Sans
sortir de la salle du
boulevard des Capucines, rentrons à Paris avec un
avocat qui quitte fréquemment le code et le
digeste pour la critique historique et littéraire.
M. Albert Le Roy, mettant sur le tapis la question des
origines du Réalisme contemporain, a pour
cette fois entretenu ses auditeurs de l'uvre des
frères de Goncourt.
Le
réalisme, avance M.
Le Roy, naît dans les uvres de Balzac. Il
s'accentue avec l'immortelle Madame Bovary de M.
Gustave Flaubert ; mais comment MM. de Goncourt
arrivent-ils à occuper un des premiers rangs dans
la nouvelle école ? Ils débutent par
des travaux historiques. Le XVIIIe siècle surtout
les attire. Ils ne cherchent pas à saisir les
grandes lignes, mais les détails qui
caractérisent une époque. On ne la
possède pas en effet, disent-ils, quand il ne nous
en reste ni un échantillon de robe ni un menu. Du
détail, de l'anecdote, ils veulent s'élever
à l'ensemble. C'est un peu la manière des
épigraphes qui contrôlent ou rectifient, par
la seule lecture de quelques inscriptions à demi
effacées, les assertions d'un Tacite.
Dans
leurs trois volumes
sur les maîtresses de Louis XV, MM. Jules et
Edmond de Goncourt font revivre, autant qu'il est
donné de le faire à des écrivains,
d'abord les cinq demoiselles de Nesle, rivales quoique
surs, et qui toutes passèrent par
l'alcôve royale. Mme de Mailly, la plus aimante et
la plus malheureuse, la Duchesse de
Châteauroux, la plus célèbre mais
la plus foncièrement corrompue, retiennent
longtemps le lecteur. Les livres sur Madame de
Pompadour et la Du Barry complètent cette
étude de la dégradation royale.
Qu'on
aime à se reposer
après cela sur cette singulière figure de
Marie-Antoinette que les auteurs, on le sent, peignent
avec amour, mais non sans une certaine partialité!
Que de cancans auxquels ils donnent asile en fouillant la
Société pendant la Révolution et
sous le Directoire! Le plus vaste et le plus complet
de leurs ouvrages historiques, c'est la Femme au
XVIIIe siècle. Ailleurs l'histoire, contre
laquelle ils regimbent, les gêne ; ils y
cherchent le roman, comme avec le roman ils voudront
faire de l'histoire; mais ici c'est une succession de
portraits séduisants et divers de Mlle
d'Aïssé à l'excellente Mme Geoffrin,
en passant par la plus chaste, la plus intelligente des
femmes d'intérieur de ce temps, Mme de
Choiseul.
Dans
Idées et
Sensations, un de
leurs ouvrages les moins connus, bien qu'il rappelle La
Bruyère
de loin, ils laissent deviner leur
grande indépendance de caractère, la
profonde tristesse ou plutôt la
sérénité mélancolique de leur
esprit. M. Le Roy cite un mot profond de ce livre. II
s'agit d'un vieillard à qui l'on demandait, dans
un restaurant, ce qu'il désirait qu'on lui
servît et qui répondit :«Je
désirerais avoir à désirer.»
Ce vieillard, c'était la
vieillesse.
Comment
se fait-il que deux
écrivains, si généreusement
doués, aient pris une large part de
responsabilité dans l'éclosion d'une
littérature entraînée aujourd'hui sur
une pente où elle roulera avec les. murs
elles-mêmes ? C'est qu'ils commencèrent
leurs romans à un moment où la
littérature romantique disparaissait, laissant un
vide que Victor Hugo et Mme Sand vieillis ne pouvaient
combler. En face de la cour impériale
trônait, dans l'ancien palais de
Philippe-Égalité, une autre cour
prête à favoriser toutes les audaces
littéraires et philosophiques. Son appui suffit
à faire tomber, avec une brutalité qu'elle
ne méritait pas, Henriette Maréchal,
la seconde pièce qu'aient produite au
théâtre MM. de Goncourt, après
s'être essayés dans la Patrie en
danger.
Henriette
Maréchal
résume
leur poétique en matière dramatique. Le
premier acte est d'une violence
systématique ; le deuxième et le
troisième sont écrits dans un style
pittoresque. Les extraits de cette pièce qu'a lus
M. Le Roy ont surpris bon nombre d'auditeurs
prévenus contre l'uvre sans la
connaître. L'apostrophe épigrammatique
à l'adresse des lecteurs de la Revue des Deux
Mondes n'a pas manqué de faire
rire.
C'est par
leurs romans, mieux
accueillis, que les deux fils naturels de Balzac, suivant
l'expression de M. Le Roy, ont exercé une
grande influence. Ils étudient d'abord le monde
des auteurs, mais opèrent d'une façon
discrète puisqu'on ne peut, à
première vue, reconnaître les
individualités qu'ils ont prises pour
modèles en écrivant Charles
Demailly. Cette uvre est une de leurs plus
compactes. Elle est écrite en style chaud,
imagé, hyperbolique jusqu'à la
déclamation, étendu jusqu'à la
diffusion.
Avec
Sur Philomène,
type touchant de
résignation passive et de sensibilité
latente, MM. de Goncourt, parfaits observateurs de
l'ascétisme et du mysticisme, nous font vivre
à l'hôpital. Ce lieu, comme le
cimetière, convient à leur sombre humeur et
ce ne sera pas la dernière fois qu'ils nous y
conduiront. Ils tiennent à décrire les
côtés les plus douloureux de la vie.
Voilà pourquoi leur lecture fatigue parfois,
effraie presque. Ajoutez à cela que l'amour, sauf
au point de vue grossièrement sensuel ou
plutôt morbide, leur échappe et qu'à
part certains portraits, ils ne voient jamais la femme
par le beau côté. Aussi, chez eux,
n'a-t-elle pas le don de captiver. On peut tomber en
extase devant un tableau de Raphaël ou de Murillo.
Le sentiment de curiosité que provoque un cas
pathologique est tout autre. Un sentiment de ce dernier
genre peut seul nous rendre intéressante
Germinie Lacerteux, cette cuisinière
hystérique dont la déchéance est
suivie pas à pas et qui finit à
l'hôpital, naturellement.
Charles
Demailly nous avait introduits
dans la bohême littéraire, Manette
Salomon nous fait pénétrer dans le
monde des artistes. On y remarque une vue de Paris, prise
du Jardin des Plantes, qu'on peut mettre en
parallèle, si parva licet componere magnis,
avec le Paris à vol d'oiseau de Victor Hugo, et
cette mort «plus qu'humaine» de Vermillon, le
singe de Coriolis.
Renée
Mauperin est l'uvre
la plus unie, la plus
tranquille, la plus saine des frères de Goncourt.
M. Taine la considère comme un des plus beaux
romans contemporains. Au récit de la mort de
Renée, cette femme qui a désiré et
mérité d'être aimée, on se
rappelle involontairement ce vers :
Rien ne trouble sa
fin, c'est le soir d'un beau jour.
Voulez--vous
visiter sans fatigue
et connaître bien la ville des Papes ? Lisez
Madame Gervaisais. Pour le surplus, c'est
l'histoire d'une femme d'abord sceptique et darwinienne,
qui se convertit, acquiert une piété
raisonnable avec un confesseur sage et
modéré, puis tombe aux mains du
Gesù, s'adonne aux pratiques religieuses les plus
exagérées, délaisse son fils et en
vient jusqu'à le haïr. C'est le dernier
ouvrage écrit en collaboration par les deux
frères.
M. Edmond
de Goncourt resté
seul a donné la Fille Élisa et
les Frères Zemganno. Son but, en
écrivant le premier de ces ouvrages, a
été louable. II s'est dit que le romancier
avait le droit de s'emparer de ce dont les
économistes font la matière d'uvres
scientifiques; mais on peut lui reprocher de s'être
trop mis à la portée d'un certain public,
d'avoir abordé le sujet d'une façon trop
brutale, non sans poétiser jusqu'à un
certain point ce qu'il y a de moins digne dans les
sociétés humaines.
Le second
ouvrage est un
récit simple et poignant. Les
événements se passent tantôt dans une
baraque de saltimbanques, tantôt dans le cirque.
L'un des gymnastes se casse la jambe, et
l'aîné, quoique enthousiaste de son art, se
résigne à abandonner la scène de ses
triomphes. Bien que s'exerçant sur un
théâtre bien humble, dans un milieu infime,
cette confraternité pleine d'angoisses et de
dévouement est un témoignage indirect de la
profonde affection qui unissait les frères de
Goncourt et présidait à leur collaboration
littéraire.
À
l'égard de cette collaboration,
M. Le Roy fait remarquer que les deux auteurs
avaient coutume de travailler séparément,
comme firent M. et Mme Roland, puis de revoir ensemble
leur productions, chacun se déterminant sans peine
à sacrifier ce qui aurait pu nuire à
l'harmonie et à l'unité de l'uvre
comme à la netteté des détails. Ce
qui manque toujours à ces deux écrivains,
qui restèrent célibataires, c'est le
sentiment de l'amour. Cette défectuosité
explique l'absence de tout idéalisme : les
deux faits sont concomitants.
Une seule
fois, à propos
de la lutte intérieure qui se livre dans l'esprit
de Mlle de Varandeuil, MM. de Goncourt ébauchent
un aperçu psychologique.
Généralement ils se détachent de
Balzac lui-même, que le dedans attirait
quelquefois, pour se livrer exclusivement à
l'étude des faits extérieurs, faisant
décidément prédominer le dehors sur
le dedans.
L'influence
du milieu suffirait-elle
à l'explication des phénomènes
moraux ? La connexité d'une telle
prétention et des théories positivistes est
évidente; pourtant on ne la reconnut que lorsque
le naturalisme eut définitivement
élargi sa voie. Nombre d'auteurs de talents divers
et inégaux s'y sont élancés.
Aujourd'hui le réalisme coule à pleins
bords. «Nous n'allons plus dans le bleu, comme dit
M. de Lapommeraye, nous donnons dans le petit
bleu.»
Mais en
exagérant les
instincts grossiers
dont la suppression ou l'atténuation devrait
être tentée, en rattachant les nouveaux
procédés à la notion du
progrès, en reprochant à l'idéalisme
de montrer la vie non telle qu'elle est, mais telle qu'on
la désirerait, l'école naturaliste
fait-elle de l'art ? Non, affirme M. Le Roy,
car le but de l'art est d'arracher l'homme à
lui-même, de l'élever au-dessus des
préoccupations ordinaires de la vie,
d'épurer ses sentiments et ses aspirations, en
dirigeant surtout une de ses passions les plus nobles et
les plus impérieuses : l'amour.
HENRI GRIGNET.
22 janvier
1880.