XI
La
France, - et ce sont deux Français très peu
chauvins qui parlent, - la France est aujourd'hui
la grande école de peinture, la gardienne du feu
sacré. Elle est le Portique où se disputent
les systèmes, l'atelier où les
procédés s'élaborent; elle est la
grande nation de l'art, la patrie de deux grandes
renommées : M. Ingres, M. Delacroix.
M. Ingres
est peut-être le peintre dont le pied de peinture
s'est payé le plus cher, lui vivant, depuis que la
peinture est. Son talent est reconnu par toutes les
écoles, par ses ennemis, par ses amis. Il a
enchaîné au char de sa gloire peintres,
amateurs, public, critiques même. C'est le
dictateur de la ligne, un Raphaël ressuscité
qui exige, pour la montre de son uvre,
l'apothéose égoïste d'une tribune de
Florence.
Raphaël!
À ce nom, la ligne, toute la ligne, ses
élégances et ses puretés, et ses
virginités, le trait divin presque, la
conquête humaine du beau, et la
tranquillité, l'immortelle harmonie, la
sérénité paisible, et le caprice
ondulant, et le serpentement amoureux de la forme, et la
greffe naïve de l'art gothique sur l'art païen,
l'ascension chrétienne de l'Antique! Cet hymne et
ce chant, cette merveille et ce miracle, vous croyez les
retrouver sous ce crayon glorifié :
hélas! vous ne trouverez qu'un crayon
appliqué, laborieux, peiné, expert en
raccourcis, mais asservi au terre-à-terre des
figurations d'ici-bas; vous ne trouverez qu'un
dessinateur, vous retrouverez le modèle! Dites,
Vinci, si les mains fameuses de ses femmes sont les
dignes surs des mains de votre Joconde ? Si
ces bouches fermées respirent ce sourire que
sourient dans vos toiles les lèvres aimées
de vos maîtresses ? Dites, Raphaël, si M.
Ingres promène autour des galbes enchantés
la caresse et l'enchantement de votre contour ?
Dites s'il a retrouvé cette prison aérienne
et magique où, tous deux, vous enfermiez, pour les
siècles futurs, les filles célestes de
votre foi, de votre imagination et de votre
cur ? Et dites encore si le dessin est cette
chose de dessiner correctement un nez, et si du dessin
vous n'aviez pas fait le poète de la
ligne ?
Oui donc,
M. Ingres est un dessinateur, un dessinateur
incontestable; mais le sentiment du dessin, la vie morale
que les anciens lui soufflaient, la beauté
intelligente, le baiser de Pygmalion dont ils animaient
sa froideur marmoréenne, cette
élévation du type dont ils faisaient sa
victoire, - et sa proie la plus désirable, -
où les trouvez-vous chez M. Ingres ? Est-ce
en ces images muettes de femmes; en ces bustes froids, en
ces physionomies silencieuses, en ces portraits morts de
si loin dépassés par le portraitiste
Coignet ? Est -ce en ces miniatures
dérisoires des aristocraties et des beautés
de la femme, en ces précieuses calomnies
où le poignet engorgé affecte les
emmanchements plébéiens, où l'ovale
fluxionné est déformé par des
bajoues morbides, où la pommette est fardée
de violet, où la figure ne tourne ni ne rondit,
enduite, d'un contour à l'autre, d'une teinte
plate, sans modelage de tons, fac-similé de la
linéature, et non miroirs vivants du visage et des
rayonnement de l'âme.
M. Ingres
a mieux réussi à reproduire la face de
l'homme, moins morbide, moins renouvelée et d'une
expression moins fugace que la face de la
femme.
Le
Portrait de M. Bertin, cette droite et claire raison
saisie dans une pose de vulgarité robuste; le
portrait de Cherubini, ce patriarche penché sous
la gloire et sous la bénédiction de sa
Muse, seraient deux beaux portraits, si la vie de la
chair n'y était glacée par cette
déplorable peinture porcelainée, hostile
à toute coloration animante.
À
ce défaut se joint, dans les autres portraits de
M. Ingres, l'excessive curiosité de l'accessoire;
et l'on dirait que, parfois, le but
préféré du portraitiste est
d'être le Memling d'un bras de fauteuil, d'une
lorgnette ou d'une broderie.
Que si
nous parlons du coloris de M. Ingres, c'est que M. Ingres
n'a pas fait à la couleur une renonciation franche
et complète. Comme Carrache guéri des
pompes matérielles de sa palette, il ne s'est pas
mis résolument au régime du blanc et du
noir. M. Ingres est beaucoup moins détaché
de la couleur qu'il ne le croit lui-même. S'il est
revenu pour toujours de cette belle erreur, la
Chapelle sixtine, que lui avait conseillée
le Concile du Titien, il a des tendances
dissimulées et sournoises au rose et au
violacé. Il aime peindre frais. Ne nous
lapidera-t-on qu'à moitié si nous
déclarons que, pour nous, ce coloriage cur
de rose de M. Ingres est une déplorable manie ?
Nous lui préférons encore ces tons
jaunâtres du poirier, employés dans les
mosaïques en bois, qu'affectaient les premiers
portraits et les premières études de M.
Ingres. Exceptons toutefois une étude de femme
nue, assise sur un lit, vue de dos, toute entière
dans la demi-teinte : le maître du
clair-obscur, Rembrandt lui-même, envierait la
couleur ambrée de ce torse pâle.
Ainsi
pourvu, le goût de M. Ingres emporte volontiers son
étude vers les Vénus aux charmes
révélés, les belles
déshabillées sur le tapis de pourpre,
l'étalage de la chair, le régal sensuel
fourni aux yeux par les couleurs vierges du Titien, les
Anadyomènes, les déesses enfantées
d'écume, habillées d'air, les nymphes
vautrées dans les clairières; et ce lui est
un sujet familier et cher que d'exposer des odalisques
fleur-de-pêcher sur des damiers à cases
bleues et rouges. Singulières et malheureuses
amours d'un dessinateur, et d'un dessinateur
spiritualiste! Quand Michel-Ange a des fantaisies
pareilles, il cherche à signifier dans une
musculature colossale et divine quelque énorme
volupté, une bestialité olympienne, les
géants embrassements d'une fille de la Terre et
d'un Jupiter emplumé; mais ce n'est guère
là, je pense, l'ambition, ni même l'affaire
de M. Ingres.
Sortez M.
Ingres du portrait ou de l'académie, vous aurez la
mesure de ce talent avare. M. Ingres ne tire rien de lui.
Il se demande lui-même au passé. Il extrait
péniblement son uvre des chefs-d'uvre.
Il cherche son âme et la glane à la sueur de
l'effort. Sa naïveté est un souvenir, son
caractère un archaïsme. Il supplée au
génie par la patience, au don par la conscience.
Mis face-à-face avec l'Histoire, M. Ingres appelle
vainement à son secours une certaine sagesse
d'ordonnance, la décence, la convenance, la
correction et cette dose raisonnable
d'élévation spirituelle qui demande un
public élevé au col!ège. Il
sème les personnages autour d'un centre d'action.
Il les place sans les grouper. Il jette, çà
et là, un bras, une jambe, une tête
parfaitement dessinés, et il croit sa tâche
finie quand il a assemblé des formes. Il ignore
absolument l'art de meubler une toile, d'intriguer
plastiquement une scène historique,
d'intéresser au fait des individus de planton dans
sa composition, en sorte que ces réunions
isolées, pour ainsi dire, ont le lien insuffisant
de ces banquets de souverains de l'Europe figurés
en cire.
M. Ingres
n'est grand, il ne touche même au religieux que
dans son Saint Symphorien, cette jeune et belle
statue de la Résignation, calme dans la furie
ambiante. - Mais je voudrais mener flairer un à un
à l'engouement public les petites tableaux de
genre de M. Ingres! Que je voudrais le mener à la
suite du peintre, dans la famille des rois et
l'alcôve des légendes, chez Henri II et chez
Francesca! La belle école! Comme M. Delaroche, le
metteur en scène inimitable, tirerait de là
de précieuses leçons! Comme M. Meissonier y
apprendrait la peinture des étoffes, et M. Leys le
sentiment historique.
Qu'ajouter
? - Un mot. - Il est dans tout siècle d'immenses
réputations, bâties à l'amiable par
toutes les impuissances, et dont toutes les envies se
servent comme de massues, pour assommer les vraies
gloires.
XII
En face
la royauté de M. Ingres se dresse la
royauté de M. Delacroix, royauté moins
assise et moins officielle, plus fondée sur la
reconnaissance des gens du métier que sur
l'idôlatrie du public.
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