12 février 2010

Jacques Vorageolles et ses ombres

MAURICE CIANTAR (1915-1990)

Maître d'œuvre: Éric Séébold
Éditeur : Du Lérot, éditeur, Tusson, Charente
Combien ? 45 euros
Où ? Dans les (très) bonnes librairies.
Ou bien à commander chez l'éditeur :
Du Lérot, éditeur, Les Usines réunies, 16140 Tusson
Ou encore par l'intermédiaire du site :
www.editionsdulerot.fr

  
 

Ce pourrait être une histoire édifiante : un écrivain, poète et prosateur pour son plaisir, journaliste de la presse écrite et radiophonique pour gagner sa vie, aimait trop les casinos et les expériences sexuelles de toute nature. Insouciant, le seul mot de retraite dans l'expression "préparer sa retraite", faisait au dandy tordre la bouche de dégoût. Vint la vieillesse avec tous ses charmes. Résultat : expulsé, puisque sans ressources, de la misérable chambre de bonne où il campait, il atterrit dans une maison de, justement, retraite. Rideau. La farce est jouée. Petits garçons, usez des femmes avec modération, changez de trottoir quand vous passez devant une maison de jeu, et respectez les limites. Faux, bien sûr ; semblable à toutes les histoires morales, celle-ci n'est que carton-pâte. Le prince fastueux devenu clochard avait, sous son lit, une valise. Dans la valise, des manuscrits. Un éditeur ami passait par là, reçut la valise comme on écoute les dernières paroles d'un mourant, et par une longue chaîne on arrive à Jacques de Vorageolles et ses ombres.
   Le prince avait, au temps de sa divine insouciance, déjà écrit. Des poèmes, comme tout le monde ; il avait aussi publié des livres, ainsi Jacques Vorageolles. Vorageolles, comme Jacques de Voragine, l'auteur de La Légende dorée, mais pourquoi ce nom et pas un autre ? Parce que vorace, parce que rage, parce que paperole. Naquit donc un roman de formation, autobiographique, moins pesant que beaucoup (on ne citera pas de noms). Suivirent La Mongolique (moins bon) et …Et qu'on n'en parle plus (les points de suspension font partie du titre), sous une couverture hideuse de La Nouvelle Édition. On ajoute Maman-salope, au titre discutable &emdash; mais ledit Jacques Vorageolles avait des comptes à régler avec madame mère, avec sa famille, et d'ailleurs avec la famille en général (pas d'épouse, pas d'enfants légitimes), "Familles je vous hais". Encore un best seller, Mille jours à Pékin, fruit de trois années passées en Chine.
   Vous, impénitents lecteurs, êtes fatigués des biographies-Fayard ? Vous aimez cependant qu'un écrivain ne soit pas désincarné ? Éric Séébold répond à tous vos vœux avec 582 pages bien tassées (22 x 15,5 cm), des illustrations (on ne les a pas comptées), un index, une bibliographie, des notes &emdash; précises mais discrètes &emdash; et une discographie. Au lieu d'un déroulement linéaire du texte on a droit, et cela nous ravit, à une structure de livre à facettes, qui rend l'auteur vivant et donne l'envie de se procurer dans l'instant même ses ouvrages. Les rubriques, dans l'ordre : poèmes, chroniques, romans, la Chine, des articles pour les journaux, des textes divers, un choix de dédicaces, puis de lettres, des documents, des études et témoignages.
  On a gardé le meilleur pour la fin : un texte inédit, L'Heure de mon nombril, vous révélera que Ciantar pourrait bien être l'auteur à découvrir, égal à Jean Genet, supérieur à Henry Miller.

Paule Adamy

Accueil | Actualites & Trouvailles