l'avait
annoncé : dans Exercices de lecture,
Marc Fumaroli traitait des Goncourt. On connaissait la
préface de Madame Gervaisais, on avait vu
l'exposition sur Caylus, on connaissait d'autres textes
de Fumaroli, loin, bien loin des Goncourt, on
appréciait : on acheta. Un sous-titre qui
«défrise» (une expression
qu'affectionnait Paul Léautaud) : «De
Rabelais à Valéry». Deux monstres
sacrés, mais tant étudiés,
déjà. En réalité, le bien
connu et toujours aimé (comment ne
pas
?) Rabelais ouvre le défilé
d'une manière assez oblique et Valéry, au
Purgatoire des auteurs, lui, et pour longtemps
semble-t-il, ferme les pages, à peine
présent dans une étude
générale sur le pouvoir temporel et le
pouvoir spirituel. Ils ne sont, ni l'un ni l'autre,
l'objet d'une recherche approfondie, tandis que les
Goncourt!
Trois chapitres leur sont
consacrés à l'intérieur du XIXe
siècle, puisque l'ouvrage rassemble des analyses
concernant 1) les XVIe et XVIIe siècles, 2) le
XVIIIe siècle, 3) le XIXe siècle. Rien pour
le XXe siècle, mais des remarques sur des auteurs
de cette période, éclairantes et toujours
pertinentes, à glaner çà et
là dans ce recueil monumental. L'ambition est
encyclopédique, mais l'ensemble est dominé,
dans son esprit, par Chateaubriand, et dans son style par
le Bossuet du Discours sur l'histoire universelle,
le tout avec le zeste d'ironie requis pour accrocher
l'attention du lecteur, et des expressions juste assez
familières pour montrer que le livre fut
écrit à cheval sur la fin du XXe et le
début du XXIe siècle.
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Posons
la question : pourquoi
|
les
Goncourt ? Les Goncourt parce que Madame
Gervaisais, et Madame Gervaisais parce que
Rome ? Si Fumaroli avait assisté aux
dîners Magny, on subodore qu'il eût
été du côté de Sainte-Beuve et
de Renan contre les Goncourt, lorsque les uns et les
autres s'opposaient en paroles. Les Goncourt, pour qui
l'Antiquité a été
«inventée» pour être le pain es
professeurs, pour qui le XVIIe siècle n'existe
pas, semblent fort éloignés de l'univers
intellectuel qui se dessine dans Exercices de
lecture. Pourtant,, Fumaroli donne sur Madame
Gervaisais bien des idées fortes, dont la
plupart avaient été formulées ou
esquissées dans sa préface de
l'édition en Folio. Révérence
gardée, Fumaroli a rongé l'os Madame
Gervaisais jusqu'à l'extrême. Sont
démontés les mécanismes par lesquels
la Rome catholique s'empare des âmes, puis se
transforme en femme séductrice, Lilith
plutôt qu'Eve. Ces roueries que voulaient
dénoncer les Goncourt, mais qu'ils avaient fait
entrer dans un cadre romanesque, Fumaroli les
étale sous nos yeux, les décrypte avec tant
de finesse et de sûreté qu'il ne nous reste
plus qu'à acquiescer et à lire le roman
avec une certaine distance. D'autant plus que l'auteur
d'Exercices de lecture nous prévient
charitablement que si la Rome papale est la Grande
Manipulatrice, les Goncourt manipulent, de leur
côté, les lecteurs de Madame
Gervaisaus pour qu'ils voient à la fois Rome
et l'héroïne de ce roman très noir par
leurs propres yeux.
chose :
que Fumaroli ne s'attaque pas à d'autres romans
des Goncourt. Sur Philomène, tout
antérieur que soit ce livre paru en 1861,
apporterait peut-être un contrepoids à
Madame Gervaisais et aux coups assenés
à une religion catholique pratiquée, au
moins par les dirigeants manipulateurs, sur le mode
italien. Philomène est à la fois une
sur de charité et une amoureuse, loin du
dessèchement programmé par des
prêtres sectaires italiens et, en effet, si
efficace à l'égard de Mme Gervaisais.
Madame Gervaisais s'est enfoncée, marionnette
masochiste, dans la folie : elle est une femme, et
Fumaroli voit en la trop célèbre misogynie
des Goncourt (une idée reçue, qui serait
à réexaminer) l'origine de cet acharnement
sur une femme, mais dans Sur
Philomène, celui qui meurt après une
déchéance longuement décrite, c'est
l'interne Barnier. Dans Charles Demailly (1860),
c'est un homme qui est le jouet d'une femme sadique,
c'est Charles qui devient fou; dans Manette
Salomon, si Coriolis ne devient pas fou, il est comme
vidé de sa substance - par une femme, il est vrai.
Fumaroli signalait à juste titre,
déjà dans sa préface de
l'édition Folio, l'influence que le livre de
Michelet, Le Prêtre, la Femme et la Famille
(paru en 1845 sous le titre Du prêtre, de la
femme, de la famille, puis
réédité en 1861), eut sur les
Goncourt. Cela dit, si les Goncourt ont pu pensé
que Michelet était «stupide»
(cité en note dans Exercices de lecture,
p. 699; les Goncourt ont écrit dans leur
journal, le 3 octobre 1861 : «Il y a bien des
stupidités dans Michelet», ce qui est
différent), leur jugement sur lui fut moins
carré. Le 12 mars 1864, ils lui apportent
Renée Mauperin et commentent, visite
faite : «On resterait des heures à
l'entendre battre et remuer des idées, souvent
fausses, paradoxales, mais qui ne sont jamais les
idées courantes et
prostituées».
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Ces
remarques ne sont pas
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des
réserves, mais des réactions devant des
écrits qui ne suscitent jamais
l'indifférence. On contestera, en revanche,
l'influence que Fumaroli semble accorder à
Voltaire sur la pensée des Goncourt. Les Goncourt
s'éprouvaient athées, dépourvus du
moindre scrupule de conscience et ne se cachaient pas de
l'être, sans aller jusqu'à s'en glorifier ou
à tenter de répandre la bonne parole de
l'indifférence religieuse. Voltaire, lui,
était militant, et obligé de se donner une
couverture au moins de déiste, mais au XIXe
siècle, il devint caricatural. Les Goncourt
détestaient le Voltaire qui fut construit
dès la Révolution accomplie, devenu un dieu
(ironie des choses! on n'accordera cependant à ce
dieu qu'une initiale minuscule) pour les petits-bourgeois
et les commerçants de la monarchie de Juillet. Le
vrai Voltaire, d'esprit si aristocratique, qui se tenait
à l'écart de la canaille (un mot, au XVIIIe
siècle, plus descriptif que péjoratif) ,
eût été indigné de l'image que
se fit de lui le XIXe siècle. Pour les Goncourt,
Voltaire, c'est celui que les bourgeois avaient refait
à leur gré, et à ce Voltaire,
libre-penseur étriqué, ils refusaient toute
estime. Tout comme ils éprouvaient le plus grand
mépris pour les démonstrations de
Sainte-Beuve, faisant ostensiblement gras le vendredi
saint. Le seul point commun aux Goncourt et à
Voltaire fut leur condescendance à l'égard
de l'idée de Dieu : «Si Dieu n'existait
pas, il faudrait l'inventer» (Voltaire,
Épître à l'auteur des Trois
Imposteurs), mais l'inventer pour munir le peuple d'une
morale à son niveau (bas, le niveau). Pour les
Goncourt, Dieu est juste assez bon pour les femmes, de
préférence les femmes non instruites, ou
les jeunes filles de la bonne société,
à condition qu'elles se déniaisent,
devenues femmes. Dans Renée Mauperin,
l'abbé Blampoix (inspiré par l'abbé
Bautain, 1796-1867, auteur de La Chrétienne de
nos jours, Lettres spirituelles, paru en 1859,
et professeur de théologie à la Sorbonne
depuis 1853), mondain, trop tolérant, praticien du
chemin de velours, est une version rose et
sucrée des prêtres italiens brutaux et
sadiques. Mme Mauperin, jusqu'alors incroyante comme son
mari, lui dit sortir pour aller se confesser à cet
abbé. Son mari «la regarda, ne lui dit
rien» et sortit de la pièce en
fredonnant : pour lui, elle était devenue
soudain une sotte (ch. VI). Rassurez-vous : ce
n'était de la part de la fausse dévote
qu'une feinte.
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Voici,
dans Exercices de lecture, une
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contribution
donnée lors d'un colloque qui eut lieu au Palais
du Luxembourg à l'occasion du centenaire du prix
Goncourt, intitulée : «Le
"Siècle" des Goncourt», où il faut
entendre «le siècle» comme le
siècle aimé des Goncourt, le XVIIIe d'avant
la Révolution. On sort du domaine romanesque de
Madame Gervaisais, mais on reste dans celui de la
polémique. Véhéments et
sincères, les Goncourt veulent rendre au XVIIIe
siècle ce qui lui est dû : ce fut la
plus grande époque de la France, qui
mériterait plus que le XVIIe siècle
l'appellation de «Grand Siècle». Tout
aussi véhément, Fumaroli reconnaît
aux Goncourt le rôle de précurseurs par eux
joué : «Historiens du dernier
siècle de la monarchie, les Goncourt ont
été aussi les premiers historiens de l'art
rocaille» (Exercices de lecture,
p. 629). On agrée, mais la question
demanderait une étude plus longue que celle
fournie à l'occasion du colloque. Ce ne serait pas
pour faire peur à Marc Fumaroli, qui aurait
simplement besoin d'un espace plus grand pour
développer ses idées. Et peut-être
ses yeux (et son esprit), qui semblent faits pour le
grand genre, auaient-ils besoin, au préalable,
d'un effort d'accomodation pour saisir ce qu'a de curieux
et de rare l'histore
à la mode Goncourt, de contourné et
d'original. Passer de Poussin aux vignettes d'Eisen ou de
Gravelot
la
lecture des très consistantes et brillantes pages
de Fumaroli sur Madame Gervaisais, si les Goncourt
historiens n'étaient pas déjà soumis
(«déjà», car ils furent
historiens ou auteurs de nouvelles et d'écrits
inclassables comme En 18.. avant d'être
romanciers avoués) au schéma inconscient
d'une invincible attraction pour la mort, et pour
l'agonie plus encore que pour la mort. Ils ne furent pas
seulement les historiens des Maîtresses de
Louis XV, et les sociologues de La Femme au
XVIIIe siècle. Ils tenaient davantage aux
livres qui ont suivi, Histoire de la
société française pendant la
Révolution et Histoire
pendant le
Directoire. Ces deux livres, écrits par des
réactionnaires fiers de l'être, sont la
chronique minutieuse, détaillée, de la
démolition brutale et scandaleuse de tout ce qu'il
y avait de raffiné dans la période d'avant
la Révolution. Une agonie, en quelque sorte, et
aussi désespérée que le fut celle de
Madame Gervaisais. Une agonie terminée par une
chute horrible.
|
Achetez
Exercices de lecture et
|
suivez
le conseil donné par l'auteur dans sa
préface : ne le lisez pas en suivant l'ordre
chronologique des pages. Un autre conseil : ne vous
limitez pas aux Goncourt comme on l'a fait sur ce site
à eux consacré, butinez, et vous penserez
peut-être, comme nous, que Marc Fumaroli, sous son
air majestueux de Chateaubriand-Bossuet, est un Montaigne
moderne, c'est-à-dire un penseur familier, qui
vaut autant par les idées qu'il fait naître
chez autrui que par les siennes propres.
Paule
Adamy