Cet article d'Alain
Barbier Sainte Marie est paru dans les
Cahiers Edmond & Jules de Goncourt
n° 3 - 1994.
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Toujours aimer! Toujours souffrir! Toujours mourir!
Corneille, Suréna.
«Chère Madame,
«Merci de votre bonne lettre et pardonnez du retard que je mets à vous répondre. La mort de notre vieil ami de Goncourt nous a beaucoup occupé. Geffroy m'a demandé à Champrosay pour faire une dernière fois un portrait de cet homme si charmant pour ceux qui le connaissaient bien.
Vous pensez la triste besogne pour moi et mon émotion en me trouvant, la porte brusquement ouverte, devant le cadavre allongé sur le lit plein de fleurs.
Je ne pouvais me détacher de cette tête dans l'expression du sommeil et d'un effet de pierre tombale. L'affection véritable que de Goncourt m'avait témoignée si souvent avait fait naître en moi une émotion reconnaissante et aussi une affection réelle que j'ai vivement ressentie dans ce brusque départ. Vous connaissez, chère Madame, la sensation douloureuse de la disparition des êtres qui vous ont aimé à un degré quelconque, et aussi le moment de certitude d'un vide qui se fait près de vous.
[...] Je ferai de l'étude que j'ai faite d'après de Goncourt une lithographie qui sera offerte aux seuls amis. Vous aurez donc le dernier souvenir.
[...] j'ai fini le portrait de Rochefort... Les séances ont été agréables. L'esprit un peu enfant espiègle de mon modèle a égayé l'entretien. J'ai vu avec plaisir que vous étiez, je crois, la seule personne qu'il aimait complètement sans restrictions. Nous étions facilement d'accord ayant des affections communes. [...] L'enterrement de de Goncourt a lieu lundi. Vous avez certainement tous les détails par les journaux. J'ai vu à Auteuil des yeux mouillés près du cercueil et, sur cet homme qui part sans famille, de vraies larmes ont été pleurées sur lui.
La justice est donc aussi instinctive et chacun retrouve la part qui lui est due dans le fracas et le désordre apparent. [...] recevez de votre respectueux et fidèle ami le souvenir affectueux.
Eugène Carrière
18 juillet 1896» (1).
Adressée à Mme Paul Ménard-Dorian, née Aline Dorian (2), qu'Edmond de Goncourt avait bien connue pour avoir été invité par elle ou l'avoir rencontrée chez les Daudet (3), cette lettre du peintre Eugène Carrière montre à l'évidence les sentiments amicaux qu'il nourrissait à l'égard de l'écrivain.Il avait été averti de la mort de Goncourt par son ami Gustave Geffroy, journaliste, romancier et surtout critique d'art important, qui, lui-même alerté par Alphonse Daudet, l'hôte d'Edmond dans sa propriété de Champrosay, avait été l'un des deux déclarants du décès à la mairie de Draveil (Essonne) avec Henry Lapauze, journaliste au Gaulois.
Goncourt était mort jeudi 16 juillet, à une heure et demie du matin. Venu immédiatement de Paris, Geffroy, ce garçon «aux yeux tendres d'un chien battu» (Journal, 27 septembre 1887), ayant juste pris le temps de prévenir Carrière, se rendait à la mairie dans l'après-midi.
Dès le vendredi 17, Carrière arrivait chez Daudet, à Champrosay, et, dans la chambre mortuaire remplie «de grandes palmes vertes, et des roses, des brassées de roses, toutes les roses du jardin (4)» coupées par Julia Daudet, l'artiste avait commencé par faire un croquis du mort, dessin qu'il offrirait plus tard à Geffroy lequel le donnerait ultérieurement à Lucien Descaves.
Il allait commencer ensuite une petite toile représentant la tête d'Edmond, vue de profil à gauche (5).
Carrière et Geffroy furent encore du petit groupe d'une dizaine de fidèles amis qui, le soir même, accompagnèrent le corps jusqu'à l'hôtel d'Auteuil. Tous deux seraient présents, bien entendu, lundi 20, aux obsèques, à l'église Notre-Dame d'Auteuil, puis au cimetière Montmartre, entourés des greniéristes et d'une centaine de personnalités du monde de la littérature, des arts, de la politique, de la haute administration, de la presse; au premier rang de tous, on remarquait la princesse Mathilde et Mme Alphonse Daudet.
Edmond rejoignant Jules dans le caveau familial, c'était apparemment l'éparpillement par la fermeture du «Grenier» ouvert onze ans plus tôt, mais en réalité le prélude à une renaissance d'un groupe de fidèles, sept ans plus tard, l' Académie Goncourt.
Un peintre original
Carrière et Goncourt s'étaient pour la première fois rencontrés en 1890, si, toutefois, l'on s'en tient au Journal, mais Edmond avait eu auparavant la révélation du style de l'artiste en parcourant l'Exposition Universelle de 1889 : «J'ai enfin trouvé la vraie définition du talent de Carrière: c'est un Velasquez crépusculaire», écrit-il dans son Journal le 19 octobre. C'était la première mention de ce peintre. Il yen aura cinquante-deux autres jusqu'au 17 mai 1896.Avant de se décider à le rencontrer) Edmond semble prendre son temps et attendre une confirmation de sa première impression. Le 14 mai 1890, son Journal fait état de sa visite, en compagnie de son ami l'architecte Frantz Jourdain (6), au vernissage du Salon de la Société Nationale des Beaux Arts, au Champ de Mars, salon dissident de celui de la Société des Artistes Français. Il y regarde six toiles de Carrière, dont Le Sommeil et Tendresse :
«Carrière, parmi les jeunes, le seul talentueux, le seul original, un réaliste fantomatique, un peintre psychologique, qui ne fait pas le portrait d'une figure, mais le portrait d'un sourire.»On sent Edmond subjugué par cet artiste qui possède à ses yeux la qualité suprême, l'originalité.
Peu après, le 5 juin, d'après son Journal, il se laisse entraîner chez Carrière par un autre greniériste, Jean Ajalbert, - un journaliste et romancier qu'il fréquentait depuis au moins juillet 1887 (7).
L'atelier se trouvait impasse Hélène (aujourd'hui 15 rue Hégésippe Moreau, XVIIIe), tout près du cimetière Montmartre. C'était
«la Villa des Arts (8), une triste villa aux murs d'un gris demi-deuil et aux petites portes d'un rouge pompéien. Je trouve Carrière en train de peindre d'après nature un grand portrait de Geffroy, qu'il doit réduire pour mon volume (9)».Cela tendrait à prouver qu'il y avait déjà eu au moins un contact épistolaire, Edmond ayant demandé directement, ou par l'intermédiaire de Geffroy, une réduction du portrait par Carrière pour illustrer le premier plat du livre. En tout cas, quand, six mois plus tard, le 16 janvier 1891, Geffroy et Carrière viennent dîner à Auteuil en apportant le livre décoré du portrait, le Journal se fait l'écho du ravissement de Goncourt : «[...] une merveille, un portrait ayant une étroite parenté avec les belles choses enveloppées des grands peintres italiens du passé.» Reparlant de ce livre, le 14 décembre 1894, son Journal marque de nouveau son extase : «[...] un chef-d'uvre.»
Pour ajouter au plaisir esthétique d'Edmond, Carrière, sous le portrait de Geffroy, en buste, la tête appuyée sur la main gauche, avait tracé un envoi : «Affectueux souvenir à M. Edmond de Goncourt de son admirateur, Eugène Carrière.» Cette attention délicate complétait l'envoi de Geffroy, sur la page du faux-titre : «A mon cher Maître et ami Edmond de Goncourt, ces Notes sont offertes en témoignage de mon admiration littéraire et de ma profonde affection, 6 février 87.»
Il est certain que chez Edmond, le bibliophile raffiné, exigeant, insatiable, l'esthète, et l'homme, ont été touchés par ces manifestations d'amitié et d'égards, de la part de ces jeunes (10).
Edmond séduit
Parmi les artistes qu'à la fin de sa vie le maître d'Auteuil fréquenta, les rapports entre Carrière et Goncourt furent des plus suivis et très rapidement confiants et amicaux.Le peintre avait su d'emblée se faire adopter. Par la suite, Edmond devait parfois être amené à s'interroger sur la véritable personnalité de cet artiste au comportement ambigu, du moins selon les dires de l'entourage familier de l'hôte du Grenier, ce qui, on en convient, peut être sujet à caution. Quoi qu'il en soit, sa peinture, son faire, ses sujets plaisaient à Edmond. À de nombreuses reprises, le Journal en porte témoignage.
Edmond se rend à la Galerie Boussod et Valadon, le 4 mai 1891, pour la première exposition personnelle du peintre. Le catalogue est préfacé par l'ami Geffroy, bien sûr. En six lignes, l'essentiel est vu, les caractéristiques du coloriste précisées :
«Une première impression un peu cauchemardesque : l'impression d'entrer dans une chambre pleine de portraits fantomatiques, aux grandes mains pâles, aux chairs morbides, aux couleurs évanouies sous un rayon de lune. Puis les yeux s'habituent à la nuit de ces figures de crypte, de cave, sur lesquelles, au bout de quelque temps, un peu du rose des roses-thé semble monter sous la grisaille de la peau »Un artiste jugé par l'il d'un autre artiste.
L'année suivante, le 23 mai, Goncourt retourne voir Carrière dans son atelier. Le Journal consacrera deux pages enthousiastes à cette visite, fait assez rare quand il s'agit d'un artiste contemporain : «[...] Ah, des mains! Ah, la main! ce morceau de l'être qui dit et raconte tant de choses sur lui! Des mains, il y en a là, dans des tiroirs, des brassées, et en la surprise de toute leur éloquente mimique. Car Carrière est un dessinateur passionné de la main, comme l'ont été Watteau et Gavarni.»
Tout est dit, c'est la consécration aux yeux d'Edmond qui compare Carrière à deux de ses artistes préférés (11).
Tout l'après-midi, il reste là à fouiller; feuilles, planches, cartons, tout est vu, un inventaire d'amateur toqué. Une grande toile, une grande "machine", posée à terre, qui encombre tout le fond de l'atelier, sur laquelle l'artiste commence à travailler : Le théâtre de Belleville, attire l'il. Ce sera une des secondes galeries de ce théâtre populaire explique l'artiste qui «se met à parler, les yeux brillants, dans une espèce d'hallucination fiévreuse de la "bête humaine" dont il veut peupler sa toile».II parle de ses «frissons de joie» à réaliser «cette puissante, cette intelligente uvre moderne», comme la juge son interlocuteur à qui l'esquisse fait immédiatement penser à l' «une des confusions grouillantes à la Goya, en ses lithographies de la Tauromachie».
Un extraordinaire après-midi d'exaltation commune, qui, hélas, ne sera pas suivi par un émerveillement final le jour où la toile sera exposée au Salon. Le 30 avril 1895, le Journal nous fait part de la déception d'un Edmond grognon :
«[C'est] la résurrection des morts de la banlieue au jugement dernier. Ah! le cochon de grisailleur qu'est devenu un homme de si grand talent!»et déçu.
Et pourtant, ce style ne lui avait pas toujours déplu quand, par exemple, le 5 juillet 1892, écoutant le peintre lui parler «de la séduction mystique des crépuscules, confessant, sans s'en douter, l'amoureux peintre de grisaille qu'il est», il n'avait pas bronché.
En revanche, étant allé au Salon du Champ de Mars, le 18 mai 1893, il ronchonne déjà :
«Carrière, une peinture plus nébuleuse; plus brumeuse que jamais et comme à la suite d'un parti pris, ses figures, je les vois telles que je les ai vues à cinq pas dans les rues de Londres, par le brouillard noir de l'Angleterre.»Retournement de réaction, le 31 décembre. Carrière vient au Grenier lui apporter
«un portrait de Daudet, un grand lavis lithographique. [...] C'est merveilleux, le fondu, le flou, le "corrégianisme" de cette planche, [...] c'est un portrait de Daudet crucifié, "golgothant", mais de toute beauté comme facture».Un an plus tard, faisant son inventaire littéraire du Grenier dans son Journal du 14 décembre 1894, il s'enorgueillit de posséder parmi ses livres avec portrait d'auteur peint sur la reliure (12), quatre effigies par Carrière (13).
Et quand, enfin, l'artiste vient lui montrer le grand portrait lithographié qu'il vient de faire d'Edmond pour une série de contemporains édités par l'imprimerie Lemercier (14), le 15 avril 1896, c'est une de ses dernières grandes joies :
«[...] C'est une admirable planche [...] Enfin, ce portrait n'est peut-être pas parfaitement ressemblant, mais [...] ce portrait de Carrière me paraît être le premier portrait montrant quelque chose de la tête de l'homme qui a fait les livres que j'ai faits, mon premier portrait à la ressemblance intellectuelle.»Alors, pourquoi certains revirements apparents, succédant à des emballements, pourquoi des jugements d'une température polaire s'élevant ensuite à des canicules sénégaliennes, ou vice versa ?
Les variations de la météorologie sensitive d'Edmond sont difficiles à analyser. Il pouvait changer suivant l'humeur altérée par une de ses crises de foie à répétition. Ou par un de ces fréquents on-dit dont certains de son entourage, surtout à la fin de sa vie, se faisaient un malin plaisir de l'en faire dépositaire, à des fins que le naïf Goncourt ne pouvait soupçonner. Ces poisons distillés de vive voix et dont le Journal se fait l'écho, ou par voie de presse dans des entrefilets venimeux, le rendaient souvent malade, du moins nerveux et perplexe, en proie au doute. On le voit concernant Carrière.
Un jour, c'est à l'occasion d'une visite de Frantz Jourdain, le 14 mai 1892. «On» lui avait dit que Carrière était une «rosse»,
«qu'il avait montré, à propos d'une commande de l'Hôtel de Ville à Chéret (15), une animosité indigne. Frantz Jourdain m'affirme que même tous les jours, il n'est pas bien bon pour l'ami Geffroy, et dans les milieux hostiles au critique. Si ça est vraiment, c'est épouvantable! Geffroy, le chantre de son talent en tout endroit de sa copie, Geffroy qu'on appelle dans notre monde, à cause de son adoration tendre et soumise pour sa peinture, la Femme du peintre!»
Résultat : le 4 avril 1893, Goncourt adresse cette dédicace sur son recueil Études d'art (16), préfacé par Roger Marx (17) : «A Carrière, peintre de talent, mais ami médiocre », en présence du préfacier qui profite de l'occasion pour dénigrer le peintre, en disant que
«les amitiés des peintres n'étaient vivaces que juste pendant le temps où on pouvait leur être utile, mais qu'il n'y avait pas de gens plus prompts au lâchage, quand l'utilité de la relation n'existait plus. Et il me contait qu'il voyait tous les jours Carrière, quand il était le secrétaire de Castagnary (18), et que maintenant, c'était tout au plus s'il lui faisait une visite tous les six mois».Quinze jours plus tard, le 19 avril, c'est Chéret qui, reprochant à Goncourt de faire peindre son portrait par Carrière, lui en donnait cette raison :
«Mais ce n'est pas votre peintre, cet enveloppeur de formes! Il vous faudrait Watteau comme peintre, ou plutôt comme dessinateur de votre portrait, parce que toutes les accentuations de votre visage sont aiguës.»Il n'empêche qu'Edmond sera tout ému, le 26 mai 1893, en voyant arriver Geffroy et Carrière «un énorme bouquet de fleurs des champs à la main, venant fêter mes soixante et onze ans. L'attention de ces deux curs amis m'a touché».
Les rosseries du causeur
Malgré tout, malgré ses restrictions, Goncourt était attiré par Carrière pour deux autres raisons: son talent de causeur, même, ou surtout, teinté de rosseries, et les sujets de certains tableaux, les fameuses Maternités.Au cours d'un dîner chez le bibliophile Paul Gallimard, le 20 décembre 1890, Edmond observe et consigne dans son Journal :
«Causerie avec le peintre Carrière, qui semble avoir un trou dans le palais, où de temps en ,temps, ses mots s'enfuient assourdis. Côté d'homme de lettres chez ce peintre de tempérament.»Autre témoignage qui, lui aussi, a l'avantage de restituer un détail physique de l'homme, outre ses préoccupations esthétiques. À un dîner chez Daudet, le 19 février 1891, Carrière se rapproche d'Edmond qui note que
«[...] dans une langue vague et diffuse, ressemblant à sa peinture, et avec sa voix morte, [il] m'a entretenu longtemps de son mépris pour le "chatoyant" en peinture et de ses efforts et de son ambition pour attraper les "fugitivités" de l'expression d'une figure [...] pour tâcher de fixer un peu du moral d'un être sur une toile».Il revient sur ce thème, le 7 juin 1892, lors d'une séance de pose où Carrière termine une première étude de portrait de Goncourt : «Quand je fais un être, j'ai la pensée, tout le temps, que j'ai à rendre des "formes habitées".» Quelques jours plus tard, le 11, Edmond s'exclame : «Il est amusant, spirituel en diable, ce Carrière!» Le 5 juillet, toujours au cours d'une séance de pose, «Tout en peignant, sa parole originale saute d'un sujet à un autre.»
Petite rosserie à l'égard de son confrère Pissarro, le 16 février 1893, ce qui n'a pas dû déplaire à Goncourt :
«Causant du «pointillage» de la peinture de Pissarro et autres avec Carrière, il me dit : «C'est de la peinture pour tir De la peinture qu'il faut voir à cinquante pas!»C'était amusant et assez bien vu.
Edmond ne se lasse pas de ces conversations avec ce «spirituel blagueur». «Il a tout à la fois et l'observation et l'esprit, ce Carrière», note-t-il le 4 janvier 1894.
Lors d'une garden-party de Montesquiou-Fezensac, à laquelle assistait Henri de Régnier, le 17 juin 1894, on avait baptisé Mme Maurice Barrès, la Greffulhe (19) du pauvre, ce qui avait immédiatement rappelé à certains «le mot de cette rosse de Carrière sur le mari : «Un bossu qui a été opéré». Un mot assez cruel qu'Edmond s'est empressé de noter dans son Journal, et qui lui rappelait les portraits à l'emporte-pièce gravés par Jules avec une férocité tout aussi musclée mais clairvoyante, dans leur Journal.
C'est peut-être, après tout, l'une des explications de cet engouement d'Edmond pour les traits lancés par Carrière. Il revivait l'époque de Jules à son contact, toutes proportions gardées, bien entendu.
Aussi quand, le 13 décembre 1894, Daudet lui apprend qu'une délégation de greniéristes, Geffroy, Hennique, Lecomte, Carrière, Raffaëlli, est venue lui demander de présider à l'organisation d'un banquet en l'honneur de Goncourt (20), Edmond est-il ému de cette manifestation d'amitié confirmée par tous ces jeunes.
Peintre des chairs lactées
Le dernier aspect de l'uvre de Carrière qui, traduisant le caractère de l'homme, plaisait à Goncourt, c'est l'abondance répétitive des Maternités et des scènes familiales. Cette «tendre spécialité» fait de Carrière aux yeux d'Edmond «le peintre de l'Allaitement», comme il l'écrit le 5 juin 1890, lors de la première visite à l'atelier.Edmond, ce jour-là, découvre la profusion de toiles encore invendues et de dessins que l'artiste dit être «la représentation de gestes intimes», d'admirables études de mains enveloppantes de mères et de têtes de «téteurs», «c'est le dessin photographique du momaque».
Il s'épanchera de nouveau sur ce sujet le 4 mai 1891, à l'exposition privée de Carrière, où il est attiré par
«des figures d'enfants aux tempes lumineuses [...], à la fluidité de chairs lactées [...], des figures d'enfants regardés, en des penchements amoureux qui sont comme des enveloppements de caresse, par des visages de femmes [...] aux grandes lignes sévères du dessin de L'Inquiétude maternelle».Joliment dit, pour qui a regardé au moins une fois cette peinture. On pourrait s'étonner, dans cette uvre de Carrière, du nombre considérable de toiles représentant ces scènes, où le modèle figurant la mère est toujours le même. En réalité, rien d'étonnant. Longtemps à tirer le diable par la queue, ce peintre n'avait pas les moyens de payer des modèles professionnels. Il a donc esquivé la difficulté en faisant de sa propre femme et de ses enfants ses principaux modèles.
Autre argument : il semble bien que ce père de famille nombreuse (il eut cinq filles et deux garçons; seul des garçons survécut Jean-René, le second, qui deviendra sculpteur) fut irréprochable, ce qui ne pouvait que plaire au vieux Goncourt, trop entouré d'histoires de coucheries plus ou moins crapuleuses qu'on se délectait à lui faire savoir en confidence et qu'il enregistrait dans son Journal, comme un greffier consciencieux et plus ou moins imperturbable. Quant à lui, ce qui frappe chez Edmond, c'est qu'il est toujours resté personnellement d'une extrême discrétion, d'une pudeur de communiant sur le chapitre des femmes.
Pas de vantardise, pas de nom dévoilé, rien qu'un «elle» anonyme, jamais associé à un détail graveleux. N'oublions pas l'expression de sa gêne et de son dégoût à la représentation de la Feuille de Rose, cette pochade dans le ton d'une chambrée militaire signée de Maupassant, très ambiguë, dont Edmond rend compte le 31 mai 1877 , parlant de «salauderie».
Donc le spectacle des enfants, ceux de ses amis, ceux de Carrière, en l'occurrence, était rafraîchissant pour le vieillissant Goncourt. Des notations dans le Journal le prouvent. Ces toiles de maternités ont dû lui remuer les entrailles, à lui condamné de lui-même au célibat pour avoir choisi de mieux assurer sa survie par l'achèvement de son uvre littéraire. Mais il laisse furtivement sentir, dans son Journal, le regret tardif et nostalgique de la paternité qui parfois l'envahit. Il dut se contenter de se laisser appeler parrain par trois filles d'amis (21).
Les affinités électives sont toujours un peu mystérieuses. Entre Carrière et Goncourt, elles peuvent ne pas paraître très claires, ou suffisantes pour expliquer leur sympathie mutuelle. Tant de choses les séparaient : une grande différence d'âge (27 ans), de parcours, de relations, de mode de vie, et surtout de conception de l'Homme.
Quoi de commun, en effet, entre ce "vieux" Goncourt et le peintre idéaliste qui exprimait sur le plan plastique les aspirations du symbolisme en cette fin de siècle ? Au sujet de ce peintre, on a parlé de son «rôle anti-naturaliste» (22), de «son ascétisme pictural, son refus de la couleur [...] pour mieux laisser entendre les voix intimes de l'âme» (23).
Peut-être une commune lassitude du réalisme et d'un pessimisme désespérant, une volonté de dépasser le à quoi bon des naturalistes, de trouver une raison de sourire à la vie, de découvrir le monde de l'âme masqué par le monde visible, en abandonnant «le vrai tout cru et tout nu» (24).
En somme, Taine était en train de mourir, et Bergson de naître avec son Essai sur les données immédiates de la conscience (1889).
Ne voit-on pas le 20 août 1895, Edmond passer une soirée «à lire de la Desbordes-Valmore, une vraie poétesse ?» À l'approche de sa mort, l'auteur des Frères Zemganno, obsédé par le souvenir de celle de son frère, s'est-il uniquement délecté à se remémorer les premières émotions littéraires de son adolescence, au temps du romantisme ?
De son côté, Carrière semble avoir eu une concordance de sensibilité avec certains de ses contemporains : Gabriel Fauré, dont le Requiem (1888 ) est un hymne païen à la sérénité devant la mort, «une berceuse de la mort» comme l'a défini un critique de l'époque; ou encore avec son ami Ernest Chausson (25), dont le Concert pour piano, violon et quatuor à cordes (26) est un chant de tendresse qui va droit au cur, et s'accorde à la poésie d'un autre ami, Albert Samain, qui, dans son Jardin de l'Infante, veut «cueillir la grise fleur des crépuscules pâlissants».
Carrière, qui ne s'est jamais remis d'une «indéfinissable mélancolie» (Geffroy) après la mort de son premier fils à six ans, s'est acharné à représenter l'image de la vie triomphante figurée par sa femme et ses autres enfants.
Geffroy a raconté ses souvenirs sur le peintre (27) après la mort, en mars, dans d'affreuses souffrances acceptées avec stoïcisme, de son ami victime comme Huysmans d'un cancer de la gorge : «la dernière parole qu'il ait dite, [...] à deux de ses enfants qui étaient près de lui, a été celle-ci : "Aimez-vous avec frénésie"».
Comment ne pas songer alors à ce vers de Corneille, placé ici en épigraphe, à mon avis le plus beau de la langue française qui exprime en un alexandrin tout le tragique de la condition humaine.
Alain Barbier Sainte Marie
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