drouot, de tableaux et dessins; le produit de la vente devait permettre à Jongkind de revenir en France, et c'est alors que Mme Fesser le prit sous son aile angélique. Examinant les noms des amis qui offrirent des œuvres pour la vente aux enchères, on peut situer dans quel genre de peinture opérait Jongkind; parmi eux, Corot, Daubigny, Diaz, Isabey, Théodore Rousseau, Troyon, Ziem, un Ziem qui fut, lui aussi, élève de l'atelier d'Isabey. De Ziem, Edmond et Jules marquaient incidemment mais judicieusement la parenté avec Jongkind, lors d'un court séjour à Amsterdam :

«Les rues et les canaux prennent le soir, au crépuscule, les tons faux et chauds, les bleus et les violets des aquarelles anglaises. C'est un mélange de Ziem et de Jongkind.»
(Goncourt, Journal, 11 septembre 1861.)

PREMIER SALON DES REFUSÉS, 1863. On y remarqua, le terme est faible, Le Bain de Manet, plus connu sous le nom de Déjeuner sur l'herbe, et loin derrière dans le scandale, Dame blanche par Whistler; ce Salon est baptisé dans Le Charivari «Salon des parias» par Louis Leroy qui inventera, en 1874, le terme impressionniste. Jongkind y présente au public trois tableaux, Effet d'hiver. Patineurs, Canal en Hollande et Ruines en pays nivernais. Edmond aurait-il vu (avec Jules) Effet d'hiver ? Est-ce de ce tableau qu'il se souvient, seul, écrivant :

«Le patinage sur le lac du Bois de Boulogne, au crépuscule. […] Un peintre a rendu merveilleusement ce ciel, ces arbres, cette glace, ces patineurs : c'est Jongkind.»
(Goncourt, Journal, 11 décembre 1890.)

Un autre commentaire d'Edmond, après une visite au Salon de 1882 :

«Une chose me frappe dans ce Salon : c'est l'influence de Jongkind. Tout le paysage qui a une valeur, à l'heure qu'il est, descend de lui, lui emprunte ses ciels, ses atmosphères, ses terrains. Cela saute aux yeux et n'est dit par personne.»
(Goncourt, Journal, 17 juin 1882.)

Goncourt s'exprimait ainsi en 1882; on répétera ses propos, identiques, en 2004.


* Lettre de Jongkind au marchand d'art Hector Brame, Anvers, 21 septembre 1866, citée dans Jongkind intime, p. 57. Jongkind eut, toute sa vie, une orthographe et une syntaxe françaises déroutantes. Lorsque Goncourt va le voir en 1871, il l'entend s'exprimer «en patoisant un hollando-français»; son langage, à mesure qu'il se laisse aller à ses émotions (ou parce qu'il a trop bu) «se hollandise», écrit Edmond.

 

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