Nécrologie de Jules de Goncourt |
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Le Gaulois |
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Jules de Goncourt a succombé ce matin. Personne n'ignorait que, depuis de longs mois déjà, il avait eu à subir de cruelles souffrances; mais on ne prévoyait pas, on ne voulait pas prévoir qu'un tel cur si haut placé, qu'un tel noble esprit, si délicat et si puissant à la fois, nous serait enlevé comme par un coup de foudre. Sans parler ici de la tutélaire amitié de son frère Edmond, qu'il serait injurieux de louer, tant elle eut la divine grâce d'un sentiment absolu et involontaire, nul homme ne fut plus tendrement, plus universellement aimé que celui qui vient de nous quitter, en laissant dans nos âmes tant d'admiration et de respect. Oui, ce n'a pas été sa moindre gloire de mériter, si jeune et sous la couronne éclatante de sa chevelure blonde, cette vénération qui d'ordinaire ne s'adresse qu'aux vieillards; les deux frères l'avaient obtenue en se donnant tout entiers à des travaux obstinés, ardus, héroïques, dès l'aube de leur vie, à l'âge où les autres hommes, et je parle des plus grands, se croient le droit d'appartenir à la passion, et de se dépenser en caprices et en folles fantaisies. Ce n'est pas pour moi un médiocre spectacle de voir Michelet s'incliner devant leur autorité d'historiens, et d'entendre Sainte-Beuve, en son travail sur les négociations du maréchal de Saxe, s'excuser de faire le portrait de la dauphine, parce que, dit-il, on ne saurait être tenté de le recommencer après celui qu'ont magistralement tracé MM. de Goncourt. Il n'y eut pas, dans toute notre grande époque littéraire, de révolutionnaires en art plus absolus et plus violents que ces hardis écrivains qui, tout en sachant, comme des maîtres, toutes les traditions de l'art et de la poésie, résolurent, dès le premier jour, de rompre sans retour possible avec tous les vieux moules, avec les vieilles conventions, avec les vieux mensonges et avec les pompeuses fadeurs de ce style soutenu, qui, ainsi que le dit Michelet, étouffe, écrase lourdement, depuis deux siècles, la France de Rabelais, d'Agrippa d'Aubigné, de Régnier, de La Fontaine. Ils ont été les premiers RÉALISTES, en prenant ce mot si souvent déshonoré ou mal compris dans son sens vrai et élevé; répudiant audacieusement les formules romantiques aussi bien que les formules classiques, ils ont, les premiers en ce temps, peint, décrit, fait revivre d'après la nature même, l'Homme innombrable, divers, et le milieu où il s'agite, ne demandant l'idéalisa tion de leurs paysages et de leurs types qu'à la splendide propriété du style et à la magie du mot juste! Ils ont été des révolutionnaires et ils n'ont pas excité une haine, ils n'ont pas soulevé contre eux une calomnie, tant l'Envie elle-même eût senti que tout était inattaquable dans cette vie ascétique, pure comme le diamant! Non seulement on les écoutait, on les admirait, mais, je le répète encore, cette admiration était mêlée de respect, et combien cela est touchant quand on revoit cette tête jeune, charmante, de Jules de Goncourt, avec ses yeux tendres et caressants malgré l'éclair de volonté qui les traverse, avec ses traits réguliers et fins, avec cette bouche rose de la plus belle pourpre du sang, que laisse voir une soyeuse moustache blonde, et avec cette belle et épaisse chevelure d'or, qui, bien plutôt que d'un travailleur obstiné, eût semblé d'un indolent rêveur et d'un héros d'amour. Rêveur, il l'était en effet, car, en son cerveau peuplé de songes, se pressaient à l'envi toutes les visions et toutes les images; mais ces visions, il eut l'énergie, l'infatigable courage de les corriger d'après la nature vue, observée inexorablement, et ensuite de les faire vivre dans une forme durable, solide, vraie, en ses plus superbes élégances, comme l'avaient fait, dans un autre art, Daumier et Gavarni. J'ai nommé Gavarni; il fut jusqu'à son dernier jour l'ami des frères de Goncourt, et il est juste de dire aussi qu'il fut leur seul maître. Ce furent les uvres de ce puissant génie qui révélèrent aux futurs auteurs de Renée Mauperin, de Germinie Lacerteux, et de Madame Gervaisais, ce que Baudelaire a si justement nommé L'HÉROÏSME DE LA VIE MODERNE, et comment les choses, les personnes, les costumes les moins nobles selon la convention classique, peuvent recevoir de la sincérité de l'expression , une beauté sublime et éternelle. Pour eux, comme pour leur ami, comme pour leur maître, il n'y eut plus ni dans la société, ni dans la nature, rien qui fût trivial au point de vue de l'art, car, admirateurs passionnés des grands écrivains et des grands artistes du dix-huitième siècle, ils avaient appris d'eux et surtout de Watteau, ce dieu de l'élégance idéale, comment les choses les plus mortellement tristes peuvent être transfigurées par la toute puissante magie de la grâce! J'ai voulu, et les yeux encore mouillés de larmes, consacrer quelques lignes à Jules de Goncourt, et en ne voulant parler que de lui, je parle sans cesse de lui et de son frère, brisé aujourd'hui par une si affreuse, par une si inconsolable douleur : mais le moyen de faire autrement ? Âmes si étroitement mêlées et tressées ensemble que, pour ainsi dire, on entendait se mêler leurs souffles; ils ont certes l'imagination, la force créatrice, la valeur de deux écrivains et de deux grands écrivains; mais ils sont, ils veulent être un seul, s'étant habitués depuis toujours, par le plus adorable sacrifice qu'un être puisse faire à un autre être, à voir, à observer, à deviner, à penser, à imaginer ensemble, à trouver ensemble, à la fois, en même temps (merveilleux prodige d'affection!), le mot qui peint, la phrase rhythmée, les harmonies et les éclats de couleur, et, enfin, ces soudaines étincelles de lumière et de vie qui sont ce que l'artiste, ce que le poëte, ce que l'homme a en lui de plus individuel! Que de fois je les ai entendus, à ces bonnes heures de la jeunesse, commencer, continuer, l'un après l'autre, le même récit, l'un d'eux soudant sa parole à la parole de l'autre, de façon que, en effet, elles ne fussent qu'une! L'un d'eux avait commencé un récit à la première personne en disant Je, et si le hasard faisait qu'il nous quittât pendant quelques instants pour recevoir, congédier un importun, son frère, sans interruption, reprenait l'historiette à la même personne, avec la même tournure de phrase et sans rien changer au mouvement des choses déjà dites. Hélas! cela se passait dans l'appartement qu'ils ont toujours habité, un des plus jolis de Paris, gouverné alors par la vieille bonne qui tous les deux les avait vu naître, et qui est morte chez eux : ceux qui ont vu cet intérieur avec les meubles exquis du dix-huitième siècle, les tapisseries de Beauvais représentant les fables de La Fontaine, la pendule qui vient de Trianon, les tableaux dont pas un n'est d'une beauté vulgaire, et les livres choisis dont les reliures mêmes sont des uvres d'art, n'en sauraient oublier la rare saveur et la souveraine élégance sans fracas et sans fausses notes. Parmi tant de choses admirables, la plus admirable peut-être c'est l'épreuve avant la lettre de la lithographie publiée naguère dans le journal Paris, et où Gavarni a représenté les deux frères. Assis à côté l'un de l'autre, rapprochés, respirant et pensant ensemble, souriants, calmes et pensifs, ils sont en cette image excellente, faite avec génie, avec amour, ce qu'ils sont dans la vie : deux inspirations jumelles, deux pensées accouplées comme deux cygnes voguant ensemble, avec la certitude de leur force, et ensemble aussi donnant leurs grands coups d'aile. J'ai connu Edmond et Jules, en 1851, au journal Paris que rédigeaient Alphonse Karr, Léon Gozlan, Murger, Dumas fils, et où Gavarni, singulièrement grandi et transfiguré en sa seconde manière, réalisait cet effroyable miracle de faire chaque jour un dessin nouveau. Les deux frères, que j'admirai, que j'aimai tout de suite, me conduisirent chez leur ami, et je n'oublierai jamais la grande impression que je reçus en écoutant parler ce grand homme qui, pareil à Balzac, savait tout, avait fait le tour de toutes les idées, voyait la pensée même de son interlocuteur, et y répondait directement sans s'inquiéter des circonlocutions et des mensonges du langage! Certes les Goncourt buvaient sa parole; mais lui aussi, il les écoutait avidement, admirant au passage ces observations lumineuses et rapides dont ils ont reçu le don inné, et dont Gavarni, lui, pouvait comprendre toute la valeur! Il les avait si bien devinés, qu'en ce temps-Ià, même avant toutes leurs grandes uvres, avant les Portraits intimes du dix-huitième siècle, avant l'Histoire de la Société française pendant la Révolution, et l' Histoire de la Société française pendant le Directoire, avant Sur Philomène, avant Renée Mauperin, avant Germinie Lacerteux, avant ces merveilleuses études sur l'Art du dix-huitième siècle, où leurs portraits écrits et leurs eaux-fortes nous ont rendu Watteau, Boucher, Chardin, Greuze, les Saint-Aubin, Fragonard, Prud'hon, l'immortel peintre de murs des Fourberies des femmes voyait en eux tout ce que nous y voyons aujourd'hui. Regardez bien ce portrait où il a dessiné leurs têtes obstinées et pensives, et vous comprendrez pourquoi Gavarni a été le seul qui ne fût pas étonné quand plus tard les frères de Goncourt, révolutionnant leur art, purent, - après Balzac! - donner une nouvelle forme au roman moderne, et, lorsqu'au milieu de ces paysages parisiens, qu'ils ont les premiers vus et décrits, ils firent vivre des créatures humaines, si cruellement pétries de fange, mais que toujours éclaire et passionne un vivant rayon de lumière. Combien devait être triste, jusqu'à en mourir, un génie comme Gavarni, qui voyait les hommes tels qu'ils sont et tels qu'ils deviendront; mais aussi quelles jouissances délicieuses et surnaturelles ne goûtait-il pas lorsque, rencontrant, tout jeunes dans la vie, des artistes doués, comme le sont Edmond et Jules de Goncourt, il s'enivrait à l'avance de la beauté de leurs uvres et de leurs créations futures! L'écrivain, l'ami que nous venons de perdre, et qui comptait parmi ses admirateurs des hommes comme Gustave Flaubert, Michelet, Théophile Gautier , Sainte-Beuve, a eu bien aussi, et pour lui-même, ce rare bonheur de voir pour ainsi dire l'avenir réalisé d'avance. À peine publiées, les uvres historiques des frères de Goncourt ont acquis une autorité incontestée, et c'était leur livre à la main qu'Édouard Thierry préparait La mise en scène d'un drame dont l'action se passe à l'époque de la Révolution, quand je vins lui parler d'Henriette Maréchal. Même alors que de stupides sifflets faisaient à la comédie nouvelle le même accueil qui avait été fait jadis à Hernani et aux Burgraves, je me suis toujours félicité d'avoir été l'humble intermédiaire qui a servi à amener l'uvre de Goncourt au Théâtre-Français; ils ont, les premiers, et cinq années avant les tentatives dont on fait aujourd'hui tant de bruit, apporté au théâtre l'observation et le sentiment de la vie moderne, faisant pour l'art dramatique énervé ce qu'ils avaient fait pour le roman, et il importait que ce grand coup d'audace fût osé pour la première fois dans la maison même de Molière. Ils y ont trouvé la même hostilité autrefois déchaînée contre Victor Hugo novateur, et ce sera dans l'avenir un de leurs vrais titres de gloire. La gloire hélas! quel mot en un moment si triste, si funèbre, où nos curs saignent! J'aurais voulu ne parler que de la douleur commune et comme le fait en ce moment l'admirable frère de Jules de Goncourt, oublier tout ce qui n'est que génie, succès et renommée; cependant n'avons-nous pas le devoir, même à la première heure, et quand les pleurs troublent encore nos yeux mal essuyés, de nous faire un instant public et foule pour honorer dans ceux que nous avons perdus, les travaux qui à jamais protégeront leur mémoire et les uvres qui les ont faits illustres ? |
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Théodore de Banville par
Gavarni
Lithographie parue dans Paris, 20 avril 1853