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Le Japon aimé d'Huguette Berès (suite et fin)
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23 novembre
2003
2 décembre
2003
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Edmond de Goncourt, vous nous faites
des cachotteries.
Il y a un trou dans votre Journal. Pourquoi êtes-vous resté muet sur ces journées ? Le lundi 16, vous assistiez sans doute à l'enterrement de Banville; ce même jour et le vendredi 20, vous étiez, nous le savons par vous, aux répétitions de Germinie Lacerteux reprise à l'Odéon, avec Réjane; le jeudi 19 mars, vous avez rendu visite à Alphonse Daudet. Le mardi 17 et le lendemain, vous étiez, nous en sommes sûrs, à la vente Burty, où nous le savons, vous vous êtes laissé tenter. Philippe Burty venait de mourir le 3 juin 1890, à Parays près d'Astaffort, dans le Lot-et-Garonne. Inspecteur des beaux-arts en 1881, mais surtout collectionneur et critique d'art, grand japonisant devant l'Éternel, il avait inventé le terme japonisme dans une série d'articles parus dans La Renaissance littéraire et artistique, de mai 1872 à février 1873. Presque tout le mois de mars 1891 fut consacré aux ventes de ses collections d'art et de livres. La vente des livres et estampes d'Extrême-Orient se déroula du 16 au 20 mars, et dès le samedi 14 mars au matin, Edmond de Goncourt alla voir les pièces exposées chez Siegfried Bing : «Ce matin, chez Bing, été voir l'exposition Burty» Les prix ont flambé, la faute en est aux collectionneurs qui, par un funeste destin, font eux-mêmes leur malheur; ce calvaire, les Goncourt l'ont connu pour les dessins français du XVIIIe siècle : «Le feu a l'air d'être à la vente. Voici, je crois, le japonisme lancé et qui va partir pour les gros prix, comme j'ai vu partir l'estampe et le dessin français du XVIIIe siècle.» Et pourtant, Edmond de Goncourt n'a pas résisté à la tentation : il a, en effet, acheté cinq volumes de dessins réalisés par Keisai entre 1825 et 1842, et l'a signalé sur le premier volume en y écrivant : «Exemplaire provenant de la vente de Burty» et apposant, car c'était des livres, le fameux cachet Edmond et Jules de Goncourt; dans le catalogue Burty (Catalogue de peintures et d'estampes japonaises, de kakemos, de miniatures indo-persanes et de livres relatifs à l'Orient et au Japon, 16-20 mars 1891), on les trouvera au n° 702. Après la mort d'Edmond ils furent vendus, signalés dans le catalogue de la vente d'Extrême-Orient de 1897 (vente du 6 au 13 mars), sous le n° 1554. Ces volumes, on pourra, mardi 25 novembre 2003, les acheter (estimation : 1 700-2 300 euros; catalogue n° 231)* lors de la seconde vente, chez Sotheby's, de la collection d'estampes, dessins et livres illustrés japonais d'Huguette Berès. Goncourt s'est-il borné à cet unique achat ? On ne sait, les catalogues sont trop imprécis. En tout cas, ce mois de mars fut très agité pour lui. Une autre vente Burty eut lieu, du 23 au 28 mars, celle des objets d'art japonais. Edmond y fait un tour, dès le samedi 21, moins pour voir les objets (dit-il, de mauvaise foi comme tous les collectionneurs), que pour calmer son anxiété et tuer une heure ou deux dans l'après-midi : le soir, on jouait Germinie Lacerteux. Dimanche, c'est Grenier : abstention; le lundi 23, Goncourt assiste à la vente, affolé par les prix : «J'entre une minute à la vente Burty. Une folie d'enchères. Des bronzes, des bois, payés par lui une centaine de francs, montent à 1 500, à 2 000, à 3 000 francs!» Amateur de ce qu'avait possédé Edmond de Goncourt, vous pourrez aussi acheter une estampe par Harunobu (estimation : 4 500-5 500 euros), Voyageurs à l'auberge Yorozu-Ya**. Elle fut vendue lors de la vente Goncourt d'Extrême-Orient, en 1897, sous le n° 1211. Un détail mystérieux : la description du catalogue Goncourt annonce deux estampes jointes, l'une qui est celle proposée dans le catalogue Berès, n° 18, et une autre, montrant, dit le catalogue Goncourt, une dame noble, debout sur la terrasse de sa maison, regardant une pièce d'eau où poussent des iris. Qu'est-elle devenue ? Précisons que les deux catalogues, Goncourt et Berès, commettent une légère inexactitude : ils décrivent tous deux le jeune homme réparant sa sandale, alors qu'il a ses deux sandales aux pieds; il paraît évident que la sandale entre ses mains appartient à la jeune femme, à côté de lui , qui cache, par pudeur, son pied sans chaussure. En 1891, peu de temps après la vente Burty, le 16 juin 1891, Outamaro, le peintre des Maisons vertes paraissait chez Charpentier (Outamaro était la graphie de l'époque. Ajoutons qu'il y eut, en 1929, une traduction japonaise de 24 chapitres seulement, alors qu'il y en a 34, par Yonejiro Noguchi). Le 4 avril, Goncourt a recours à Siegfried Bing, qui lui prête, pour la journée seulement, ce qu'il possède d'Utamaro : «[ ] je vais chez Bing, d'où j'emporte un ballot d'images japonaises à charger un cheval, que je charrie en courant chez Hayashi et que je me fais expliquer dare-dare.» En allant voir l'exposition avant la vente de la collection d'Huguette Berès, ou simplement en achetant le catalogue, vous pourrez voir nombre d'Utamaro. Perfectionniste, vous rechercherez dans l'Outamaro d'Edmond de Goncourt quelles sont, dans cette vente, les uvres citées tout au long du livre. Les Goncourt, puis Edmond seul, ont aimé les albums japonais; ils en ont achetés, puis les ont placés dans Manette Salomon pour les faire regarder par Coriolis. Dans Manette, le lecteur les imagine, sans pouvoir hélas! les attribuer à tel ou tel artiste; dans sa maison d'Auteuil, Edmond les avait enfermés dans un véritable coffre à trésors (il se comportait ainsi en Japonais) : «Entre deux portes, est un petit meuble en forme de coffre, aux panneaux de laque rouge, dans lesquels sont incrustées une branche de pivoine fleurie, une branche de pêcher en fleurs, toutes deux en porcelaine blanche et bleue : le meuble qui contient la collection des albums japonais.» Voici l'un de ces albums (cat. n° 252), de luxe, lui, dont on ne sait si Goncourt le possédait : un volume d'Utamaro (vers 1789), Souvenirs de la marée basse; il l'a cité dans son propre livre (ch. XX, Flammarion-Fasquelle, [1924], p. 120-121) : «De tous ces livres d'histoire naturelle artistique, le plus exquis est le Shiohi-notsuto, Souvenirs de la marée basse, poésies sur les coquillages par les membres d'une société littéraire.» Pour cet album, trente-six poètes ont écrit un poème chacun et sur chaque double-page six sortes de coquillages illustrent six poèmes. De ce livre, on connaît deux éditions; dans celle qui est offerte (28 000-32 000 euros), des ondulations figurent des vagues en haut des pages à coquillages, et au milieu de la page, de la poudre métallique a été irrégulièrement appliquée. Goncourt signale dans son Outamaro le soin que prenait l'artiste de ses fonds (Outamaro, p. 159 sqq.). Dans Wakatsuru (cat. n° 148), la courtisane et sa suivante se détachent sur un fond orné de poudre métallique. Les fonds peuvent aussi se faire discrets : les couleurs vives et harmonieuses n'en ressortent que mieux, ainsi dans Trois jeunes femmes au bord d'un ruisseau (cat. n° 153). Le charme et l'intérêt de cette collection est de ne s'être pas limitée aux geishas - superbes, cela va sans dire, mais, pour notre il blasé, parfois répétitives, et galvaudées par trop d'imitateurs. Il semble que le goût contemporain, lassé des figures féminines, soit plus sensible au images d'acteurs (voir les Shakaru, cat. n° 118 à 121), aux paysages de Hiroshige,, ou encore aux dessins et esquisses des maîtres. Qui oserait avoir une réserve devant Hokusai ? Sûrement pas nous, dont l'il fut initié à son uvre par le Hokusaï d'Edmond de Goncourt et de nombreux passages de son Journal. Peut-être parce que nous connaissons les chefs-d'uvre, et parce que l'homme est ainsi fait qu'il a sans cesse besoin de nouveau, les amateurs d'art s'intéressent de plus en plus aux ébauches et aux études; de telles pièces, vous en trouverez, ainsi le dessin préparatoire pour les Cent Poèmes expliqués par la nourrice (cat. n° 195), où l'on voit les personnages, d'abord dessinés sur des papiers découpés, posés sur la composition en noir et rouge. De Watteau, nous aimons souvent les feuilles d'études, sans idée de mise en page, où l'il peut choisir librement un croquis sur lequel s'attarder : on regardera ainsi la feuille de Hokusai, Animaux et insectes. Personnage (cat. 186). Ce goût qui nous paraît nouveau, Edmond de Goncourt l'avait déjà, aimant ces carnets où «défilent des hommes, des femmes, des quadrupèdes, des oiseaux, des poissons, [ ] et jusqu'à un pétale de fleur, un caillou, un brin d'herbe» (La Maison d'un artiste, t. I, p. 219). Hiroshige (1797-1858) était célèbre, bien sûr, au temps des Goncourt, mais sa gloire fut peut-être, ensuite, éclipsée par celle de Hokusai. Quoi qu'il en soit, il y eut, à la galerie Durand-Ruel, une exposition d'estampes d'Utamaro et d'Hiroshige, du 22 janvier au 20 février 1893. L'une des plus célèbres planches de la série Cent vues célèbres d'Edo (1857), avec ses grands iris au premier plan (cat. n° 71), est ici disponible : 4 500-5 500 euros. Sharaku est un artiste mystérieux : peut-être ancien acteur de théâtre No, il créa pendant une année seulement, entre 1794 et 1795. Trois des planches présentées (cat. n° 118, 119, 120) sont intéressantes pour leur fond micacé. Dans Outamaro, Edmond de Goncourt, qui le nomme Shirakou (p. 160), en fait un prédécesseur dont Utamaro aurait repris la technique des fonds «avec leurs coloriages audacieux sur le métal» (id.). Il se trompe (ou Hayashi s'est trompé pour lui) : c'est Sharaku qui a imité Utamaro, et non l'inverse (voir «Edmond de Goncourt et l'estampe japonaise», par J. et H. Lühl, Cahiers E. & J. de Goncourt, n° 4-1996.1997, p. 147 sqq.). Les collectionneurs japonais du temps d'Edmond de Goncourt formaient un véritable cercle; ils se connaissaient tous, ils dînaient ensemble aux dîners des Japonisants, chez Véfour ou au café Riche (sur tout ceci, voir Alain Barbier Sainte Marie, «Dernière vente des collections H. Vever», Cahiers E. & J. de Goncourt, n° 5-1997, p. 252-253). Parmi eux, plus jeune qu'Edmond, Henri Vever (Metz, 1854 - Noyers, 1942), qui s'était installé bijoutier-joaillier en 1881, avec son frère Paul, à Paris, 19 rue de la Paix. Il y eut quatre ventes Vever, en 1974, 1975, 1977, toutes à Londres, organisées par Sotheby's. Vever offrit au Louvre, en 1893, des estampes japonaises, les premières à entrer dans ce musée (elles sont maintenant au musée Guimet). Des uvres lui ayant appartenu, on en trouve plusieurs dans la collection Huguette Berès, telles ces Femmes cueillant des algues à Omori (cat. 109). Nul doute que Vever acheta des uvres japonaises lors de la vente Goncourt de 1897; donc, en achetant des uvres collectionnées par Vever, on peut en acheter qui furent possédées par Edmond de Goncourt : comment le savoir ? Fétichisme, quand tu nous tiens
* Adjugé, le 25 novembre 2003 pour 5 040 euros. ** Adjugé, le 25 novembre 2003 : 4 800 euros. |
NOTE
Le catalogue de la vente est disponible à la galerie Charpentier : 50 euros
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