Pour
Coriolis, après quelques essais de travail
lâche, quelques coups de brosse, il prenait dans
une crédence une poignée d'albums aux
couvertures bariolées, gaufrées,
pointillées ou piquées d'or,
brochées d'un fil de soie, et jetant cela par
terre, s'étendant dessus, couché sur le
ventre, dressé sur les deux coudes, les deux mains
dans les cheveux, il regardait, en feuilletant, ces pages
pareilles â des palettes d'ivoire chargées
des couleurs de l'Orient, tachées et
diaprées, étincelantes de pourpre,
d'outremer, de vert d'émeraude. Et un jour de pays
féerique, un jour sans ombre et qui n'était
que lumière, se levait pour lui de ces albums de
dessins japonais. Son regard entrait dans la profondeur
de ces firmaments paille, baignant d'un fluide d'or la
silhouette des êtres et des campagnes; il se
perdait dans cet azur où se noyaient les
floraisons roses des arbres, dans cet émail bleu
sertissant les fleurs de neige des pêchers et des
amandiers, dans ces grands couchers de soleil cramoisis
et d'où partent les rayons d'une roue de sang,
dans la splendeur de ces astres écornés par
le vol des grues voyageuses. L'hiver, le gris du jour, le
pauvre ciel frissonnant de Paris, il les fuyait et les
oubliait au bord de ces mers limpides comme le ciel,
balançant des danses sur des radeaux de buveurs de
thé; il les oubliait dans ces champs aux rochers
de lapis, dans ce verdoiement de plantes aux pieds
mouillés, prés de ces bambous, de ces haies
efflorescentes qui font un mur avec de grands bouquets.
Devant lui, se déroulait ce pays des maisons
rouges, aux murs de paravent, aux chambres peintes,
à l'art de nature si naïf et si vif, aux
intérieurs miroitants, éclaboussés,
amusés de tous les reflets que font tes vernis des
bois, l'émail des porcelaines, les ors des laques,
le fauve luisant des bronzes tonkin. Et tout à
coup, dans ce qu'il regardait, une page fleurissante
semblait un herbier du mois de mai, une poignée du
printemps, toute fraîche arrachée,
aquarellée dans le bourgeonnement et la jeune
tendresse de sa couleur. C'étaient des zigzags de
branches, ou bien des gouttes de couleur pleurant en
larmes sur le papier, ou des pluies de caractères
jouant et descendant comme des essaims d'insectes dans
l'arc-en-ciel du dessin nué. Çà et
là, des rivages montraient des plages
éblouissantes de blancheur et fourmillantes de
crabes; une porte jaune, un treillage de bambou, des
palissades de clochettes bleues laissaient deviner le
jardin d'une maison de thé; des caprices de
paysages jetaient des temples dans le ciel, au bout du
piton d'un volcan sacré; toutes les fantaisies de
la terre, de la végétation, de
l'architecture, de la roche déchiraient l'horizon
de leur pittoresque. Du fond des bonzeries partaient et
s'évasaient des rayons, des éclairs, des
gloires jaunes palpitantes de vols d'abeilles. Et des
divinités apparaissaient la tête
nimbée de la branche d'un saule, et le corps
évanoui dans la tombée des
rameaux.
Coriolis
feuilletait toujours : et devant lui passaient des
femmes, les unes dévidant de la soie cerise, les
autres peignant des éventails; des femmes buvant
à petites gorgées dans des tasses de laque
rouge; des femmes interrogeant des baquets magiques; des
femmes glissant en barques sur des fleuves, nonchalamment
penchées sur la poésie et la
fugitivité de l'eau. Elles avaient des robes
éblouissantes et douces, dont les couleurs
semblaient mourir en bas, des robes glauques â
écailles, où flottait comme l'ombre d'un
monstre noyé, des robes brodées de pivoines
et de griffons, des robes de plumes, de soie, de fleurs
et d'oiseaux, des robes étranges, qui s'ouvraient
et s'étalaient au dos, en ailes de papillon,
tournoyaient en remous de vague autour des pieds,
plaquaient au corps, ou bien s'en envolaient en
l'habillant de la chimérique fantaisie d'un dessin
héraldique. Des antennes d'écaille
piquées dans les cheveux, ces femmes montraient
leur visage pâle aux paupières
fardées, leurs yeux relevés au coin comme
un sourire; et accoudées sur des balcons, le
menton sur le revers de la main, muettes, rêveuses,
de la rêverie sournoise d'un Debureau dans une
pantomime, elles semblaient ronger leur vie,
en
mordillant un bout de leur vêtement.
Et
d'autres albums faisaient voir à Coriolis une
volière pleine de bouquets, des oiseaux d'or
becquetant des fruits de carmin, - quand tombait, dans
ces visions du Japon, la lumière de la
réalité, le soleil des hivers de Paris, la
lampe qu'on apportait dans
l'atelier.