25 janvier 2006

 

Edmond de Goncourt vu par Albert Flament

Albert Flament, Le bal du Pré-Catelan, Librairie Arthème Fayard, 1946

 

 

 On est en 1924. La Panthère (c'est le doux surnom de la maîtresse de Léautaud) est malade. Léautaud lui achète Crève-Cœur, un roman, par Albert Flament, paru cette année-là, et qu'il avait beaucoup aimé. Trois ans plus tard, lisant La Vie amoureuse de Lady Hamilton, par le même Albert Flament, qui avait paru dans la collection «Vies amoureuses» de Flammarion, il déchante : le livre, écrit-il, est une ordure, romanesque de pacotille et style à l'avenant. Le même Albert Flament fit paraître,, en 1946, Le Bal du Pré-Catelan, où il donnait un journal qu'il avait tenu du 5 janvier 1895 au dernier jour de 1899, et que, sans aucun doute, il avait réécrit pour l'occasion. Un livre qui nous intéresse malgré tout; dans la mesure où il évoque Edmond de Goncourt. Albert Flament était un ami très proche de Lucien Daudet, et comme tel, assistait aux réceptions de Julia et Alphonse Daudet à Champrosay. Le livre n'apporte aucune révélation fracassante, le style en est insignifiant, mais il est toujours agréable de lire des textes écrits sur Edmond et/ou Jules de Goncourt.
 Albert Flament ne semble pas mériter qu'on le tire de l'oubli où il est tombé. Il s'était cru une vocation de peintre, à tort, sans aucun doute. Il a écrit des romans : outre Crève-Cœur cité, entre autres, Fureur d'aimer, et L'Homme aimé. Aimé par qui ? En ce qui nous concerne, nous mourrons sans l'apprendre. Des essais : sur Manet , sur la Malibran. Des pièces de théâtre, dont Manon fille galante, en collaboration avec Henry Bataille. Albert Flament fut conférencier (en mémoire d'Edmond de Goncourt, on relèbe une série de conférences sur la société sous Louis 
XV, dont une série fut consacrée à la Camargo), mémorialiste, préfacier. Il semble avoir été un familier de Henri Lavedan, et il a préfacé le catalogue de la vente des Almanachs chantants et galants du XVIIIe siècle (L. Giraud-Badin, 1928), composant la collection de celui-ci. Ajoutons qu'il fut un des nombreux amis de Proust, qui se servait de lui pour échapper à l'angoisse de rentrer dans sa maison après telle soirée mondaine chez Madame Arman de Caillavet - c'est Albert Flament lui-même qui le raconte.

 

 

 

À Champrosay, chez Alphonse et Julia Daudet,
le dimanche 10 février 1895


 

«Le ton de la chair est d'un homme qui ne sortirait qu'à la chute du jour, blanc presque comme les cheveux, mais d'une nuance tournant à la cire, dans laquelle les yeux noirs, ronds et brillants, prennent plus d'éclat. Aucune attention à moi, et je m'en félicite. D'ailleurs, il ne regarde pas comme Alphonse Daudet. Il a conservé son foulard blanc, porte sous sa jaquette noire un tricot de laine foncée et des manchettes de laine rouge vermillon tricotées, qui déborde du linge empesé. Dès qu'il s'est assis, à la droite de Mme Daudet, il place sur sa tête une petite calotte de soie noire. Il déclare être souffrant. Une réelle noblesse dans ce qu'on désigne par le mot prestance ; large d'épaules et une manière d'aisance que j'imagine d'un capitaine du temps des Choiseul. Il condescend d'un sourire. Sourit encore lorsque Léon parle tout crûment d'une certaine Madame, mais avec l'affirmation d'une supériorité et le geste de conciliation d'un homme bien élevé et admirateur de la femme objet d'art, mais rouage très compliqué, comme une montre sujette à des dérèglements.

La conversation part vite sur le banquet que l'on organise en son honneur. Invitera-t-on tel ou tel ? Les femmes y assisteront-elles ? Quelles seront-elles ? On se décide pour les femmes des membres du comité seulement. Mme Octave Mirbeau semble gênante cependant… Ici, la voix de Mme Daudet domine la conversation pour plaider pour une femme. Le nom de Rochefort est lancé. Viendra-t-il ? - "Non! je préfère qu'il n'y assiste pas!" dit M. de Goncourt.

D'hommes politiques, il n'y en a pas dans le comité ; mais au dernier moment, quelques-uns seront invités, Clemenceau fera un petit discours. M. de Goncourt voudrait bien convier deux ou trois de ses vieilles amies. On décide qu'elles viendront. Et c'est le tour de la princesse Mathilde : - "Je ne le lui demanderai pas! dit Goncourt. Je n'y tiens pas ; elle donnerait une couleur bonapartiste au banquet."

[…] Retour au cabinet de travail ; pendant le thé, la conversation vient à Jules Lemaître que M. Daudet croit, sans aigreur d'ailleurs, l'avoir "fréquenté de trop près et avoir mis dans ses pièces des scènes de ses romans à lui, Daudet." - "C'est comme moi, riposte aussitôt M. de Goncourt, il a horriblement léché mes pièces, et son genre est, au fond, le même que le mien."

J'aperçois, tandis que le thé circule, Alphonse Daudet qui, derrière son bureau, sort une seringue et se fait une piqûre.
"- Un flacon tous les trois jours!" me dit douloureusement Lucien.

 

 

 

 
 

5 novembre 1896. Le dernier volume du Journal paru, lu par Lucien Daudet


 

«M. de Goncourt a envoyé à Alphonse Daudet le manuscrit du volume de son Journal qui paraît prochainement. Lucien qui l'a lu en cachette, me dit qu'il y a des notations incroyables ; par exemple, une négresse, mariée à un blanc et qui danse, nue devant son mari, les mains entre les cuisses et qui les retire humides de la jouissance amoureuse!…

 

 

 
 

Samedi 29 février 1896. Première de Manette Salomon


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«À la première de Manette Salomon, Lucien me donne comme compagnon de fauteuil Gaston Laurent, qui fut mon répétiteur et le sien, et maintenant professeur de philosophie, à Sainte-Barbe.

Nombreux amis de M. de Goncourt. À chaque baisser de rideau - il y en a neuf - applaudissements qui vont à Réjane d'un réalisme inouï. On souligne d'acclamations la hardiesse de certaines expressions, mais de pièce, il n'y en a guère. Et, ce qui est pire : pas de dénouement. Le premier tableau se trouverait être le cinquième, et le troisième le dernier, que l'œuvre n'en serait ni meilleurs, ni pire. C'est, peut-être, le véritable réalisme car, au fond, la vie ne semble composée pour chacun de nous que dans le plus absolu désordre.

 

 
 

18 juillet 1896. Doutes à propos de l'académie des Goncourt


 

«M. de Goncourt est mort, le 16, à Champrosay, qu'il n'aimait guère, je crois, et où il ne se serait pas rendu, en tout cas, sans l'attirance de ceux qui l'habitent. Peut-être était-il traversé de pressentiments et fut-il poussé à venir finir ses jours, chez celui qu'il avait choisi pour exécuteur testamentaire, comme pour le lier davantage à l'établissement de cette académie, à laquelle il tenait tant. Mais, cette académie, sans ducs, sans maréchaux, sans prélats, sans savants, qui forment masse, qui sont des corps constitués, ayant leurs traditions, leurs règles, va rencontrer une bien solide armature devant elle, qui se flatte de n'honorer que la littérature, et qui ne sera composée que de dix membres. Comment échapperait-elle aux intrigues, déjà si nombreuses et compliquées sous la Coupole, mais contenues par l'invincible respect qu'impose ce qui fut fait sans l'aide du temps ? Et la mission du dictionnaire à maintenir, à réviser, à perpétuité, de la lettre A à la lettre Z, puis recommencer - par quoi la remplacer ? […] je me demande si le nom de Goncourt et sa survie qui, seule, en réalité intéressait M. de Goncourt - dont je revois à l'instant, l'air têtu et, avec un certain contentement de soi, l'inquiétude qui, soudain, s'éveillait dans ses yeux, - n'eût pas été mieux servie par le don de ses collections au Louvre, dans une salle portant ce nom et qui n'aurait pu être dispersée, ni mêlée à d'autres dons. Le nom eût peut-être été mieux protégé que laissé au hasard d'élections dont on ne peut prévoir, dans le temps, ce qu'elles deviendront, et à un prix qui, étant unique et annuel, ne saurait renouveler que tous les douze mois l'intérêt qu'inspirera ce groupement. Pour l'instant, il fait parler, il répand, il popularise, il commercialise aussi le nom de Goncourt.»

 

  

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