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Samedi
19 octobre
1889
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J'ai enfin
trouvé la vraie définition du talent de
Carrière : c'est un Velasquez
crépusculaire.
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Mercredi
14 mai
1890
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Me voici au vernissage
[du Salon du Champ de Mars].
Rodin, Rodin, ça devient un sculpteur trop
original, trop supérieur, trop grand artiste: ses
enlacements amoureux ne sont plus, en leur allongement
invertébré, en leur fluidité, en leur
liquidité, des enlacements d'hommes et de femmes, ce
sont des tortillages de lombrics. Carrière, parmi les
jeunes, le seul talentueux, le seul original, un
réaliste fantomatique, un peintre psychologique, qui
ne fait pas le portrait d'une figure, mais le portrait d'un
sourire.
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Jeudi
5 juin
1890
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Ajalbert
m'entraîne chez Carrière qui habite tout
près, à la Villa des Arts, une triste
villa aux murs d'un gris demi-deuil et aux petites portes
d'un rouge pompéien. Je trouve Carrière en
train de peindre d'après nature un grand portrait de
Geffroy, qu'il doit réduire pour mon volume [les
Notes d'un journaliste, de Geffroy]. C'est d'une
composition très originale, la grande toile
esquissée pour Gallimard, et représentant le
paradis du théâtre de Belleville, cette grande
toile faisant le fond de l'atelier et où les
personnages s'arrangent admirablement dans le croisement des
courbes hémicyclaires du haut de la salle.
Mais ce qu'il est vraiment, ce Carrière, il est
le peintre de l'Allaitement. Et c'est curieux de
l'étudier en sa tendre spécialité, dans
quelques toiles qu'il n'a pas encore vendues et dans un
nombre immense de dessins qu'il dit être la
représentation de gestes intimes et qui sont
d'admirables études de mains enveloppantes de
mères et de têtes de téteurs,
où dans ces visages vaguement mamelonnés, il
n'y a que les méplats du bout du nez, des
lèvres, et la valeur de la prunelle et où,
sans apparence de linéature, c'est le dessin
photographique du momaque, la configuration
cabossée de son crâne.
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Samedi
20 décembre
1890
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Causerie avec le
peintre Carrière, qui semble avoir un trou dans le
palais, où de temps en temps, ses mots s'enfuient
assourdis. Côté d'homme de lettres chez ce
peintre de tempérament, côté qu'on
rencontre souvent, trop souvent, chez le peintre moderne,
pas peintre du tout. Et il me tire de sa poche un petit
calepin, où il me montre une liste de motifs
parisiens qu'il veut peindre et parmi lesquels il y a la
Marche de la foule parisienne, cette ambulation toute
particulière que j'ai souvent étudiée
d'une chaise d'un café du Boulevard et dont il veut
rendre les anneaux, semblables aux anneaux d'une
chaîne, et encore la Soif autour du
théâtre de Belleville, toute une population
en bras de chemise offrant, à la porte, des bocks et
autres rafraîchissements aux sortants du
théâtre.
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Vendredi
16 janvier
1891
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Eugène
Carrière, qui vient dîner à Auteuil avec
Geffroy, m'apporte pour la collection de mes Modernes
un portrait dudit Geffroy sur le parchemin blanc de son
bouquin, Notes d'un journaliste, un portrait
monochrome à l'huile qui est une merveille, un
portrait ayant une étroite parenté avec les
belles choses enveloppées des grands peintres
italiens du passé.
Carrière et Geffroy me parlent d'un projet de
faire ensemble un Paris, par petits morceaux, amenés
sous le coup de la vision, sans l'ambition de le faire tout
entier à la suite d'un plan bien arrêté:
un Paris fragmentaire, où se mêleraient les
dessins du peintre à la prose photographique de
l'écrivain.
Puis Carrière me conte dans la soirée,
qu'un jour, en son absence, Émile Michelet, qu'il ne
connaissait pas, est tombé chez lui, en le priant, au
nom de l'admiration qu'il avait pour lui, de faire le
portrait d'un enfant qu'il venait de perdre. Le voilà
avec son petit carton sous le bras, allant au diable, le
voilà installé dans une pauvre chambrette,
devant un tout petit enfant, un enfant de cinq ou six mois,
entouré de fleurs dans son berceau. Et le
voilà s'efforçant de le faire ressemblant.
Pendant qu'il travaille, le père sort de son cabinet,
le regarde longtemps travailler, sans mot dire, et rentre
dans son cabinet. Il en ressort quelques instants
après, tendant au dessinateur une photographie,
où était représenté un enfant de
peintre primitif, et lui dit: « Est-ce qu'il ne serait
pas possible de lui donner un peu ce
caractère-là ? » Cette phrase casse bras
et jambes à l'artiste
Oui, le kyste de
l'art, comme dirait Daudet, tuant chez le père le
désir de la ressemblance de son enfant mort,
ça, c'est énorme et bien typique!
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Jeudi
19 février
1891
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Carrière, qui
dînait chez Daudet, après dîner, est venu
s'asseoir à côté de moi, et dans une
langue vague et diffuse, ressemblant à sa peinture,
et avec sa voix morte, m'a entretenu longtemps de son
mépris pour le chatoyant en peinture, et de
ses efforts et de son ambition pour attraper les
fugitivités de l'expression d'une figure, de son
travail enfin, acharné et sans cesse
recommençant, pour tâcher de fixer un peu du
moral d'un être sur une toile.
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Dimanche
8 mars
1891
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Daudet cause avec
Carrière, pendant que celui-ci fait son portrait, et
le peintre faisant sans doute allusion à Gallimard,
lui disant que c'était insupportable le pessimisme
chez les gens riches, ne se contentant pas de vous remplir
et de vous abreuver, mais confessant longuement vos maux,
vous servant encore plus copieusement les leurs et vous
mettant à la porte dans le froid, eux entourés
de toutes les aisances de la vie et sans inquiétude
du lendemain, et vous, pauvres artistes, ayant le sentiment
d'avoir perdu votre soirée dans un ressassement
d'ennui et de tristesse, et parfois trouvant chez vous la
mauvaise humeur de votre femme et retournant dans votre lit
le regret de ne l'avoir pas passée, cette
soirée, à faire dans votre intérieur
des dessins qui auraient pu trouver un acheteur ou un
éditeur.
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Jeudi
23 avril 1891
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Ce soir, je causais
avec Carrière; et comme il me parlait de l'importance
de l'enveloppe, des contours d'une figure, à ce
propos, je lui parlais de la place donnée à la
beauté des joues dans les descriptions de
l'Antiquité et dans le modelage de caresses de la
sculpture grecque, puis du rien pour lequel la joue est
comptée aujourd'hui dans les deux arts.
Trouverait-on, à l'heure qu'il est, dans une
description de figure de femme de n'importe quel roman, la
mention de la délicatesse, de
l'élégance d'une joue ?
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Lundi
4 mai
1891
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Exposition de
Carrière chez Boussod et Valadon.
Une première impression un peu cauchemardesque
: l'impression d'entrer dans une chambre pleine de portraits
fantomatiques aux grandes mains pâles, aux chairs
morbides, aux couleurs évanouies sous un rayon de
lune. Puis les yeux s'habituent à la nuit de ces
figures de crypte, de cave, sur lesquelles, au bout de
quelque temps, un peu du rose des roses-thés semble
monter sous la grisaille de la peau
Et au milieu de
tous ces visages, vous êtes attiré par des
figures d'enfants aux tempes lumineuses, au bossuage du
front, à la linéature indécise des
paupières autour du noir souriant de vives prunelles,
aux petits trous d'ombre des narines, au vague rouge d'une
molle bouche entrouverte, à la fluidité de
chairs lactées, qui n'ont point encore l'arrêt
d'un contour - des figures d'enfants regardés, en des
penchements amoureux qui sont comme des enveloppements de
caresse, par des visages de femmes, aux cernées
profondes, aux creux anxieux, aux grandes lignes
sévères du dessin de l'Inquiétude
maternelle.
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Samedi
14 mai
1892
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On m'avait dit que
Carrière était une rosse, qu'il avait
montré, à propos d'une commande de
l'Hôtel de Ville à Chéret, une
animosité indigne. Frantz Jourdain m'affirme que
même tous les jours, il n'est pas bien bon pour l'ami
Geffroy, et dans les milieux hostiles au critique. Si
ça est vraiment, c'est épouvantable! Geffroy,
le chantre de son talent en tout endroit de sa copie,
Geffroy qu'on appelle dans notre monde, à cause de
son adoration tendre et soumise pour sa peinture, la
Femme du peintre!
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Lundi
23 mai
1892
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À trois heures,
chez Carrière, à la Villa des Arts à
Batignolles.
Ce sont, sous mes yeux, au mur, sur des chevalets, des
esquisses de têtes de femmes, rosées de la
pâleur d'une rose thé fleurie à l'ombre,
des vivantes comme vues dans l'évanouissement de leur
couleur terrestre; ce sont de petites faces d'enfants, aux
prunelles de diamant noir, dans l'indécision
noyée de leurs traits, dans la coloration
lactée de leur chair. Ce sont, dans des pots de
jardinier, des fleurs aux tons mourants, et de vagues
dessertes de table, montrées dans le
crépuscule d'une grisaille : des natures mortes
un peu hoffmannesques. Ce sont les douze
écoinçons des six dessus de portes de
l'Hôtel de Ville, que Carrière vient de
peindre : ces douze corps de femmes, en le
contournement élégant de leur repos nu, en la
rocaille de leur grâce. Ce sont des choses d'hier et
des choses d'aujourd'hui : l'ébauche de Mullem,
brossée, balafrée, égratignée en
quelques heures, l'ébauche d'un enfant du peintre
mort d'une diphtérie, où l'on sent l'influence
de Velasquez en ses première uvres.
Et ce sont encore des feuilles, des feuilles, des
feuilles de papier, pour ainsi dire, les études de la
Caresse maternelle et où un trait de sanguine
ou de fusain a fixé des mouvements d tendresse :
l'enroulement de bras autour d'un cou, l'écrasement
d'un baiser sur une joue, les errements de mains
tremblotantes autour d'un petit corps aimé
Ah,
des mains! Ah, la main! ce morceau de l'être qui dit
et raconte tant de choses sur lui! Des mains, il y en a
là, dans des tiroirs, des brassées, et en la
surprise de toute leur éloquente mimique. Car
Carrière est un dessinateur passionné de la
main, comme l'ont été Watteau et Gavarni, et
dans le portrait qu'il fait, même en un cadre
resserré, cherche-t-il presque toujours, à
côté du visage de l'homme, à y placer sa
main.
À travers la succession des toiles, des
morceaux de carton colorés, des feuilles de papier
crayonnées que Carrière me fait passer sous
les yeux, mon regard va, tout le temps, à la grande
machine, à la toile posée à terre qui
prend tout le fond de l'atelier.
C'est son exposition de l'année prochaine,
c'est la composition dans laquelle le portraitiste et le
peintre de la mère moderne va montrer son talent,
dans des proportions historiques, sous une forme nouvelle,
va nous donner du Paris contemporain, avec une
humanité à la fois étudiée par
un peintre et par un observateur littéraire. Oui,
dans le brouillard vague de l'esquisse, dans le brouillard
bitumeux de la grisaille, où çà et
là un trait de craie arrête la silhouette d'une
figure, enfin dans cette apparition figée d'un
rêve, que met sur une toile la tâtonnante
recherche d'un pinceau en la première idée
d'un peintre : voici le théâtre de
Belleville.
L'étude est prise des secondes galeries, en
sorte que la vue puisse descendre au parterre, monter au
paradis. D'abord, quelques gros dos attentionnés,
avec des têtes aplaties sur la rampe; ça
presque aussitôt coupé par un groupe debout,
où une femme, le bras couché au-dessus de sa
tête et touchant le plafond, semble une robuste
cariatide qui le soutient; et, au-delà de ce groupe,
court le tournant de la galerie, qui revient à gauche
devant vous, jusqu'au montant de la scène, avec son
monde d'hommes et de femmes, tassés, serrés,
pressés, entrés les uns dans les autres,
tandis qu'à droite, vous avez la tumultueuse foule de
l'amphithéâtre, mêlée dans une des
confusions grouillantes à la Goya, en ses
lithographies de la Tauromachie.
Et cette salle qu'il veut, lors de l'achèvement
de la peinture, éclairée d'une double
lumière, d'une lumière argentine à
gauche, d'une lumière dorée à droite,
lumière où transpercera le rouge de la
tenture, il en montre l'effet harmonique sur deux longues et
étroites pancartes.
Puis, tirant de je ne sais où une carte du
graveur à l'eau-forte Boutet, une enveloppe de lettre
de faire-part de mort, où un soir, là,
à Belleville, sur les bouts de papier qu'il avait
dans sa poche, le peintre a cherché à
instantaniser, en quatre coups de crayons, des poses,
des attitudes du peuple au spectacle, il se met à
parler, les yeux brillants, dans une espèce
d'hallucination fiévreuse de la bête
humaine dont il veut peupler sa toile; de cette
plèbe fermentante qu'il rêve d'y mettre, et de
ces mâles vivants de la barrière, et de ces
faubouriennes à la beauté sauvageonne, enfin
de ces rudes et ingénus spectateurs sous
l'empoignement d'un gros drame, et il se laisse aller
à dire les «frissons de joie» qu'il aura
à réaliser cette puissante, cette intelligente
uvre moderne.
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Mardi
31 mai
1892
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Seconde séance
de pose pour mon portrait.
Tout en me peignant, Carrière me raconte
qu'hier, il a assisté à un déjeuner de
noces dans un monde curieux, le monde du Bon
Marché. Un monde composé de petits
provinciaux, entrés comme commis, ayant gagné
de l'argent qu'ils placent à 20% dans la maison, en
sorte qu'une action de 100 000 francs rapporte
20 000 livres de rente. Et ces ci-devant petits
provinciaux, en général de nature très
singe, dégrossis par le contact d'acheteurs et
d'acheteuses du grand monde, ont des manières
très contournées, posent pour l'amour des
beaux-arts et vivent dans de jolies maisons de campagne de
la banlieue, où ils fêtent les
cabotins.
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Mardi
7 juin
1892
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Je pose la
dernière fois, je crois, pour la première
étude que fait de ma tête Carrière, et
pendant ce temps, je l'interviewe pour la préface
de La Vie artistique de Geffroy.
Il me parle d'une année passée en
Angleterre, où il était arrivé avec
très peu d'argent et sans la connaissance de qui que
ce soit et où, au bout de peu de jours, il
était tombé dans la misère
noire. Dans sa débine, il s'était
imaginé de faire quelques dessins de femmes et
d'amours - des réminiscences de l'École des
beaux-arts - et les avait portés, dans la semaine qui
précédait Noël, à un journal
illustré. Les dessins avaient plu au directeur, qui
lui en avait demandé deux, et le lendemain, il les
apportait, et avec les quelques livres qu'il recevait, il
courait de suite à une taverne mettre un peu de
viande dans son estomac.
Le directeur s'éprenait de lui, et l'invitait
quelquefois à dîner et le retenait à
regarder des bibelots et des images, le retenait à
causer, si bien que tout à coup, ses yeux rencontrant
la pendule, il s'écriait : « Ah! vraiment,
je vous ai fait rester trop tard
Vous ne trouverez plus
d'omnibus. » Et l'Anglais demeurait au diable de
Crystal-Palace, près duquel gîtait
Carrière, qui répondait
imperturbablement : « Oh! je prendrai un cab,
à la petite place de voitures qui est à
côté. » Et il revenait à pied, et
rentrait chez lui, tant c'était loin, à quatre
heures du matin
« Ce qui m'a sauvé,
jette-t-il en manière de péroraison, c'est
qu'il y avait dans ma jeunesse, chez moi, beaucoup
d'animalité, de force animale. »
Il me confessait qu'à Londres, il avait eu,
tout le temps, un sentiment d'effroi du silence des
foules.
Comme je lui parle du travail laborieux de son pinceau
sur mon front, il me dit : « Quand je fais un
être, j'ai la pensée tout le temps que j'ai
à rendre des formes habitées.
»
Puis nous causons des uns et des autres, et il me
montre Mullem, en son enragement de raté, jouant le
rôle de décourageateur auprès de
Geffroy et amenant son copain de La Justice, par
l'influence d'un médiocre sur une nature faible, tout
supérieur que lui est Geffroy, l'amenant à son
triste À quoi bon ? de ces années
dernières. Et, par les soins de son ami, Geffroy
avait été si bien emmerdé moralement
que Carrière lui déclarait que, malgré
toute son amitié pour lui, s'il continuait à
se maintenir si désolant, il cesserait de le
voir.
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Samedi
11 juin
1892
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Carrière fait
d'après moi une deuxième étude
peinte.
Il est amusant, spirituel en diable, ce
Carrière! Il parle du raté disant
toujours nous, des poètes d'à
présent, qu'il trouve « plus près du
piano que de la pensée », de la jeunesse
littéraire portant dans la vie la figure d'un «
petit débitant dont le commerce ne va pas ».
Puis il me demande si je connais la cour de
l'hôtel Sully, rue Saint-Antoine, et m'apprend que
là, il y a de grands bas-reliefs admirables, et que
c'est là - ce que personne n'a dit - que
M. Ingres a pris complètement sa
Source : oui, et la pose et le mouvement de la
figure, et même la forme de la cruche.
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Lundi
20 juin
1892
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Aujourd'hui,
dernière séance pour la seconde étude
de mon portrait.
Portrait à la représentation
délicate, intelligente, penseuse, mais un
portrait un peu fatigué, et à la fin trop
raclé au grattoir.
Carrière me dit qu'il veut le graver à
l'eau-forte, dans le genre des préparations qu'a
gravées mon frère d'après
La Tour.
Puis au bout de quelques instants, il ajoute :
«Ceci est confidentiel
J'ai depuis longtemps
l'idée de faire un panthéon de ce
temps-ci
, un panthéon où je mettrai des
hommes et des femmes
où je placerai une Mme
Daudet à côté de vous, une Sarah
Bernhardt à côté de Rodin
N'est-ce
pas ? Ce serait gentil de donner ainsi une portraiture
de l'humanité de ce temps
Puis ces eaux-fortes,
ce serait pour moi une reposante distraction de la
peinture.»
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Mardi
5 juillet
1892
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Aujourd'hui, je pose pour le portrait que
Carrière me fait sur l'exemplaire de Germinie
Lacerteux, éditée par Gallimard.
Tout en peignant, sa parole originale saute d'un sujet
à un autre.
Il dit que maintenant, en France, une entame du
patriotisme est faite surtout par le grand nombre de
mariages contractés par des Français avec des
étrangères, ce qui n'existait pas dans
l'ancienne France, citant à ce sujet les trois
frères Clemenceau, qui ont épousé trois
étrangères : mariages qui donnent des
enfants français qui ne sont pas tout à fait
des Français.
Puis il parle de son antipathie pour le soleil, du
mystère des ciels voilés, de la
séduction mystique des crépuscules,
confessant, sans s'en douter, l'amoureux peintre de
grisailles qu'il est.
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Lundi
11 juillet
1892
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Aujourd'hui, c'est ma
dernière pose pour le portrait que fait
Carrière sur la fameuse édition de Germinie
Lacerteux.
Il me parle de la langue horrifique que parlent,
à l'heure présente, les gens avec lesquels il
prend le train de Vincennes quand il va à sa petite
maison de campagne du parc Saint-Maur, tous s'exprimant
canaillement, tout le temps, en légende de Forain,
tous parlant, ce matin, de la translation d'un
cimetière en traitant les morts du vocable :
charognes. Et il me disait éloquemment :
«Est-ce que vous n'avez pas en vous le sentiment de la
désespérance en ce monde de maintenant,
dont les uns portent un étron dans la main et les
autres un cierge ?»
Et quelques minutes après, il disait
ironiquement, de ce peuple de littérateurs et de
peintres qui se précipitaient à la suite du
découvreur d'un procédé
littéraire ou artistique, que les découvertes
n'avaient plus l'air d'être faites par un seul comme
elles le sont depuis le commencement du monde, mais par un
monôme.
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Dimanche
31 décembre
1893
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Enfin, apparaît
aujourd'hui Carrière, que je n'ai pas vu depuis des
siècles.
Il m'apporte un portrait de Daudet, un grand lavis
lithographique. C'est un portrait de cette série dont
nous avions parlé pendant qu'il faisait une esquisse
de moi, qu'il devait exécuter à l'eau-forte et
que, bien heureusement, il n'a pas fait par ce
procédé, qui lui aurait pris un temps
énorme, étant donné la grandeur de ces
images. C'est merveilleux, le fondu, le flou, le
corrégianisme de cette planche, et c'est
étonnant qu'il se soit rendu maître du
procédé aussi rapidement. C'est un portrait de
Daudet crucifié, golgothant, mais de toute
beauté comme facture.
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Jeudi
4 janvier
1894
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Carrière
m'entretient de son tableau du Théâtre de
Belleville, auquel il travaille et qu'il espère
avoir fini pour l'exposition. Il me dit les soirées
qu'il y passe pour en emporter l'impression morale,
sensationnelle. Il ajoute qu'il va voir aussi les verreries,
des fonderies, des agglomérations ouvrières,
pour bien portraiturer ces multitudes dans leur ensemble;
car il ne s'agit pas ici de détacher des portraits
particuliers, ils ne se voient pas dans une foule.
Il atout à la fois et l'observation et
l'esprit, ce Carrière. Ces jours-ci, le chirurgien
Pozzi, auquel il était allé recommander pour
une opération un pauvre diable, après de
grands compliments sur sa peinture, l'invitant à
venir le voir un jour à sa clinique, le spirituel
blagueur le remerciait par cette phrase : «Merci,
docteur, je ne tiens pas à jouir de la douleur des
autres!»
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Dimanche
6 janvier
1895
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Carrière, qui
était à la parade de la dégradation
militaire de Dreyfus, perdu dans la foule, me parlant de
La Patrie en danger , me disait que moi, qui avais si
bien rendu le mouvement fiévreux de la rue pendant la
Révolution, il aurait voulu que je fusse là et
que bien certainement, j'aurais tiré quelque chose du
frisson de cette populace.
Il ne voyait rien de ce qui se passait dans la cour de
l'École Militaire et avait seulement l'écho de
l'émotion populaire par des gamins montés sur
des arbres, s'écriant, lorsque Dreyfus arrivait,
marchant droit : «Le salaud!» et quelques
instants après, à un moment où il
baissa la tête : «Le lâche!»
Et c'était pour moi l'occasion de
déclarer, à propos de ce misérable dont
je ne suis cependant pas convaincu de la trahison, que les
jugements des journalistes sont les jugements des gamins
montés sur les arbres et que, dans une occurrence
semblable, il est vraiment bien difficile d'établir
la culpabilité.
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Jeudi
30 janvier
1896
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Aujourd'hui, en
travaillant à la préparation de la
lithographie de mon portrait, Carrière me
disait : «Je n'ai su mon métier que depuis
la découverte que j'ai faite, que la ligne courbe
était la ligne du contour de toute chose, et jamais
la ligne droite.» Et crayonnant une main sur une
feuille de papier, il ajoute : «Voyez-vous,
ça doit se dessiner avec la ligne ondulante d'une
plante
Et c'est ainsi que doit être
dessinée une femme, un horizon, enfin
tout.»
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Mercredi
15 avril
1896
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Dans
l'après-midi, Carrière m'apporte le grand
portrait lithographié qu'il vient de faire de ma
tête pour une série de contemporains
édités par la maison Lemercier et dont la
première livraison doit se composer des portraits de
Puvis de Chavannes, de Rodin, de Rochefort, de Verlaine et
de moi. C'est une admirable planche rappelant, quoique le
procédé soit différent, l'aquatinte des
portraits anglais du XVIIIe siècle. Un modelage comme
en ferait sur une figure la lumière d'un clair de
lune, avec des ombres noyées, dans l'estompage et le
lavage, de douceurs indicibles et où il n'y a de noir
que le noir des prunelles; un modelage où il y a
cependant, dans la fonte de sa caresse, les dessous d'un
dessin sculptural, mais comme cherché et
trouvé dans de la moelle du sureau.
Enfin, ce portrait n'est peut-être pas
parfaitement ressemblant, mais tous les portraits qu'on a
faits de moi jusqu'à présent me semblent
donner de ma personne une ressemblance inintelligente,
commune, bourgeoise, et ce portrait de Carrière me
paraît être le premier portrait montrant quelque
chose de la tête de l'homme qui a fait les livres que
j'ai faits, mon premier portrait à la
ressemblance intellectuelle.
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