E. et J. de Goncourt

 Extrait de L'Art du XVIIIe siècle 

«Boucher», ch. XI

 

 

La fin de sa vie s'écoula dans cet atelier où le peintre était si bien chez lui, et où il retrouvait tout autour de lui ce bouquet de tons enchantés, ces splendeurs et ces lueurs qu'il semait sur la toile. Il vivait là, au milieu de choses où sa palette prenait des rayons, dans un monde d'objets éblouissants, de feux qui jetaient sur sa peinture le reflet de leur flamme et l'enchantement de leur lumière. A mesure qu'il vieillissait, il appelait à lui ce soleil magique des pierres précieuses qui réchauffait ses yeux et son génie ; il entassait dans son atelier ces pétrifications d'éclairs, les pierres fines, les quartz et les cristaux de roche, les améthystes de Thuringe, les cristaux d'étain, de plomb, de fer, les pyrites et les marcassites. L'or natif, les buissons d'argent vierge en végétation, les cuivres gorge-de-pigeon et queue-de-paon, les morceaux d'azur, les malachites de Sibérie, les jaspes, les poudingues, les cailloux, les agates, les sardoines, les coraux, tout l'écrin de la nature était vidé çà et là sur les étagères. Puis, dans ce merveilleux musée des couleurs célestes de la terre, venaient les coquilles avec leurs mille nuances délicates, leurs prismes, leurs reflets changeants, leurs chatoiements d'arc-en-ciel, leur rose tendre et pâle comme une rose noyée, leur vert doux comme l'ombre d'une vague, leur blanc caressé d'un rayon de lune : les tuyaux de mer, les buccins, les pourpres, les tonnes, les volutes, les porcelaines, les huîtres, les pétoncles, les cœurs, les moules, végétations de perle, d'émail et de nacre, groupées comme des parures dans les meubles de Boule, dans les cabinets de bois d'amarante, ou répandues sur les tables d'albâtre oriental, à côté des torchères de bois sculpté.

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