Ce pourrait être une histoire
édifiante : un écrivain, poète
et prosateur pour son plaisir, journaliste de la presse
écrite et radiophonique pour gagner sa vie, aimait
trop les casinos et les expériences sexuelles de
toute nature. Insouciant, le seul mot de retraite dans
l'expression "préparer sa retraite", faisait au
dandy tordre la bouche de dégoût. Vint la
vieillesse avec tous ses charmes. Résultat :
expulsé, puisque sans ressources, de la
misérable chambre de bonne où il campait,
il atterrit dans une maison de, justement, retraite.
Rideau. La farce est jouée. Petits garçons,
usez des femmes avec modération, changez de
trottoir quand vous passez devant une maison de jeu, et
respectez les limites. Faux, bien sûr ;
semblable à toutes les histoires morales, celle-ci
n'est que carton-pâte. Le prince fastueux devenu
clochard avait, sous son lit, une valise. Dans la valise,
des manuscrits. Un éditeur ami passait par
là, reçut la valise comme on écoute
les dernières paroles d'un mourant, et par une
longue chaîne on arrive à Jacques de
Vorageolles et ses ombres.
Le prince avait, au temps de sa divine
insouciance, déjà écrit. Des
poèmes, comme tout le monde ; il avait aussi
publié des livres, ainsi Jacques
Vorageolles. Vorageolles, comme Jacques de Voragine,
l'auteur de La Légende dorée, mais
pourquoi ce nom et pas un autre ? Parce que vorace,
parce que rage, parce que paperole. Naquit donc un roman
de formation, autobiographique, moins pesant que beaucoup
(on ne citera pas de noms). Suivirent La
Mongolique (moins bon) et
Et qu'on n'en
parle plus (les points de suspension font partie du
titre), sous une couverture hideuse de La Nouvelle
Édition. On ajoute Maman-salope, au titre
discutable &emdash; mais ledit Jacques Vorageolles avait
des comptes à régler avec madame
mère, avec sa famille, et d'ailleurs avec la
famille en général (pas d'épouse,
pas d'enfants légitimes), "Familles je vous hais".
Encore un best seller, Mille jours à
Pékin, fruit de trois années
passées en Chine.
Vous, impénitents lecteurs,
êtes fatigués des biographies-Fayard ?
Vous aimez cependant qu'un écrivain ne soit pas
désincarné ? Éric
Séébold répond à tous vos
vux avec 582 pages bien tassées
(22 x 15,5 cm), des illustrations (on ne
les a pas comptées), un index, une bibliographie,
des notes &emdash; précises mais discrètes
&emdash; et une discographie. Au lieu d'un
déroulement linéaire du texte on a droit,
et cela nous ravit, à une structure de livre
à facettes, qui rend l'auteur vivant et donne
l'envie de se procurer dans l'instant même ses
ouvrages. Les rubriques, dans l'ordre :
poèmes, chroniques, romans, la Chine, des articles
pour les journaux, des textes divers, un choix de
dédicaces, puis de lettres, des documents, des
études et témoignages.
On a gardé le meilleur pour la
fin : un texte inédit, L'Heure de mon
nombril, vous révélera que Ciantar
pourrait bien être l'auteur à
découvrir, égal à Jean Genet,
supérieur à Henry Miller.
Paule Adamy