Edmond & Jules de Goncourt

La Peinture à l'Exposition universelle de 1855 (extrait)

Cité selon E. et J. de Gonvourt, Études d'art, Librairie des Bibliophiles, 1893, p. 189-196

 

XI

La France, - et ce sont deux Français très peu chauvins qui parlent, - la France est aujourd'hui la grande école de peinture, la gardienne du feu sacré. Elle est le Portique où se disputent les systèmes, l'atelier où les procédés s'élaborent; elle est la grande nation de l'art, la patrie de deux grandes renommées : M. Ingres, M. Delacroix.

M. Ingres est peut-être le peintre dont le pied de peinture s'est payé le plus cher, lui vivant, depuis que la peinture est. Son talent est reconnu par toutes les écoles, par ses ennemis, par ses amis. Il a enchaîné au char de sa gloire peintres, amateurs, public, critiques même. C'est le dictateur de la ligne, un Raphaël ressuscité qui exige, pour la montre de son œuvre, l'apothéose égoïste d'une tribune de Florence.

Raphaël! À ce nom, la ligne, toute la ligne, ses élégances et ses puretés, et ses virginités, le trait divin presque, la conquête humaine du beau, et la tranquillité, l'immortelle harmonie, la sérénité paisible, et le caprice ondulant, et le serpentement amoureux de la forme, et la greffe naïve de l'art gothique sur l'art païen, l'ascension chrétienne de l'Antique! Cet hymne et ce chant, cette merveille et ce miracle, vous croyez les retrouver sous ce crayon glorifié : hélas! vous ne trouverez qu'un crayon appliqué, laborieux, peiné, expert en raccourcis, mais asservi au terre-à-terre des figurations d'ici-bas; vous ne trouverez qu'un dessinateur, vous retrouverez le modèle! Dites, Vinci, si les mains fameuses de ses femmes sont les dignes sœurs des mains de votre Joconde ? Si ces bouches fermées respirent ce sourire que sourient dans vos toiles les lèvres aimées de vos maîtresses ? Dites, Raphaël, si M. Ingres promène autour des galbes enchantés la caresse et l'enchantement de votre contour ? Dites s'il a retrouvé cette prison aérienne et magique où, tous deux, vous enfermiez, pour les siècles futurs, les filles célestes de votre foi, de votre imagination et de votre cœur ? Et dites encore si le dessin est cette chose de dessiner correctement un nez, et si du dessin vous n'aviez pas fait le poète de la ligne ?

Oui donc, M. Ingres est un dessinateur, un dessinateur incontestable; mais le sentiment du dessin, la vie morale que les anciens lui soufflaient, la beauté intelligente, le baiser de Pygmalion dont ils animaient sa froideur marmoréenne, cette élévation du type dont ils faisaient sa victoire, - et sa proie la plus désirable, - où les trouvez-vous chez M. Ingres ? Est-ce en ces images muettes de femmes; en ces bustes froids, en ces physionomies silencieuses, en ces portraits morts de si loin dépassés par le portraitiste Coignet ? Est -ce en ces miniatures dérisoires des aristocraties et des beautés de la femme, en ces précieuses calomnies où le poignet engorgé affecte les emmanchements plébéiens, où l'ovale fluxionné est déformé par des bajoues morbides, où la pommette est fardée de violet, où la figure ne tourne ni ne rondit, enduite, d'un contour à l'autre, d'une teinte plate, sans modelage de tons, fac-similé de la linéature, et non miroirs vivants du visage et des rayonnement de l'âme.

M. Ingres a mieux réussi à reproduire la face de l'homme, moins morbide, moins renouvelée et d'une expression moins fugace que la face de la femme.

Le Portrait de M. Bertin, cette droite et claire raison saisie dans une pose de vulgarité robuste; le portrait de Cherubini, ce patriarche penché sous la gloire et sous la bénédiction de sa Muse, seraient deux beaux portraits, si la vie de la chair n'y était glacée par cette déplorable peinture porcelainée, hostile à toute coloration animante.

À ce défaut se joint, dans les autres portraits de M. Ingres, l'excessive curiosité de l'accessoire; et l'on dirait que, parfois, le but préféré du portraitiste est d'être le Memling d'un bras de fauteuil, d'une lorgnette ou d'une broderie.

Que si nous parlons du coloris de M. Ingres, c'est que M. Ingres n'a pas fait à la couleur une renonciation franche et complète. Comme Carrache guéri des pompes matérielles de sa palette, il ne s'est pas mis résolument au régime du blanc et du noir. M. Ingres est beaucoup moins détaché de la couleur qu'il ne le croit lui-même. S'il est revenu pour toujours de cette belle erreur, la Chapelle sixtine, que lui avait conseillée le Concile du Titien, il a des tendances dissimulées et sournoises au rose et au violacé. Il aime peindre frais. Ne nous lapidera-t-on qu'à moitié si nous déclarons que, pour nous, ce coloriage cœur de rose de M. Ingres est une déplorable manie ? Nous lui préférons encore ces tons jaunâtres du poirier, employés dans les mosaïques en bois, qu'affectaient les premiers portraits et les premières études de M. Ingres. Exceptons toutefois une étude de femme nue, assise sur un lit, vue de dos, toute entière dans la demi-teinte : le maître du clair-obscur, Rembrandt lui-même, envierait la couleur ambrée de ce torse pâle.

Ainsi pourvu, le goût de M. Ingres emporte volontiers son étude vers les Vénus aux charmes révélés, les belles déshabillées sur le tapis de pourpre, l'étalage de la chair, le régal sensuel fourni aux yeux par les couleurs vierges du Titien, les Anadyomènes, les déesses enfantées d'écume, habillées d'air, les nymphes vautrées dans les clairières; et ce lui est un sujet familier et cher que d'exposer des odalisques fleur-de-pêcher sur des damiers à cases bleues et rouges. Singulières et malheureuses amours d'un dessinateur, et d'un dessinateur spiritualiste! Quand Michel-Ange a des fantaisies pareilles, il cherche à signifier dans une musculature colossale et divine quelque énorme volupté, une bestialité olympienne, les géants embrassements d'une fille de la Terre et d'un Jupiter emplumé; mais ce n'est guère là, je pense, l'ambition, ni même l'affaire de M. Ingres.

Sortez M. Ingres du portrait ou de l'académie, vous aurez la mesure de ce talent avare. M. Ingres ne tire rien de lui. Il se demande lui-même au passé. Il extrait péniblement son œuvre des chefs-d'œuvre. Il cherche son âme et la glane à la sueur de l'effort. Sa naïveté est un souvenir, son caractère un archaïsme. Il supplée au génie par la patience, au don par la conscience. Mis face-à-face avec l'Histoire, M. Ingres appelle vainement à son secours une certaine sagesse d'ordonnance, la décence, la convenance, la correction et cette dose raisonnable d'élévation spirituelle qui demande un public élevé au col!ège. Il sème les personnages autour d'un centre d'action. Il les place sans les grouper. Il jette, çà et là, un bras, une jambe, une tête parfaitement dessinés, et il croit sa tâche finie quand il a assemblé des formes. Il ignore absolument l'art de meubler une toile, d'intriguer plastiquement une scène historique, d'intéresser au fait des individus de planton dans sa composition, en sorte que ces réunions isolées, pour ainsi dire, ont le lien insuffisant de ces banquets de souverains de l'Europe figurés en cire.

M. Ingres n'est grand, il ne touche même au religieux que dans son Saint Symphorien, cette jeune et belle statue de la Résignation, calme dans la furie ambiante. - Mais je voudrais mener flairer un à un à l'engouement public les petites tableaux de genre de M. Ingres! Que je voudrais le mener à la suite du peintre, dans la famille des rois et l'alcôve des légendes, chez Henri II et chez Francesca! La belle école! Comme M. Delaroche, le metteur en scène inimitable, tirerait de là de précieuses leçons! Comme M. Meissonier y apprendrait la peinture des étoffes, et M. Leys le sentiment historique.

Qu'ajouter ? - Un mot. - Il est dans tout siècle d'immenses réputations, bâties à l'amiable par toutes les impuissances, et dont toutes les envies se servent comme de massues, pour assommer les vraies gloires.

XII

En face la royauté de M. Ingres se dresse la royauté de M. Delacroix, royauté moins assise et moins officielle, plus fondée sur la reconnaissance des gens du métier que sur l'idôlatrie du public.

[…]

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