29 juin 2004

 La scrupuleuse analyse d'une «image énorme»

 

Gavarni venait d'entrer au Temps, illustrateur universel, une imitation avouée de L'Illustration, avec le titre de directeur des dessins. On est en 1860; ce périodique bi-hebdomadaire avait Philippe Busoni pour rédacteur en chef, «un petit vieux tout frêle, tout grêle, qui ressemble à un donneur d'eau bénite oublié depuis 1789 à la porte d'une église de province» (Goncourt, Journal, 15 juillet 1860). Allez vous étonner après cette description assassine que Le Temps n'ait connu… qu'un temps : il alla du 1er juin 1860 au 11 novembre de la même année. Les Goncourt auront pu donner, outre l'article sur L'Ivresse de Silène par Daumier du 8 juillet 1860, quatre articles (échelonnés du 29 juillet au 4 octobre) sur l'exposition Tableaux et dessins de l'école française, principalement du XVIIIe siècle, tirés des collections d'amateurs, organisée en 1860 par le marchand d'art Francis Petit dans son magasin du boulevard des Italiens; et un article sur Decamps (2 septembre 1860) qui avait déjà paru dans La Peinture à l'exposition de 1855 (tiré à 42 exemplaires! On comprend que les Goncourt aient voulu donner à cet article une deuxième chance) et sera publié une fois encore dans Pages retrouvées (p. 191 et suiv.).

Nul doute que Gavarni ait demandé à ses jeunes amis, Edmond et Jules, de lui faire un bel article sur Daumier. On aurait pu les penser ennemis, ces deux dessinateurs critiques des mœurs, - mais non! Gavarni l'Ancien ne demande qu'à favoriser la gloire de Daumier le Jeune, si bien qu'il avait pensé l'appeler au Temps avec lui; c'est ce que les Goncourt, peut-être délibérément indulgents à l'égard de Gavarni, nous apprennent dans leur biographie (Gavarni, l'homme et l'œuvre, ch. CXXVI). Gavarni connaissait bien Daumier, il avait décrit pour eux son intérieur plutôt peuple, «autour d'un poêle en fonte chauffé à blanc [,] des hommes assis par terre, une bouteille de vin chacun, buvant à même» (Goncourt, Journal, 25 décembre 1856).

Pourquoi les Goncourt ont-ils choisi de commenter en 1860 cette Ivresse de Silène, présentée dix ans plus tôt au Salon de 1850, - dit Salon de 1850-1851 puisqu'il ouvrit ses portes (rappelons : au Palais-National, ex-Palais-Royal, on est en république) au mois de janvier 1851 seulement ? L'œuvre est un dessin, réalisé au crayon, fusain avec estompe, rehaussé à la gouache blanche, de 43 cm sur 61. On peut le voir aujourd'hui au musée des beaux-arts et de la dentelle de Calais. En même temps, Daumier proposait deux toiles, Don Quichotte et Sancho se rendant aux noces de Gamache (actuellement dans une collection privée, à Boston) et Femmes poursuivies par des Satyres, l'une et l'autre disposées de chaque côté de l'entrée : Daumier se révélait en peintre et non plus en caricaturiste des bourgeois ou des hommes politiques. C'est en 1849 (Le Charivari, 21 novembre, Une visite du matin à l'Élysée) que Daumier avait attaqué le Dr Véron, propriétaire du Constitutionnel, cité dans l'article des Goncourt, et ce ne sera pas la dernière fois. Daumier était si bien le caricaturiste attitré de Véron que, lorsque les Goncourt se rendent chez lui (voir le Journal, 3 décembre 1861), ils pensent (Jules pense…) aux caricatures de lui parues dans Le Charivari. 1850 est aussi la date d'apparition de Ratapoil : mais le sujet, semble-t-il, n'intéresse guère les Goncourt, qui ont toujours montré une indifférence polie pour l'époque napoléonienne et les bonapartistes. Tous ces détails permettent de mieux situer L'Ivresse de Silène, mais ne répondent pas à la question : pourquoi, en 1860, un article sur un dessin datant de 1850 ? À moins que les Goncourt n'aient rien choisi, et que Gavarni, le directeur des dessins, rappelons-le, soit le seul responsable de la décision : ce qui d'ailleurs ne résout rien. En revanche, à la question : «Pourquoi un article sur Daumier au mois de juillet 1760 ?» on peut essayer de répondre, sachant que Daumier, «l'artiste charivaresque» (voir l'article des Goncourt), venait d'être renvoyé au mois de mars 1860, «foutu à la porte du Charivari au milieu d'un mois et n'ayant été payé que d'un demi-mois», ainsi que l'écrit Baudelaire à Poulet-Malassis au mois d'avril 1860. Sans doute fallait-il attirer l'attention sur lui, afin qu'il trouve un nouvel employeur, de nouvelles commandes, et montrer, peut-être, qu'il n'était pas uniquement lithographe. Toujours est-il que Gavarni offrait aux lecteurs du Temps une gravure sur bois, par Auguste Trichon (1814-?) reproduisant L'Ivresse du Silène et, en sus, l'article des Goncourt.

Les Goncourt, avant leur article, n'avaient jamais rencontré Daumier, ce qui nous vaut un portrait, pas vraiment attirant, «de longs cheveux blancs rejetés derrière l'oreille, un peu à la Béranger, […] deux petits yeux très noirs, un petit nez en pomme de terre, un gros homme, une voix pointue et rien de bon ni d'ouvert dans la physionomie» (Goncourt, Journal, 17 août 1860). Dans l'article, pourtant, les Goncourt jouent le jeu sinon de la sympathie, au moins du professionnalisme, mettant entre parenthèses une opinion personnelle qui leur fait juger Daumier «pléthorique» (voir le Journal, 12 février 1862). Plus tard (voir le Journal, 23 avril 1888), Edmond ne pourra s'empêcher de remarquer la différence injuste établie par la postérité entre le républicain Daumier et l'aristocrate (par le talent et les préférences, non par le nom) Gavarni. L'article de 1860, dans Le Temps, d'un style soutenu, bourré de formules brillantes, est de plus très bien documenté, à la fois sur Silène et la Grèce ancienne et Daumier, artiste contemporain; les Goncourt vont jusqu'à citer les Dionysiaques, sans nom d'auteur, comme si tout le monde avait lu les quarante-huit chants de Nonnos de Panopolis (Ve siècle après J.-C.) et, phrase après phrase, scrupuleusement, donnent à voir tout ce qu'a déjà réalisé Daumier.

Le thème de l'ivresse de Silène a été traité par de nombreux peintres, plusieurs fois par Rubens, par son atelier, mais aussi par Carl Vanloo en 1747, avec L'Ivresse de Silène, qui se trouve au musée des beaux-arts de Nancy. Silène, le père nourricier de Dionysos pour les Grecs, Bacchus pour les Romains, est représenté par Daumier avec ses caractéristiques légendaires : ivre, bedonnant, plus que dépoitraillé, - débraillé, obscène; près de lui son âne, par tradition une bête lascive. Autour de lui, des Satyres et des Bacchantes; tout près de lui, un danseur équivoque «aux reins souples»; plus loin, s'appuyant sur la tête de l'âne, cet enfant insolite, ouvrant des yeux même pas étonnés. L'article des Goncourt, où chaque mot a été pesé, offre le plus grand nombre d'informations précises dans l'espace réduit d'un article de journal qui se voulait de grande diffusion. Pouvait-on faire mieux que les Goncourt pour la gloire de Daumier ?

 

ILLUSTRATION

En haut : Daumier jeune vu par Benjamin Roubaud (vers 1837)
Au milieu et en bas : Deux photographies par Nadar (vers 1860)

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