Les cerisiers en
fleurs attirent une foule très dense dans le parc
de Ueno où se tient la magnifique exposition
Auguste Rodin - Eugène Carrière (du
7 mars au 4 juin 2006). Les Japonais ont la primeur de
cette exposition qui s'ouvrira ensuite au musée
d'Orsay. Largement présentée dans la
presse, elle connaît un grand succès.
Pourtant, si Rodin est aussi célèbre au
Japon qu'en France, il n'en est pas de même pour
Eugène Carrière. Cette exposition est la
première consacrée à ces deux
artistes et permettra, souhaitons-le, de faire
reconnaître Eugène Carrière, dont on
fête cette année le centième
anniversaire de la mort, à sa juste valeur.
Rodin et Carrière
côtoyèrent les hommes de lettres les plus
prestigieux du XIXe siècle. Geffroy, Victor Hugo,
Edmond de Goncourt figurent parmi leurs amis. Edmond de
Goncourt sut rapidement discerner le talent de
Carrière sur lequel il ne tarit pas
d'éloges. Dans le Journal, il fait de
nombreuses allusions aux visites que Carrière lui
rendit, ou encore à ses expositions. Ses propos,
souvent si sévères à l'égard
de maintes personnes, sont très flatteurs. Il
mentionne le peintre, pour la première fois, en
1890 :
«Carrière,
parmi les jeunes, le seul talentueux, le seul
original, un réaliste fantomatique, un peintre
psychologique, qui ne fait pas le portrait d'une
figure, mais le portrait d'un sourire» (samedi,
19 octobre 1889).
Jamais il ne changea
d'opinion à son égard, et sept ans plus
tard, quand Carrière fit son portrait, il
s'exclama :
«C'est une
admirable planche rappelant, quoique le
procédé soit différent,
l'aquatinte des portraits anglais du XVIIIe
siècle. Un modelage comme en ferait sur une
figure la lumière d'un clair de lune, avec des
ombres noyées, dans l'estompage et le lavage,
de douceurs indicibles et ou il n'y a de noir que le
noir des prunelles : un modelage où il y a
cependant, dans la fonte de sa caresse, les dessous
d'un dessin sculptural, mais comme cherché et
trouvé dans de la moelle de sureau »
(mercredi 15 avril 1896).
Edmond de Goncourt avait
trouvé les mots justes pour parler de l'uvre
de ce peintre, si bien mise en lumière dans cette
exposition, et qui semble tantôt devancer les
uvres de Rodin, tantôt leur
répondre.
Les deux artistes se
rencontrèrent à la Manufacture de
Sêvres dans les années 1880. Entre eux se
tissèrent des liens d'une amitié durable
que seule la mort de Carrière interrompit. Ils se
voyaient fréquemment, échangeaient des
lettres et aimaient discuter de leur vision de
l'art.
Dans cette exposition,
peintures et sculptures se répondent dans une
totale harmonie. 136 oeuvres sont exposées dans
cinq sections distinctes.
La première
section est consacrée aux portraits de Rodin et de
Carrière. Un portrait de Rodin par
Carrière, un autoportrait de ce dernier, et un
masque mortuaire de celui-ci, fait sous la direction de
Rodin.
La seconde section s'attache à présenter
l'interaction entre les deux artistes. Y sont
présentées les oeuvres mutuelles qu'ils
possédaient, ainsi que le texte
rédigé par Carrière
pour l'exposition
Rodin, qui se
tint place de l'Alma, à Paris, en 1900.
La troisième section offre des portraits de
différentes personnalités, par ces deux
artistes : Georges Clemenceau, Henri Rochefort,
Puvis de Chavannes, Roger Marx et Gustave Geffroy. Edmond
de Goncourt ne figure malheureusement pas parmi ceux-ci.
On peut, en revanche rappeler qu'il avait demandé
à Carrière de peindre pour lui le portrait
de Geffroy sur la couverture en parchemin blanc de
Notes d'un journaliste, Vie - Littérature-
Théâtre, le livre de Geffroy paru en
1887 chez Charpentier, où sont rassemblées
des chroniques parues dans La Justice, le journal
de Clemenceau, et qui appartient aujourd'hui à la
collection Frits Lugt.
La quatrième section met en évidence le
symbolisme de l'uvre de ces deux artistes.
Partageant les mêmes convictions
esthétiques, leurs oeuvres si proches et si
différentes par les matériaux qu'elles
utilisent, semblent exercer, l'une sur l'autre, un
incroyable mimétisme. Des tableaux de mères
et enfants, débordant de tendresse («il est
le peintre de l'allaitement», disait de lui Edmond
de Goncourt) font face aux sculptures de Fugit
Amor ou d'amour maternel de Rodin.
La cinquième et dernière section met en
lumière les points communs entre ces deux artistes
et prend pour sujet, entre autres, Jeanne d'Arc,
l'ébauche de l'affiche pour le journal
L'Aurore, et choisit pour terminer cette
exposition, où l'ocre des tableaux de
Carrière et le blanc des marbres de Rodin semblent
à l'unisson, quelques études de mains, de
torses, etc.
Rodin devint le
père de la sculpture moderne, Carrière
accueillit dans son Académie des
élèves comme Matisse ou Derain. Cette
exposition nous fait ressentir la belle amitié
entre ces deux hommes, source de création
d'oeuvres remarquables que le public de Tokyo
découvre avec ravissement.
Brigitte
Koyama-Richard