En deux
endroits différents de Paris, l'École des
beaux-arts et la salle des arts graphiques au Louvre,
deux expositions presque semblables : des dessins de
Boucher, présentés à l'occasion du
tricentenaire de sa naissance. On a longtemps cru Boucher
né en 1704 : qui, les premiers, ont
donné au public l'année exacte de sa
naissance : 1703 ? Edmond et Jules de Goncourt,
bien sûr. On fêtera, au mois de
décembre, le centenaire du Premier Prix
Goncourt : soit, mais le nom des Goncourt ne
mérite-t-il pas de passer à la
postérité associé pour toujours au
dix-huitième siècle, à l'art du
dix-huitième siècle, plutôt
qu'à un prix contestable, dépourvu de tout
lien avec les frères Goncourt ?
On
sait que l'ensemble connu sous le titre L'Art du
XVIIIe siècle, trois volumes dans la
dernière édition chez Charpentier, parut en
ordre dispersé, sous forme de fascicules, chez
Dentu. Le quatrième d'entre eux, publié en
1862, est consacré à Boucher,
augmenté de quatre dessins de Boucher
gravés
à l'eau-forte par
Jules :
une Académie de femme nue vue de dos
(localisation actuelle inconnue), debout et
non couchée - la confusion peut être faite
entre deux académies, - possédée par
les Goncourt; une Femme nue vue de dos passant une
chemise (Paris, coll. part.), qui est une
étude pour la Minerve du Jugement de
Pâris (1759); Vénus au bain
(New York, coll. part.; autrefois
possédée par les Goncourt) et la Jeune
femme assise vêtue à l'espagnole
(Louvre, département des Arts graphiques),
intitulée par Jules de Goncourt Dame assise sur
une chaise, et que l'on peut voir ici, sous le nom de
Femme à l'éventail (cat.
n° 2). Jules ne se contenta pas de ces
eaux-fortes; dans le catalogue de ses uvres
établi par Philippe Burty, on compte 6 eaux-fortes
selon Boucher, sur 86 répertoriées :
n° 23, 36, 41; 44, 50 et 53.
L'exposition
du Louvre rend hommage aux Goncourt, un hommage un peu
ambigu, car on nous demande de dépasser leur
propre interprétation de Boucher. Tuer le
père, en quelque sorte. Dans la première
salle sont groupés des dessins, entourant le
portrait
de Boucher par Lundberg.
Chaque élément de cet ensemble fait
référence aux Goncourt : le portrait
de Boucher, ils l'ont commenté : Lundberg
semble «avoir saisi son visage [celui de
Boucher] dans le feu d'un souper, au milieu des
causeries qui pétillent et du plaisir qui
rit» (L'Art du XVIIIe siècle,
Charpentier, t. I, p. 246). On voit la Jeune
femme assise vêtue à l'espagnole
(Femme à l'éventail), et l'on sait
maintenant, ce que n'ont pas vu les Goncourt, que le
dessin doit être rapproché d'esquisses et
d'un tableau (perdu) représentant Mme de
Pompadour; apport historique, mais qui n'entame en rien
l'admiration légitime qu'eurent les Goncourt
devant ce dessin. L'Étude de naïade vue de
dos
(cat. n° 4) est, sous un nom
différent, la feuille possédée par
les Goncourt sous le titre Académie de femme
nue, couchée, vue de dos, dont on pense,
depuis peu, qu'elle est peut-être une étude
pour la toile de Junon demandant à Éole
de libérer les vents (1769). D'autres dessins
encore, montrés, tout en nous adjurant de changer
notre regard, façonné par celui des
Goncourt. Le titre de l'exposition annonce :
François Boucher hier et aujourd'hui :
a-t-on vraiment envie de suivre le changement de
perspective proposé sinon imposé ? Se
laissera-t-on aller à
désérotiser Boucher, comme on nous le
demande ?
Pour
nous persuader d'opérer cette conversion,
plusieurs salles, plusieurs thèmes : le
séjour en Italie, les académies, les
paysages, les sujets mythologiques et religieux. Les
dessins exécutés en Italie ont un
intérêt documentaire, certes, mais cela
s'arrête là. Plus intéressante, la
très belle petite salle consacrée aux
paysages, qui nous ferait presque penser que
l'école du paysage née autour de Barbizon
était peut-être moins nouvelle qu'on ne le
croyait. Il est vrai que les paysages de Boucher que nous
voyons sont des dessins, tandis que l'école de
Barbizon produisait surtout des tableaux, à
l'huile ou à l'eau; on ne peut s'empêcher,
pourtant, de penser que rien de nouveau sous le
soleil, et nombre de ces dessins rappellent à
notre mémoire artistique des gravures faites
à Fontainebleau ou près de Fontainebleau.
Un exemple ? La
Maison dans un
jardin
(cat. n° 33) semble annoncer, par son style, la
gravure de l'Entrée
de l'auberge Ganne,
par Charles Jacque. Cette remarque, Edmond de Goncourt
l'avait déjà faite : «J'appelle
aussi l'attention sur la ressemblance de certains dessins
de Boucher avec quelques dessins de paysage de Jacques
l'aquafortiste» (La Maison d'un artiste, t.
I, p. 51, note 2). Les paysages de Boucher, plus
parlants d'être assemblés dans une salle
réservée, rendent présente ce
qu'Edmond appelait «la perception du désordre
pittoresque, du fouillis du paysage» (La Maison
d'un artiste, t. I, p. 51); ce mot, fouillis,
que l'on trouve déjà dans L'Art du
XVIIIe siècle, Edmond et Jules étaient
allés le rechercher au dix-huitième
siècle, où les contemporains de Boucher
l'utilisaient pour décrire l'impression
donnée par ses paysages.
Les
Goncourt sont-ils responsables de l'opinion commune qui
liait Boucher et des représentations de dames
déshabillées ? Des dames, par
parenthèse, grassouillettes parfois, un peu trop
pour notre goût qui ne se porte plus à
Rubens; un corps «potelé et douillet»,
disent les deux frères gentiment (L'Art du
XVIIIe siècle, Charpentier, t. I, p.
218), ce que d'ailleurs ils ne détestaient pas
puisque leur maîtresse, Maria, avait un «cul
[avec] des fossettes comme une académie de
Boucher» (Journal, 20 février 1858).
De son temps, Boucher était perçu en
érotographe, et sa vie amoureuse,
très libre, ne faisait que confirmer
l'étiquette. Tout cela, Edmond et Jules de
Goncourt le savaient, et l'expriment crûment dans
le Journal; venant d'apprendre qu'une petite-fille
de Boucher était une femme galante, ils
commentent : «La petite-fille de Boucher
putain! Comme c'était dans le sang!» (8
février 1857) - on est dans le Journal,
domaine privé, texte qui n'était pas encore
destiné à la publication quand ils y
portaient cette remarque. Les Goncourt n'ont pas
fabulé, certes non, ni exagéré,
portraiturant Boucher en spécialiste d'une chair
excitante, mais ils apprécient sa manière
en artistes sensibles, non en brutes consommant des
gravelures. Admirant sa façon de rendre sensuelle
une peau qui ne l'est pas toujours de soi, ils savent
donner, en mots, l'équivalent d'une émotion
érotique : «[
] des
académies de femmes en pleine chair et tout
étoilées de fossettes se levaient dans une
nudité opulente [
]» (L'Art
du XVIIIe siècle, p. 217).

Amateur
lui-même, et docile à satisfaire les
amateurs, hommes et femmes, qui collectionnaient ses
dessins
érotiques,
Boucher créait une demande à laquelle il
répondait avec une certaine complaisance; avec
générosité, disent les Goncourt
indulgents - et admiratifs devant sa facilité. On
ne recherchait pas seulement les dessins de Boucher, mais
aussi les gravures répandues dans le public par
Demarteau, qui avait trouvé un
procédé pour les reproduire en donnant
l'illusion du crayon. Le goût, pourtant, des
dessins érotiques de Boucher s'était perdu
au fil du temps, si bien que les Goncourt purent en
acheter de splendides à des prix relativement
dérisoires. Puis, grâce à eux,
renaquit le désir de collectionner de tels
dessins, avant-goût de ce que sera la vogue
occidentale des estampes japonaises, en particulier les
shunga. On remarquera que le choix de Jules, pour
les dessins de Boucher par lui gravés, est
exclusif : seuls, des corps féminins
dénudés. Dans le grand salon de la maison
d'Auteuil, Edmond avait accroché au mur, de chaque
côté de la cheminée, deux dessins de
Boucher : la Jeune femme assise
(ou
Femme à l'éventail) et
l'Académie de femme nue
(celle que
reproduisit Jules). Une femme vue de face, très
habillée, qui ne montre de peau que celle de son
visage et de ses avant-bras, élégante comme
une femme de Watteau (Boucher a gravé près
de la moitié des uvres de Watteau contenues
dans Figures de différens
[sic] caractères
,
ce qui est mis en évidence à l'exposition
de l'École des beaux-arts), et une autre, vue de
dos, nue au milieu de lingerie intime, d'un
érotisme opposé à celui de Watteau.
Entre Watteau et Boucher, les frères
n'hésitaient pas, ils préféraient
Watteau, mais entre un Boucher imitant Watteau (La
Femme à l'éventail) et un
Boucher-Boucher, Edmond a renoncé, choisissant de
placer les deux dessins symétriquement, à
préférer l'un à l'autre. On ne
manquera pas de voir là deux aspects de son
attitude devant l'amour; la Vénus physique, et une
autre Vénus, plus discrète;
l'érotisme éclatant d'une femme nue et
celui, plus subtil, d'une femme où l'attrait de la
peau et de la chair est remplacé par celui d'un
tissu aux plis cassés et d'une stricte collerette
blanche mettant en valeur la finesse d'un visage,
opposée à la luxuriance d'un dos nu.
Les
deux expositions donnent à voir des
académies, d'homme - cette fois. On se pose la
question : ces
feuilles, didactiques en
principe,
sont-elles excitantes au même titre que les
académies de femme ? À quoi l'on
ajoutera cette question plus inconvenante : peut-on
attribuer un rôle érotique aux nombreux
putti représentés de ci de
là ? On entend bien qu'il y avait une
tradition des angelots et des Cupidons, mais quelle
résonance avait leur représentation ?
Comment les regardait-on ? Par tradition et
convention, on admet la représentation de femmes
nues, de face ou de dos; on la conseille même, afin
de réveiller des sens éteints ou
assoupis : l'allusion est ici aux commandes faites
à Boucher par Mme de Pompadour à
l'intention de Louis XV, tel, de Boucher, ces
portraits de la nymphette Louise O'Murphy (dite encore
Morfil, Murfi, Morphise) et ces toiles, perdues ou trop
bien cachées, «commençant en idylle et
finissant en priapée» (Journal, 8
avril 1862); on admet moins, jouant le même
rôle, celle d'hommes ou de petits enfants
dodus.
Le
thème de l'exposition de l'École des
beaux-arts, François Boucher et l'art
rocaille, pose moins de questions, si le catalogue
donne, en couverture, un
Homme
assis,
les bras croisés, - les bras croisés et
nu, et beaucoup d'académies masculines. Puisque
nous en sommes au chapitre des catalogues, disons notre
regret du choix, pour l'affiche de l'exposition du Louvre
et la couverture du catalogue, de cette Étude
de pied (cat. n° 32) : un pastel
censé être «d'une virtuosité
étourdissante» (notice du catalogue), qui
aurait été destinée à un
amateur aux goûts précis, mais qui nous
paraît d'une pauvreté artistique assez
navrante.
Chacune
des deux expositions, cela va de soi, dépend de ce
que l'une et l'autre institution, le Département
des Arts graphiques du Louvre, et l'École des
beaux-arts possèdent - quitte à emprunter
à d'autres musées ou à des
collections particulières. L'École des
beaux-arts, possédant moins de feuilles que le
Louvre, doit faire de nécessité vertu, mais
il nous semble qu'en l'occurrence, la vertu est
récompensée, car son exposition l'emporte,
pour le plaisir de l'il, sur celle du Louvre,
exception faite, cependant, des paysages du musée
du Louvre. À l'École des beaux-arts, le
visiteur est laissé libre, l'exposition respire,
de multiples chemins s'ouvrent; au Louvre, par contre, il
a le sentiment d'être pris par la main et
guidé comme un enfant inexpert. On n'est pas
sûr que le regard posé sur Boucher doive
être tellement différent de celui des
Goncourt. Que Boucher fût un grand dessinateur, qui
le nierait ? Qui le saurait mieux que les
Goncourt ? Ce génie qu'il possédait et
qu'il avait perfectionné, lui permettait de
dessiner toutes les femmes qu'on lui demandait de
représenter, de figurer aussi des corps qui lui
plaisaient; cet art de la ligne est premier, comme
implicite. tCela, les Goncourt le savaient et le
sentaient. Ils savaient déjà, aussi bien
que les redécouvreurs du XXIe siècle, que
Boucher ne se réduisait pas à un artiste
galant, que son talent était polymorphe. Tout
autant que ses dessins érotiques, ils
appréciaient ses paysages ou ses esquisses pour
des peintures religieuses, ainsi L'Adoration des
bergers qu'ils possédaient. Les Goncourt
n'étaient pas puritains, les amateurs de Boucher
de 2003 ne le sont pas non plus : comme les
Goncourt, nous aimons les estampes dites galantes ou
libres, et nous ne voulons pas renoncer à cet
aspect de son art; mais comme les Goncourt, nous ne
voulons pas limiter de cette sorte le champ artistique de
Boucher; on se rappelle qu'ils se moquaient
eux-mêmes de ce vieillard qui, dans Renée
Mauperin (ch. III), salivait à l'occasion de
certaines planches, ou de ces collectionneurs qui
recherchaient «tout l'art cochon du XVIIIe
siècle», les «Baudoin avec le con»
(Journal, 10 novembre 1856).
Collectionneurs
de dessins et non de tableaux, les Goncourt
préfèrent, disent-ils, les tableaux de
Boucher à ses dessins, ce qui nous paraît
surprenant. Mais on leur accordera l'objectivité,
lorsqu'ils jugent son talent, tableaux et dessins
confondus, canaille (L'Art du XVIIIe
siècle, p. 239) : le mot est le leur, et
le caractère italique. «La
sévérité du nu est inconnue à
Boucher : il ne sait pas envelopper un corps de sa
beauté, ni le voiler de sa pudeur; la chair qu'il
montre a comme une effronterie piquante» (L'Art
du XVIIIe siècle, p. 210). Cette
effronterie, pourtant, les Goncourt, avec une
belle sincérité, ne se défendaient
pas d'y être sensibles - tout en la jugeant. On
leur accordera aussi d'avoir été sensibles
à ses paysages, dont ils possédaient
quelques-uns, La Passerelle, par exemple. Les
Goncourt sont allés au cur de l'uvre
de Boucher, signalant sans pitié et au moyen d'un
oxymore sa «vulgarité
élégante» (L'Art du XVIIIe
siècle, p. 239); «la vulgarité
élégante, voilà la signature de
Boucher», oui, mais ils collectionnaient
furieusement ses dessins de tous ordres, et ont appris
à des générations de collectionneurs
et d'amateurs à regarder Boucher.
|