La scrupuleuse analyse d'une «image énorme»
Gavarni venait
d'entrer au Temps, illustrateur universel, une
imitation avouée de L'Illustration, avec le
titre de directeur des dessins. On est en 1860; ce
périodique bi-hebdomadaire avait Philippe Busoni pour
rédacteur en chef, «un petit vieux tout
frêle, tout grêle, qui ressemble à un
donneur d'eau bénite oublié depuis 1789
à la porte d'une église de province»
(Goncourt, Journal, 15 juillet 1860). Allez vous
étonner après cette description assassine que
Le Temps n'ait connu
qu'un temps : il alla
du 1er juin 1860 au 11 novembre de la même
année. Les Goncourt auront pu donner, outre l'article
sur L'Ivresse de Silène par Daumier du 8
juillet 1860, quatre articles (échelonnés du
29 juillet au 4 octobre) sur l'exposition Tableaux et
dessins de l'école française, principalement
du XVIIIe siècle, tirés des collections
d'amateurs, organisée en 1860 par le marchand
d'art Francis Petit dans son magasin du boulevard des
Italiens; et un article sur Decamps (2 septembre 1860) qui
avait déjà paru dans La Peinture à
l'exposition de 1855 (tiré à 42
exemplaires! On comprend que les Goncourt aient voulu donner
à cet article une deuxième chance) et sera
publié une fois encore dans Pages
retrouvées (p. 191 et suiv.). Nul doute que Gavarni ait
demandé à ses jeunes amis, Edmond et Jules, de
lui faire un bel article sur Daumier. On aurait pu les
penser ennemis, ces deux dessinateurs critiques des
murs, - mais non! Gavarni l'Ancien ne demande
qu'à favoriser la gloire de Daumier le Jeune, si bien
qu'il avait pensé l'appeler au Temps avec lui;
c'est ce que les Goncourt, peut-être
délibérément indulgents à
l'égard de Gavarni, nous apprennent dans leur
biographie (Gavarni, l'homme et l'uvre,
ch. CXXVI). Gavarni connaissait bien Daumier, il avait
décrit pour eux son intérieur plutôt
peuple, «autour d'un poêle en fonte
chauffé à blanc [,] des hommes assis
par terre, une bouteille de vin chacun, buvant à
même» (Goncourt, Journal, 25
décembre 1856). Pourquoi les Goncourt
ont-ils choisi de commenter en 1860 cette Ivresse de
Silène, présentée dix ans plus
tôt au Salon de 1850, - dit Salon de 1850-1851
puisqu'il ouvrit ses portes (rappelons : au
Palais-National, ex-Palais-Royal, on est en
république) au mois de janvier 1851 seulement ?
L'uvre est un dessin, réalisé au crayon,
fusain avec estompe, rehaussé à la gouache
blanche, de 43 cm sur 61. On peut le voir
aujourd'hui au musée des beaux-arts et de la dentelle
de Calais. En même temps, Daumier proposait deux
toiles, Don Quichotte et Sancho se rendant aux noces de
Gamache (actuellement dans une collection privée,
à Boston) et Femmes poursuivies par des
Satyres, l'une et l'autre disposées de chaque
côté de l'entrée : Daumier se
révélait en peintre et non plus en
caricaturiste des bourgeois ou des hommes politiques. C'est
en 1849 (Le Charivari, 21 novembre, Une visite du
matin à l'Élysée) que Daumier avait
attaqué le Dr Véron, propriétaire du
Constitutionnel, cité dans l'article des
Goncourt, et ce ne sera pas la dernière fois. Daumier
était si bien le caricaturiste attitré de
Véron que, lorsque les Goncourt se rendent chez lui
(voir le Journal, 3 décembre 1861), ils
pensent (Jules pense
) aux caricatures de lui parues
dans Le Charivari. 1850 est aussi la date
d'apparition de Ratapoil : mais le sujet, semble-t-il,
n'intéresse guère les Goncourt, qui ont
toujours montré une indifférence polie pour
l'époque napoléonienne et les bonapartistes.
Tous ces détails permettent de mieux situer
L'Ivresse de Silène, mais ne répondent
pas à la question : pourquoi, en 1860, un
article sur un dessin datant de 1850 ? À moins
que les Goncourt n'aient rien choisi, et que Gavarni, le
directeur des dessins, rappelons-le, soit le seul
responsable de la décision : ce qui d'ailleurs
ne résout rien. En revanche, à la
question : «Pourquoi un article sur Daumier au
mois de juillet 1760 ?» on peut essayer de
répondre, sachant que Daumier, «l'artiste
charivaresque» (voir l'article des Goncourt),
venait d'être renvoyé au mois de mars 1860,
«foutu à la porte du Charivari au milieu
d'un mois et n'ayant été payé que d'un
demi-mois», ainsi que l'écrit Baudelaire
à Poulet-Malassis au mois d'avril 1860. Sans doute
fallait-il attirer l'attention sur lui, afin qu'il trouve un
nouvel employeur, de nouvelles commandes, et montrer,
peut-être, qu'il n'était pas uniquement
lithographe. Toujours est-il que Gavarni offrait aux
lecteurs du Temps une gravure sur bois, par Auguste
Trichon (1814-?) reproduisant L'Ivresse du
Silène et, en sus, l'article des
Goncourt. Les Goncourt, avant leur
article, n'avaient jamais rencontré Daumier, ce qui
nous vaut un
portrait, pas
vraiment attirant, «de longs cheveux blancs
rejetés derrière l'oreille,
un
peu à la
Béranger,
[
] deux petits yeux très noirs, un
petit nez en pomme de terre, un gros homme, une voix pointue
et rien de bon ni d'ouvert dans la physionomie»
(Goncourt, Journal, 17 août 1860). Dans
l'article, pourtant, les Goncourt jouent le jeu sinon de la
sympathie, au moins du professionnalisme, mettant entre
parenthèses une opinion personnelle qui leur fait
juger Daumier «pléthorique» (voir le
Journal, 12 février 1862). Plus tard (voir le
Journal, 23 avril 1888), Edmond ne pourra
s'empêcher de remarquer la différence injuste
établie par la postérité entre le
républicain Daumier et l'aristocrate (par le talent
et les préférences, non par le nom) Gavarni.
L'article de 1860, dans Le Temps, d'un style
soutenu, bourré de formules brillantes, est de plus
très bien documenté, à la fois sur
Silène et la Grèce ancienne et Daumier,
artiste contemporain; les Goncourt vont jusqu'à citer
les Dionysiaques, sans nom d'auteur, comme si tout le
monde avait lu les quarante-huit chants de Nonnos de
Panopolis (Ve siècle après J.-C.) et, phrase
après phrase, scrupuleusement, donnent à voir
tout ce qu'a déjà réalisé
Daumier. Le thème de l'ivresse
de Silène a été traité par de
nombreux peintres, plusieurs fois par Rubens, par son
atelier, mais aussi par Carl Vanloo en 1747, avec
L'Ivresse de Silène, qui se trouve au
musée des beaux-arts de Nancy. Silène, le
père nourricier de Dionysos pour les Grecs, Bacchus
pour les Romains, est représenté par Daumier
avec ses caractéristiques légendaires :
ivre, bedonnant, plus que dépoitraillé, -
débraillé, obscène; près de lui
son âne, par tradition une bête lascive. Autour
de lui, des Satyres et des Bacchantes; tout près de
lui, un danseur équivoque «aux reins
souples»; plus loin, s'appuyant sur la tête de
l'âne, cet enfant
insolite, ouvrant
des yeux même pas étonnés. L'article des
Goncourt, où chaque mot a été
pesé, offre le plus grand nombre d'informations
précises dans l'espace réduit d'un article de
journal qui se voulait de grande diffusion. Pouvait-on faire
mieux que les Goncourt pour la gloire de
Daumier ? ILLUSTRATION En haut : Daumier jeune
vu par Benjamin Roubaud (vers 1837)



Au milieu et en bas : Deux photographies par Nadar
(vers 1860)
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