Extrait de :

Edmond de Goncourt

Outamaro. Le peintre des maisons vertes. L'art japonais au XVIIIe siècle

Flammarion-Fasquelle, s.d. [1924]
chapitre XXXIV, p. 158-163

 

Mais dans ce nombre énorme, invraisemblable d'impressions admirables, parlons un moment de ces séries au fond d'argent, avec les miroirs, devant lesquels les femmes font leur toilette, ces miroirs au cadre, et au petit chevalet, laqués en vraie laque. Parlons de ces impressions, aux mille détails d'une exécution précieuse, au rendu par mille petits traits, de la naissance fourmillante des cheveux, sur les tempes et sur le front, - des cheveux qui ne sont dans les impressions modernes qu'une masse confuse, boueuse (1), de ces impressions où, dans l'argentement du fond, mettant sur ces images comme un blanc reflet lunaire, les femmes, en leur discrète coloration, ont des chairs rose-thé, et apparaissent dans des robes bleu turquin, rose groseille, jaune d'or vert, enfin habillées de couleurs d'une tendresse, que je n'ai rencontrées sur aucune estampe coloriée d'aucun pays.

Du reste, les fonds, ç'a été toujours une préoccupation chez Outamaro. Il n'a jamais consenti à donner à ses femmes, comme fond, la blancheur crue du papier, les enlevant tantôt sur une teinte jaune paille ou orange, dont il brisait l'uniformité par de petits nuages d'une poussière micacée, à la fois noire et brillantée, tantôt sur une teinte grise ayant quelque chose dans son travail du piétinement de la mer, sur une plage qu'elle a quittée. Plutôt que de les laisser blancs, ses fonds, il les fera traverser de l'ondulation d'une vague violette ou tabac. Parfois, ainsi que dans la série dont nous venons de parler, ses fonds autour des figures montreront comme l'argentement baveux du passage d'un colimaçon, produit par de l'argent ou par du blanc d'argent fait avec de l'ablette. Parfois ses fonds auront une apparence de métal oxydé, en un rappel des fonds de son prédécesseur Shirakou : - fonds bizarres, étranges, surprenants, avec leurs coloriages audacieux sur le métal, des fonds sur lesquels on dirait vraiment qu'en ces images de papier, le peintre a voulu la patine multicolore des bronzes japonais. Enfin, le croirait-on, cette recherche de ce qui peut accidenter un fond, a été tellement grande, tellement poussée à l'ingéniosité, chez Outamaro, que dans une épreuve de choix du «Bain chaud donné par une mère à son enfant», le bas de la planche est artistiquement empoussiéré du charbon pilé avec lequel on chauffe un bain.

Dans cette étude des belles impressions, la collection de M. Gillot nous offre les éléments de comparaison les plus instructifs, par la réunion de plusieurs états différents de la même composition. Voici par exemple pour le Nettoyage du matin d'une maison verte, à la fin de l'année, trois états différents de coloration : un premier état, où dans la linéature des contours les plus fins, c'est un assemblage de teinte délavées, et presque entièrement tenues dans des tons verdâtres, jaunâtres; un deuxième état, où se perçoit comme l'introduction de soupçons de tons bleus et violets; un troisième état dans ses couleurs naturelles, toujours harmonieuses, mais d'une polychromie moins distinguée.

Une autre impression des plus curieuses est l'impression de La princesse descendue de son chariot impérial, et se promenant dans la campagne, qui est une impression à l'état ordinaire où domine le violet et qui, dans ce premier état de coloration, semble une tentative essayée par l'imprimeur, pour donner la sensation d'une planche au tirage fait avec de l'or, et où tous les tons sont jaunes ou d'un bistre jaunâtre, au milieu desquels se détachent les beaux noirs des roues laquées du chariot impérial.

Des résultats au fond obtenus par des moyens techniques (2), par l'épaisseur de papiers moelleux, où la coloration n'est pas uniquement à la surface, mais a pénétré, a traversé le papier, en sorte que le gros de la coloration est bu et retenu dans l'intérieur, et qu'il n'apparaît d'elle que la transparence à travers la soie du papier japonais, à l'instar d'un ton sous un glaçage.

Mais ce n'est pas assez, il existe dans ces impressions une décomposition de la couleur qui aide encore à l'illusion d'un lavage à l'aquarelle, aux tons rompus par le pinceau, une décomposition non seulement produite par l'air, par le jour, par le soleil, mais une décomposition voulue. C'est là, la conviction de l'habile imprimeur en couleur, M. Gillot, une décomposition préparée à l'avance (3) par des substances aux couleurs, par des jus d'herbe, par des secrets de métier qu'on ignore, et qui font des roses si pâles, des verts si délicieusement jaunes de vieille mousse, des bleus si languissamment malades, des mauves où il y a de la gorge-de-pigeon : une décomposition qui, dans les aplats, où joue la couleur, amène des veinages, des marbrures, des agatisations, comme il s'en rencontre dans les malachites, les turquoises, les pierres dures, et prépare ces dessous si extraordinaires, si adorablement nués, presque changeants, et n'ayant plus, si j'ose le dire, l'immobilité d'une teinte plate, sous le décor, sous la richesse de la broderie d'une robe.

Dans la recherche de l'harmonie générale, l'imprimeur va encore plus loin : l'épreuve qu'il tire, il la tache, oui, il y jette des salissures, ressemblant à l'empreinte qu'aurait pu prendre la planche en couleur dans le frottement d'une planche en noir, encore humide; mais comme ces salissures ne sont répandues que sur les terrains, les boiseries, qu'elles ne touchent jamais aux visages, aux chairs des femmes, il est incontestable que ces salissures sont l'œuvre de l'imprimeur, sur l'indication du peintre.

 


1. - C'est surtout à la finesse et à la netteté du travail de la gravure en bois dans les cheveux, que se reconnaissent, à première vue, les bonnes épreuves.

2. - On sait que dans la pâte du papier fabriqué avec l'écorce de l'arbrisseau, nommé en japonais Kozo, Broussonetia papifer, est ajoutée une substance laiteuse, préparée avec de la fleur de riz, et une décoction gommeuse du Hydrangea paniculata et de la racine de l'Hibiscus Menichot.

3. - Bracquemond me disait avoir fait des essais semblables sur des colorations de porcelaine.

 

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