25 mai 2006

 

L E S   G O N C O U R T    L U S   E N   1880

 

Nous avons trouvé dans une revue dirigée par Octave Uzanne
une critique des ouvrages des frères Goncourt
qui représente une opinion moyenne, pas si sotte qu'on
eût pu le craindre. Il s'agit d'une conférence, dont le
journaliste du Livre, Henri Grignet, rend compte pour ses lecteurs.

 


Extrait de : Le Livre, Revue mensuelle,
Paris, A. Quantin, Imprimeur-éditeur,
février 1880, p. 111

LE LIVRE PARLÉ
Revue des Conférences

 


Sans sortir de la salle du boulevard des Capucines, rentrons à Paris avec un avocat qui quitte fréquemment le code et le digeste pour la critique historique et littéraire. M. Albert Le Roy, mettant sur le tapis la question des origines du Réalisme contemporain, a pour cette fois entretenu ses auditeurs de l'œuvre des frères de Goncourt.

Le réalisme, avance M. Le Roy, naît dans les œuvres de Balzac. Il s'accentue avec l'immortelle Madame Bovary de M. Gustave Flaubert ; mais comment MM. de Goncourt arrivent-ils à occuper un des premiers rangs dans la nouvelle école ? Ils débutent par des travaux historiques. Le XVIIIe siècle surtout les attire. Ils ne cherchent pas à saisir les grandes lignes, mais les détails qui caractérisent une époque. On ne la possède pas en effet, disent-ils, quand il ne nous en reste ni un échantillon de robe ni un menu. Du détail, de l'anecdote, ils veulent s'élever à l'ensemble. C'est un peu la manière des épigraphes qui contrôlent ou rectifient, par la seule lecture de quelques inscriptions à demi effacées, les assertions d'un Tacite.

Dans leurs trois volumes sur les maîtresses de Louis XV, MM. Jules et Edmond de Goncourt font revivre, autant qu'il est donné de le faire à des écrivains, d'abord les cinq demoiselles de Nesle, rivales quoique sœurs, et qui toutes passèrent par l'alcôve royale. Mme de Mailly, la plus aimante et la plus malheureuse, la Duchesse de Châteauroux, la plus célèbre mais la plus foncièrement corrompue, retiennent longtemps le lecteur. Les livres sur Madame de Pompadour et la Du Barry complètent cette étude de la dégradation royale.

Qu'on aime à se reposer après cela sur cette singulière figure de Marie-Antoinette que les auteurs, on le sent, peignent avec amour, mais non sans une certaine partialité! Que de cancans auxquels ils donnent asile en fouillant la Société pendant la Révolution et sous le Directoire! Le plus vaste et le plus complet de leurs ouvrages historiques, c'est la Femme au XVIIIe siècle. Ailleurs l'histoire, contre laquelle ils regimbent, les gêne ; ils y cherchent le roman, comme avec le roman ils voudront faire de l'histoire; mais ici c'est une succession de portraits séduisants et divers de Mlle d'Aïssé à l'excellente Mme Geoffrin, en passant par la plus chaste, la plus intelligente des femmes d'intérieur de ce temps, Mme de Choiseul.

Dans Idées et Sensations, un de leurs ouvrages les moins connus, bien qu'il rappelle La Bruyère… de loin, ils laissent deviner leur grande indépendance de caractère, la profonde tristesse ou plutôt la sérénité mélancolique de leur esprit. M. Le Roy cite un mot profond de ce livre. II s'agit d'un vieillard à qui l'on demandait, dans un restaurant, ce qu'il désirait qu'on lui servît et qui répondit :«Je désirerais avoir à désirer.» Ce vieillard, c'était la vieillesse.

Comment se fait-il que deux écrivains, si généreusement doués, aient pris une large part de responsabilité dans l'éclosion d'une littérature entraînée aujourd'hui sur une pente où elle roulera avec les. mœurs elles-mêmes ? C'est qu'ils commencèrent leurs romans à un moment où la littérature romantique disparaissait, laissant un vide que Victor Hugo et Mme Sand vieillis ne pouvaient combler. En face de la cour impériale trônait, dans l'ancien palais de Philippe-Égalité, une autre cour prête à favoriser toutes les audaces littéraires et philosophiques. Son appui suffit à faire tomber, avec une brutalité qu'elle ne méritait pas, Henriette Maréchal, la seconde pièce qu'aient produite au théâtre MM. de Goncourt, après s'être essayés dans la Patrie en danger.

Henriette Maréchal résume leur poétique en matière dramatique. Le premier acte est d'une violence systématique ; le deuxième et le troisième sont écrits dans un style pittoresque. Les extraits de cette pièce qu'a lus M. Le Roy ont surpris bon nombre d'auditeurs prévenus contre l'œuvre sans la connaître. L'apostrophe épigrammatique à l'adresse des lecteurs de la Revue des Deux Mondes n'a pas manqué de faire rire.

C'est par leurs romans, mieux accueillis, que les deux fils naturels de Balzac, suivant l'expression de M. Le Roy, ont exercé une grande influence. Ils étudient d'abord le monde des auteurs, mais opèrent d'une façon discrète puisqu'on ne peut, à première vue, reconnaître les individualités qu'ils ont prises pour modèles en écrivant Charles Demailly. Cette œuvre est une de leurs plus compactes. Elle est écrite en style chaud, imagé, hyperbolique jusqu'à la déclamation, étendu jusqu'à la diffusion.

Avec Sœur Philomène, type touchant de résignation passive et de sensibilité latente, MM. de Goncourt, parfaits observateurs de l'ascétisme et du mysticisme, nous font vivre à l'hôpital. Ce lieu, comme le cimetière, convient à leur sombre humeur et ce ne sera pas la dernière fois qu'ils nous y conduiront. Ils tiennent à décrire les côtés les plus douloureux de la vie. Voilà pourquoi leur lecture fatigue parfois, effraie presque. Ajoutez à cela que l'amour, sauf au point de vue grossièrement sensuel ou plutôt morbide, leur échappe et qu'à part certains portraits, ils ne voient jamais la femme par le beau côté. Aussi, chez eux, n'a-t-elle pas le don de captiver. On peut tomber en extase devant un tableau de Raphaël ou de Murillo. Le sentiment de curiosité que provoque un cas pathologique est tout autre. Un sentiment de ce dernier genre peut seul nous rendre intéressante Germinie Lacerteux, cette cuisinière hystérique dont la déchéance est suivie pas à pas et qui finit à l'hôpital, naturellement.

Charles Demailly nous avait introduits dans la bohême littéraire, Manette Salomon nous fait pénétrer dans le monde des artistes. On y remarque une vue de Paris, prise du Jardin des Plantes, qu'on peut mettre en parallèle, si parva licet componere magnis, avec le Paris à vol d'oiseau de Victor Hugo, et cette mort «plus qu'humaine» de Vermillon, le singe de Coriolis.

Renée Mauperin est l'œuvre la plus unie, la plus tranquille, la plus saine des frères de Goncourt. M. Taine la considère comme un des plus beaux romans contemporains. Au récit de la mort de Renée, cette femme qui a désiré et mérité d'être aimée, on se rappelle involontairement ce vers :

Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

Voulez--vous visiter sans fatigue et connaître bien la ville des Papes ? Lisez Madame Gervaisais. Pour le surplus, c'est l'histoire d'une femme d'abord sceptique et darwinienne, qui se convertit, acquiert une piété raisonnable avec un confesseur sage et modéré, puis tombe aux mains du Gesù, s'adonne aux pratiques religieuses les plus exagérées, délaisse son fils et en vient jusqu'à le haïr. C'est le dernier ouvrage écrit en collaboration par les deux frères.

M. Edmond de Goncourt resté seul a donné la Fille Élisa et les Frères Zemganno. Son but, en écrivant le premier de ces ouvrages, a été louable. II s'est dit que le romancier avait le droit de s'emparer de ce dont les économistes font la matière d'œuvres scientifiques; mais on peut lui reprocher de s'être trop mis à la portée d'un certain public, d'avoir abordé le sujet d'une façon trop brutale, non sans poétiser jusqu'à un certain point ce qu'il y a de moins digne dans les sociétés humaines.

Le second ouvrage est un récit simple et poignant. Les événements se passent tantôt dans une baraque de saltimbanques, tantôt dans le cirque. L'un des gymnastes se casse la jambe, et l'aîné, quoique enthousiaste de son art, se résigne à abandonner la scène de ses triomphes. Bien que s'exerçant sur un théâtre bien humble, dans un milieu infime, cette confraternité pleine d'angoisses et de dévouement est un témoignage indirect de la profonde affection qui unissait les frères de Goncourt et présidait à leur collaboration littéraire.

À l'égard de cette collaboration, M. Le Roy fait remarquer que les deux auteurs avaient coutume de travailler séparément, comme firent M. et Mme Roland, puis de revoir ensemble leur productions, chacun se déterminant sans peine à sacrifier ce qui aurait pu nuire à l'harmonie et à l'unité de l'œuvre comme à la netteté des détails. Ce qui manque toujours à ces deux écrivains, qui restèrent célibataires, c'est le sentiment de l'amour. Cette défectuosité explique l'absence de tout idéalisme : les deux faits sont concomitants.

Une seule fois, à propos de la lutte intérieure qui se livre dans l'esprit de Mlle de Varandeuil, MM. de Goncourt ébauchent un aperçu psychologique. Généralement ils se détachent de Balzac lui-même, que le dedans attirait quelquefois, pour se livrer exclusivement à l'étude des faits extérieurs, faisant décidément prédominer le dehors sur le dedans.

L'influence du milieu suffirait-elle à l'explication des phénomènes moraux ? La connexité d'une telle prétention et des théories positivistes est évidente; pourtant on ne la reconnut que lorsque le naturalisme eut définitivement élargi sa voie. Nombre d'auteurs de talents divers et inégaux s'y sont élancés. Aujourd'hui le réalisme coule à pleins bords. «Nous n'allons plus dans le bleu, comme dit M. de Lapommeraye, nous donnons dans le petit bleu.»

Mais en exagérant les instincts grossiers dont la suppression ou l'atténuation devrait être tentée, en rattachant les nouveaux procédés à la notion du progrès, en reprochant à l'idéalisme de montrer la vie non telle qu'elle est, mais telle qu'on la désirerait, l'école naturaliste fait-elle de l'art ? Non, affirme M. Le Roy, car le but de l'art est d'arracher l'homme à lui-même, de l'élever au-dessus des préoccupations ordinaires de la vie, d'épurer ses sentiments et ses aspirations, en dirigeant surtout une de ses passions les plus nobles et les plus impérieuses : l'amour.

HENRI GRIGNET.

22 janvier 1880.

 

 

 Accueil | Documents