7 avril 2006

 

 

On vous l'annonçait, c'est fait. Une grande exposition qui réunit Eugène Carrière et Rodin
se tient actuellement à Tokyo. Brigitte Koyama-Richard, que les habitués de ce site connaissent bien,
s'est rendue au musée d'art occidental de Tokyo. Ci-dessous, ses impressions. 

AugusteRodin - Eugène Carrière
Tokyo
The National Museum of Western Art

À gauche :   Auguste Rodin, Dernière Vision, 1903 (détail). Paris, musée Rodin.
À droite : E. Carrière, Portrait d'Auguste Rodin, 1896 (détail). Paris, musée Rodin.

 

Les cerisiers en fleurs attirent une foule très dense dans le parc de Ueno où se tient la magnifique exposition Auguste Rodin - Eugène Carrière (du 7 mars au 4 juin 2006). Les Japonais ont la primeur de cette exposition qui s'ouvrira ensuite au musée d'Orsay. Largement présentée dans la presse, elle connaît un grand succès. Pourtant, si Rodin est aussi célèbre au Japon qu'en France, il n'en est pas de même pour Eugène Carrière. Cette exposition est la première consacrée à ces deux artistes et permettra, souhaitons-le, de faire reconnaître Eugène Carrière, dont on fête cette année le centième anniversaire de la mort, à sa juste valeur.

Rodin et Carrière côtoyèrent les hommes de lettres les plus prestigieux du XIXe siècle. Geffroy, Victor Hugo, Edmond de Goncourt figurent parmi leurs amis. Edmond de Goncourt sut rapidement discerner le talent de Carrière sur lequel il ne tarit pas d'éloges. Dans le Journal, il fait de nombreuses allusions aux visites que Carrière lui rendit, ou encore à ses expositions. Ses propos, souvent si sévères à l'égard de maintes personnes, sont très flatteurs. Il mentionne le peintre, pour la première fois, en 1890 :

«Carrière, parmi les jeunes, le seul talentueux, le seul original, un réaliste fantomatique, un peintre psychologique, qui ne fait pas le portrait d'une figure, mais le portrait d'un sourire» (samedi, 19 octobre 1889).

Jamais il ne changea d'opinion à son égard, et sept ans plus tard, quand Carrière fit son portrait, il s'exclama :

«C'est une admirable planche rappelant, quoique le procédé soit différent, l'aquatinte des portraits anglais du XVIIIe siècle. Un modelage comme en ferait sur une figure la lumière d'un clair de lune, avec des ombres noyées, dans l'estompage et le lavage, de douceurs indicibles et ou il n'y a de noir que le noir des prunelles : un modelage où il y a cependant, dans la fonte de sa caresse, les dessous d'un dessin sculptural, mais comme cherché et trouvé dans de la moelle de sureau » (mercredi 15 avril 1896).

Edmond de Goncourt avait trouvé les mots justes pour parler de l'œuvre de ce peintre, si bien mise en lumière dans cette exposition, et qui semble tantôt devancer les œuvres de Rodin, tantôt leur répondre.

Les deux artistes se rencontrèrent à la Manufacture de Sêvres dans les années 1880. Entre eux se tissèrent des liens d'une amitié durable que seule la mort de Carrière interrompit. Ils se voyaient fréquemment, échangeaient des lettres et aimaient discuter de leur vision de l'art.

Dans cette exposition, peintures et sculptures se répondent dans une totale harmonie. 136 oeuvres sont exposées dans cinq sections distinctes.

La première section est consacrée aux portraits de Rodin et de Carrière. Un portrait de Rodin par Carrière, un autoportrait de ce dernier, et un masque mortuaire de celui-ci, fait sous la direction de Rodin.
La seconde section s'attache à présenter l'interaction entre les deux artistes. Y sont présentées les oeuvres mutuelles qu'ils possédaient, ainsi que le texte rédigé par Carrière pour
l'exposition Rodin, qui se tint place de l'Alma, à Paris, en 1900.
La troisième section offre des portraits de différentes personnalités, par ces deux artistes : Georges Clemenceau, Henri Rochefort, Puvis de Chavannes, Roger Marx et Gustave Geffroy. Edmond de Goncourt ne figure malheureusement pas parmi ceux-ci. On peut, en revanche rappeler qu'il avait demandé à Carrière de peindre pour lui le portrait de Geffroy sur la couverture en parchemin blanc de Notes d'un journaliste, Vie - Littérature- Théâtre, le livre de Geffroy paru en 1887 chez Charpentier, où sont rassemblées des chroniques parues dans La Justice, le journal de Clemenceau, et qui appartient aujourd'hui à la collection Frits Lugt.
La quatrième section met en évidence le symbolisme de l'œuvre de ces deux artistes. Partageant les mêmes convictions esthétiques, leurs oeuvres si proches et si différentes par les matériaux qu'elles utilisent, semblent exercer, l'une sur l'autre, un incroyable mimétisme. Des tableaux de mères et enfants, débordant de tendresse («il est le peintre de l'allaitement», disait de lui Edmond de Goncourt) font face aux sculptures de Fugit Amor ou d'amour maternel de Rodin.
La cinquième et dernière section met en lumière les points communs entre ces deux artistes et prend pour sujet, entre autres, Jeanne d'Arc, l'ébauche de l'affiche pour le journal L'Aurore, et choisit pour terminer cette exposition, où l'ocre des tableaux de Carrière et le blanc des marbres de Rodin semblent à l'unisson, quelques études de mains, de torses, etc.

Rodin devint le père de la sculpture moderne, Carrière accueillit dans son Académie des élèves comme Matisse ou Derain. Cette exposition nous fait ressentir la belle amitié entre ces deux hommes, source de création d'oeuvres remarquables que le public de Tokyo découvre avec ravissement.

Brigitte Koyama-Richard

 

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