16 avril 2006

 

Les Goncourt, de l'histoire au roman, vus par Marc Fumaroli

Marc Fumaroli, de l'Académie française
Exercices de lecture, De Rabelais à Paul Valéry 
Éditions Gallimard, nrf
février 2006
35 euros

 

 
 

La rumeur publique

l'avait annoncé : dans Exercices de lecture, Marc Fumaroli traitait des Goncourt. On connaissait la préface de Madame Gervaisais, on avait vu l'exposition sur Caylus, on connaissait d'autres textes de Fumaroli, loin, bien loin des Goncourt, on appréciait : on acheta. Un sous-titre qui «défrise» (une expression qu'affectionnait Paul Léautaud) : «De Rabelais à Valéry». Deux monstres sacrés, mais tant étudiés, déjà. En réalité, le bien connu et toujours aimé (comment ne pas… ?) Rabelais ouvre le défilé d'une manière assez oblique et Valéry, au Purgatoire des auteurs, lui, et pour longtemps semble-t-il, ferme les pages, à peine présent dans une étude générale sur le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Ils ne sont, ni l'un ni l'autre, l'objet d'une recherche approfondie, tandis que les Goncourt!… Trois chapitres leur sont consacrés à l'intérieur du XIXe siècle, puisque l'ouvrage rassemble des analyses concernant 1) les XVIe et XVIIe siècles, 2) le XVIIIe siècle, 3) le XIXe siècle. Rien pour le XXe siècle, mais des remarques sur des auteurs de cette période, éclairantes et toujours pertinentes, à glaner çà et là dans ce recueil monumental. L'ambition est encyclopédique, mais l'ensemble est dominé, dans son esprit, par Chateaubriand, et dans son style par le Bossuet du Discours sur l'histoire universelle, le tout avec le zeste d'ironie requis pour accrocher l'attention du lecteur, et des expressions juste assez familières pour montrer que le livre fut écrit à cheval sur la fin du XXe et le début du XXIe siècle.

Posons la question : pourquoi

les Goncourt ? Les Goncourt parce que Madame Gervaisais, et Madame Gervaisais parce que Rome ? Si Fumaroli avait assisté aux dîners Magny, on subodore qu'il eût été du côté de Sainte-Beuve et de Renan contre les Goncourt, lorsque les uns et les autres s'opposaient en paroles. Les Goncourt, pour qui l'Antiquité a été «inventée» pour être le pain es professeurs, pour qui le XVIIe siècle n'existe pas, semblent fort éloignés de l'univers intellectuel qui se dessine dans Exercices de lecture. Pourtant,, Fumaroli donne sur Madame Gervaisais bien des idées fortes, dont la plupart avaient été formulées ou esquissées dans sa préface de l'édition en Folio. Révérence gardée, Fumaroli a rongé l'os Madame Gervaisais jusqu'à l'extrême. Sont démontés les mécanismes par lesquels la Rome catholique s'empare des âmes, puis se transforme en femme séductrice, Lilith plutôt qu'Eve. Ces roueries que voulaient dénoncer les Goncourt, mais qu'ils avaient fait entrer dans un cadre romanesque, Fumaroli les étale sous nos yeux, les décrypte avec tant de finesse et de sûreté qu'il ne nous reste plus qu'à acquiescer et à lire le roman avec une certaine distance. D'autant plus que l'auteur d'Exercices de lecture nous prévient charitablement que si la Rome papale est la Grande Manipulatrice, les Goncourt manipulent, de leur côté, les lecteurs de Madame Gervaisaus pour qu'ils voient à la fois Rome et l'héroïne de ce roman très noir par leurs propres yeux.

On ne regrette qu'une

chose : que Fumaroli ne s'attaque pas à d'autres romans des Goncourt. Sœur Philomène, tout antérieur que soit ce livre paru en 1861, apporterait peut-être un contrepoids à Madame Gervaisais et aux coups assenés à une religion catholique pratiquée, au moins par les dirigeants manipulateurs, sur le mode italien. Philomène est à la fois une sœur de charité et une amoureuse, loin du dessèchement programmé par des prêtres sectaires italiens et, en effet, si efficace à l'égard de Mme Gervaisais. Madame Gervaisais s'est enfoncée, marionnette masochiste, dans la folie : elle est une femme, et Fumaroli voit en la trop célèbre misogynie des Goncourt (une idée reçue, qui serait à réexaminer) l'origine de cet acharnement sur une femme, mais dans Sœur Philomène, celui qui meurt après une déchéance longuement décrite, c'est l'interne Barnier. Dans Charles Demailly (1860), c'est un homme qui est le jouet d'une femme sadique, c'est Charles qui devient fou; dans Manette Salomon, si Coriolis ne devient pas fou, il est comme vidé de sa substance - par une femme, il est vrai. Fumaroli signalait à juste titre, déjà dans sa préface de l'édition Folio, l'influence que le livre de Michelet, Le Prêtre, la Femme et la Famille (paru en 1845 sous le titre Du prêtre, de la femme, de la famille, puis réédité en 1861), eut sur les Goncourt. Cela dit, si les Goncourt ont pu pensé que Michelet était «stupide» (cité en note dans Exercices de lecture, p. 699; les Goncourt ont écrit dans leur journal, le 3 octobre 1861 : «Il y a bien des stupidités dans Michelet», ce qui est différent), leur jugement sur lui fut moins carré. Le 12 mars 1864, ils lui apportent Renée Mauperin et commentent, visite faite : «On resterait des heures à l'entendre battre et remuer des idées, souvent fausses, paradoxales, mais qui ne sont jamais les idées courantes et prostituées».

Ces remarques ne sont pas

des réserves, mais des réactions devant des écrits qui ne suscitent jamais l'indifférence. On contestera, en revanche, l'influence que Fumaroli semble accorder à Voltaire sur la pensée des Goncourt. Les Goncourt s'éprouvaient athées, dépourvus du moindre scrupule de conscience et ne se cachaient pas de l'être, sans aller jusqu'à s'en glorifier ou à tenter de répandre la bonne parole de l'indifférence religieuse. Voltaire, lui, était militant, et obligé de se donner une couverture au moins de déiste, mais au XIXe siècle, il devint caricatural. Les Goncourt détestaient le Voltaire qui fut construit dès la Révolution accomplie, devenu un dieu (ironie des choses! on n'accordera cependant à ce dieu qu'une initiale minuscule) pour les petits-bourgeois et les commerçants de la monarchie de Juillet. Le vrai Voltaire, d'esprit si aristocratique, qui se tenait à l'écart de la canaille (un mot, au XVIIIe siècle, plus descriptif que péjoratif) , eût été indigné de l'image que se fit de lui le XIXe siècle. Pour les Goncourt, Voltaire, c'est celui que les bourgeois avaient refait à leur gré, et à ce Voltaire, libre-penseur étriqué, ils refusaient toute estime. Tout comme ils éprouvaient le plus grand mépris pour les démonstrations de Sainte-Beuve, faisant ostensiblement gras le vendredi saint. Le seul point commun aux Goncourt et à Voltaire fut leur condescendance à l'égard de l'idée de Dieu : «Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer» (Voltaire, Épître à l'auteur des Trois Imposteurs), mais l'inventer pour munir le peuple d'une morale à son niveau (bas, le niveau). Pour les Goncourt, Dieu est juste assez bon pour les femmes, de préférence les femmes non instruites, ou les jeunes filles de la bonne société, à condition qu'elles se déniaisent, devenues femmes. Dans Renée Mauperin, l'abbé Blampoix (inspiré par l'abbé Bautain, 1796-1867, auteur de La Chrétienne de nos jours, Lettres spirituelles, paru en 1859, et professeur de théologie à la Sorbonne depuis 1853), mondain, trop tolérant, praticien du chemin de velours, est une version rose et sucrée des prêtres italiens brutaux et sadiques. Mme Mauperin, jusqu'alors incroyante comme son mari, lui dit sortir pour aller se confesser à cet abbé. Son mari «la regarda, ne lui dit rien» et sortit de la pièce en fredonnant : pour lui, elle était devenue soudain une sotte (ch. VI). Rassurez-vous : ce n'était de la part de la fausse dévote qu'une feinte.

Voici, dans Exercices de lecture, une

contribution donnée lors d'un colloque qui eut lieu au Palais du Luxembourg à l'occasion du centenaire du prix Goncourt, intitulée : «Le "Siècle" des Goncourt», où il faut entendre «le siècle» comme le siècle aimé des Goncourt, le XVIIIe d'avant la Révolution. On sort du domaine romanesque de Madame Gervaisais, mais on reste dans celui de la polémique. Véhéments et sincères, les Goncourt veulent rendre au XVIIIe siècle ce qui lui est dû : ce fut la plus grande époque de la France, qui mériterait plus que le XVIIe siècle l'appellation de «Grand Siècle». Tout aussi véhément, Fumaroli reconnaît aux Goncourt le rôle de précurseurs par eux joué : «Historiens du dernier siècle de la monarchie, les Goncourt ont été aussi les premiers historiens de l'art rocaille» (Exercices de lecture, p. 629). On agrée, mais la question demanderait une étude plus longue que celle fournie à l'occasion du colloque. Ce ne serait pas pour faire peur à Marc Fumaroli, qui aurait simplement besoin d'un espace plus grand pour développer ses idées. Et peut-être ses yeux (et son esprit), qui semblent faits pour le grand genre, auaient-ils besoin, au préalable, d'un effort d'accomodation pour saisir ce qu'a de curieux et de rare l'histore à la mode Goncourt, de contourné et d'original. Passer de Poussin aux vignettes d'Eisen ou de Gravelot…

On se demande, après

la lecture des très consistantes et brillantes pages de Fumaroli sur Madame Gervaisais, si les Goncourt historiens n'étaient pas déjà soumis («déjà», car ils furent historiens ou auteurs de nouvelles et d'écrits inclassables comme En 18.. avant d'être romanciers avoués) au schéma inconscient d'une invincible attraction pour la mort, et pour l'agonie plus encore que pour la mort. Ils ne furent pas seulement les historiens des Maîtresses de Louis XV, et les sociologues de La Femme au XVIIIe siècle. Ils tenaient davantage aux livres qui ont suivi, Histoire de la société française pendant la Révolution et Histoire… pendant le Directoire. Ces deux livres, écrits par des réactionnaires fiers de l'être, sont la chronique minutieuse, détaillée, de la démolition brutale et scandaleuse de tout ce qu'il y avait de raffiné dans la période d'avant la Révolution. Une agonie, en quelque sorte, et aussi désespérée que le fut celle de Madame Gervaisais. Une agonie terminée par une chute horrible. 

Achetez Exercices de lecture et

suivez le conseil donné par l'auteur dans sa préface : ne le lisez pas en suivant l'ordre chronologique des pages. Un autre conseil : ne vous limitez pas aux Goncourt comme on l'a fait sur ce site à eux consacré, butinez, et vous penserez peut-être, comme nous, que Marc Fumaroli, sous son air majestueux de Chateaubriand-Bossuet, est un Montaigne moderne, c'est-à-dire un penseur familier, qui vaut autant par les idées qu'il fait naître chez autrui que par les siennes propres.

Paule Adamy

 

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