8 octobre 2003



Le centenaire du premier Prix Goncourt

ou

  Les pérégrinations culinaires des académiciens Goncourt 

 

par

Alain Barbier Sainte Marie 

 
La façade du restaurant Champeaux place de la Bourse.

 

Ce dut être un agréable dîner, ce 17 octobre 1856, qui réunit les frères Goncourt et Théodore de Banville, au restaurant Champeaux.

Situé à l'emplacement actuel du 13, place de la Bourse, à l'angle de la rue Vivienne et de la rue des Filles-Saint-Thomas, cet établissement, coté "restaurant à jardin", vous faisait «dîner sous des rosiers et des acacias» (1). Il fallait donc, pour jouir de cet agrément en plein centre de Paris, prévoir de dépenser au moins un demi-napoléon. Outre ce décor, il y avait «bonne cave et bonne cuisine», selon Alfred Delvau qui affirmait (2) que cette «vieille maison méritait toujours la bonne réputation dont elle a joui». Elle avait été fondée en 1800. Et dîner avec Banville, charmant causeur, «inimitable à nous exposer avec une ironie flûtée et poignardante le "pourquoi" des choses», ajoutait au plaisir des Goncourt, très difficiles sur l'art de la cuisine autant que sur celui de la conversation. Tout au long du Journal à cette date, et sur deux pages (3), ils se disent sous le charme. Ils ne pouvaient évidemment pas, en 1856, imaginer qu'un autre dîner en cet endroit allait, quarante-sept ans plus tard, aiguiser les appétits des écrivains et de leurs éditeurs, déclencher une course au Prix révolutionnant le monde éditorial, et excitant la Presse de façon frénétique, et cela sous les auspices de leur nom.



En effet, c'est chez Champeaux que, le lundi 21 décembre 1903, neuf écrivains (sur les dix membres de l'Académie Goncourt) se réunirent à dîner (4). À l'issue de ce repas, ils votèrent et décernèrent le premier Prix Goncourt à un quasi inconnu, John Antoine Nau. Son livre, Force ennemie, publié par les éditions de la Plume, fut primé au deuxième tour par six voix contre trois à Camille Mauclair (La Ville lumière) et une à Jean Vignaud (Les Amis du peuple). Un membre du jury alla porter à la caissière une feuille de papier donnant le résultat du scrutin, pour communication au simple brelan de journalistes venus là, alertés la veille par un article du Gil Blas annonçant le vote du lendemain. Le Figaro du 22 publia un article de moins d'une demi-colonne sur ce qui n'était pas encore considéré comme un événement littéraire, mais comme une curiosité de la vie parisienne!




Dans son Journal, Gide ne s'y intéresse pas et ne parlera jamais de Nau. Son ami Paul Valéry le lui reprochera, du moins lui transmettra, dans une lettre de début mai 1918, «l'étonnement blessé» de Jean Royère pour «n'avoir rien reçu de toi [A. Gide] au sujet de la mort de J.-A. Nau».Maladroitement, le diariste se défend : «Peut-être sais-tu l'adresse de Royère; j'ai voulu lui écrire - mais où ?», répond-il à son ami Valéry (5). En fin de compte, on ne sait si Gide s'apitoya sur la mort de Nau en mars 1918, et s'il écrivit à l'ami et admirateur de celui-ci pour témoigner de sa sympathie. Jules Renard, non plus, ne mentionnera pas une fois le succès de Nau dans son Journal. Quant à Paul Léautaud, son Journal littéraire ne fait aucune allusion au premier Prix Goncourt, mais, en 1907, le 30 octobre, il commente favorablement le choix des académiciens Goncourt en 1903 :

«J'ai répété ce que j'ai dit bien des fois, que le prix n'avait été bien donné qu'une fois, la première, à Nau. Son livre pouvait déplaire, être étrange, baroque, etc…, c'était le livre de Nau et non pas de n'importe qui. C'est pour de tels livres qu'est fait le Prix Goncourt. Ce prix, […] a un certain caractère subversif. Si l'on couronne des livres pouvant l'être par l'Académie française, à quoi bon ?»

Rétrospectivement, il est amusant de relire ce que Léautaud consignait le 4 décembre 1909 dans son Journal :

«Il paraît, à en croire les libraires que j'ai vus, et les trois quarts ignoraient même la nouvelle du Prix (6), que les Prix littéraires n'ont plus aucun effet. "On vend trois ou quatre exemplaires, m'ont-ils dit. Cela ne va pas plus loin. Il y a trop de Prix. Les deux premiers Prix Goncourt ont marché : Nau et Frapié. Un peu aussi Farrère. Maintenant, on n'y fait plus attention."»

Léon Daudet, lui, dissipera, plus tard, un malentendu : non, il n'avait pas voté pour Force ennemie, mais pour le livre de Camille Mauclair, contrairement à ce que pensait Nau qui lui envoyait sa carte régulièrement, pendant des années (7).



Il faut croire que les académiciens Goncourt avaient la bougeotte, ou des estomacs capricieux et fragiles, à l'égal des fondateurs de leur académie, car ils ont changé à quatre reprises de restaurant pour leurs agapes. Selon le testament d'Edmond, ils devaient dîner ensemble une fois par mois; pour leur premier dîner mensuel après la reconnaissance d'utilité publique par l'État de l'académie des Goncourt, le 19 janvier 1903, ils se réunirent le 26 février 1903 au Grand Hôtel, place de l'Opéra; Mirbeau manqua : le gigantisme de la salle le révulsait et il n'avait pas confiance dans les talents du chef. Ce en quoi il avait eu tort, car celui-ci était rien moins que le réputé Auguste Escoffier. Peut-être Mirbeau avait-il gardé un mauvais souvenir du banquet offert là à Edmond, le 1er mars 1895. Puis, concession à Mirbeau, on alla désormais, à compter du 28 août, chez Champeaux où le premier Prix fut décerné. Cet établissement fut abandonné en février 1904 pour le Café de Paris à partir du 29 mars. Est-ce que la qualité de la cuisine de Champeaux avait décliné à ce point, depuis l'époque où les frères Goncourt y avaient déplié leur serviette en 1856 ? C'est possible. Quoi qu'il en soit, ce restaurant disparut en 1908.



Donc, le deuxième Prix Goncourt fut décerné au Café de Paris, 41 avenue de l'Opéra, le 7 décembre 1904, à La Maternelle de Léon Frapié. Et cela dura jusqu'au 22 avril 1914, date du dernier déjeuner à cet endroit. Ce vagabondage culinaire s'arrêta définitivement 18 rue Gaillon, au restaurant Drouant, dès le 31 octobre 1914. Mais pourquoi donc les Dix avaient-ils choisi ce Café de Paris ? Est-ce en souvenir du déjeuner de ce lundi 26 novembre 1883 où Edmond, en compagnie d'Alphonse Daudet et de sa femme, déjeuna, comme le tome VI (1892) de l'édition originale du Journal le relate ? C'est possible, mais rien de certain. Ce restaurant, ouvert en 1878, au moment de l'Exposition universelle de Paris, ferma ses portes en 1955. Autre changement notable à signaler avant l'émigration de l'avenue de l'Opéra vers la place Gaillon : en 1912, les Dix se retrouvèrent à déjeuner, et non plus à dîner. Le prétexte en fut que l'âge de certains membres et l'éloignement de leur domicile imposèrent cette décision qui perdure.




Encore un clin d'œil des académiciens à la mémoire d'Edmond de Goncourt, car peut-on croire à une simple coïncidence : le choix de Drouant rappelait à certains d'entre eux quatre dîners, dont le premier seul est consigné dans son Journal, le 30 octobre 1894. Il avait été offert à Goncourt par Jean Ajalbert, Gustave Geffroy, Eugène Carrière, etc., avec, comme second invité, Clemenceau. Un an plus tard, le 25 octobre, pas de récit dans le Journal d'un dîner place Gaillon avec Paul Bonnetain, toujours l'ami Geffroy, Lucien Descaves, les deux Clemenceau (Georges et son frère Paul), J.-H. Rosny (aîné), et le peintre Claude Monet. Pourquoi ce silence ? Mystère . Il faudra attendre l'édition en 1956 du Journal dans son intégralité, grâce au travail titanesque du professeur Robert Ricatte sur les 2 523 feuillets manuscrits à déchiffrer, pour qu'on ait connaissance de ce dîner. De même pour les deux suivants. L'édition originale du neuvième et dernier tome (1892-1895), publié fin mai 1896, arrêtait le Journal au 30 décembre 1895. Il faut donc se reporter à l'une des trois éditions intégrales de ce texte pour apprendre que le 14 février 1896 Edmond dîna chez Drouant avec Carrière, Adolphe Willette, Geffroy, toujours présent, Descaves, et le journaliste Louis Désiré, amené par Geffroy son confrère de La Justice. Enfin, deux mois avant sa mort, le maître d'Auteuil se retrouva le 15 mai 1896 autour de la table en compagnie de Carrière, Descaves et du docteur Henri Vaquez, ami de Léon Daudet.



Quand en 1914, les Dix quittèrent le Café de Paris pour transhumer place Gaillon, certains d'entre eux, Descaves, Ajalbert, Geffroy et Rosny aîné, se souvenaient de leur commensal si délicat et gourmet (8) dont les crises de foie fréquentes avaient souvent pour origine une mauvaise cuisine, à défaut d'une forte contrariété due à une critique dans la Presse. Mirbeau et Léon Daudet, aussi, étaient des amateurs de bonne chère, et ils élurent Drouant comme port d'attache, surtout pour sa spécialité, les huîtres, qui «y sont, je ne sais pourquoi, meilleures et plus fraîches que partout ailleurs», prétendait Léon Daudet. Il faut rappeler que ce fut la première spécialité de Charles Drouant quand, en 1880, cet Alsacien (9) reprit un modeste café-tabac de ce quartier pour en faire un temple de la gastronomie, mondialement connu par la suite comme "le restaurant du Prix Goncourt". Léon Daudet estimait autant sa cave qui, disait-il, «satisfait des gens aussi difficiles que Raoul Ponchon [membre de l'académie de 1924 à 1937], que Pol Neveux [de 1924 à 1939], que Jean Ajalbert [1917-1947] et qu'un autre que vous devinez…», ajoutait-il avec un clin d'œil malicieux au lecteur.



… Peu après vingt-deux heures, le vote étant définitif, ce 21 décembre 1903, le président de l'académie Goncourt, J.-K. Huysmans, demanda au maître d'hôtel du Champeaux du papier, une plume, de l'encre, et une enveloppe (heureuse époque!) pour annoncer au lauréat du Prix Goncourt, J.-A. Nau, que son livre avait été élu, et qu'il pouvait donc prendre contact avec le notaire de la compagnie pour réclamer le chèque de 5 000 francs (or). Mais à la suite de la création du nouveau franc en 1960, ces 5 000 francs furent réduits à 50 nouveaux francs, ou francs lourds, comme on disait à l'époque. Si bien que ces 50 F, et encore plus depuis la mise en circulation de l'euro, n'étaient, dit-on, jamais encaissés par les lauréats. Pensez : 50 F = 7,62 euros! En 2003, quel serait l'équivalent de ce chèque de 5 000 fr de 1903 ? 2 441,59 euros, ou 16 015,75 F. Beaucoup de prix littéraires actuels ne sont pas d'un montant beaucoup plus élevé. Au début du XXe siècle, ce chèque pouvait être une aide momentanée pour un jeune écrivain. Sans compter sur le tirage renouvelé de l'œuvre distinguée (à l'époque, très faible), mais plutôt sur la publicité du nom de l'auteur à qui des directeurs de journaux pouvaient offrir des piges mieux payées. Quant aux dix membres de l'académie, leurs 6 000 francs annuels correspondraient en 2003 à 2 929,90 euros (19 218, 90 F), soit l'équivalent d'un mois de salaire confortable d'un cadre moyen. Une petite cagnotte pour les fins de mois difficiles. John-Antoine Nau, qui ne devait pas rouler sur l'or, a dû apprécier ce cadeau du sort, et surtout cette reconnaissance officielle d'un petit nombre de ses pairs parmi les plus distingués de son époque. Il était temps, il ne lui restait plus qu'à peine plus de quatorze ans à vivre.



 

1. Selon le Petit Guide de Paris. Guides. Cicerone, Bibliothèque des chemins de fer, L. Hachette, 1854.

2. Alfred Delvau, Plaisirs de Paris, guide pratique et illustré, A. Faure, 1867.

3. Voir l'une des éditions intégrales du Journal, 1956, 1959 et 1989, car l'édition originale de 1887 (t. I) ne souffle mot de ce dîner, ni celle de 1935-1936, édition ne varietur, ces deux dernières étant expurgées par Goncourt de la «vérité absolue» (selon l'expression de l'auteur en préface au t. VI de l'édition originale).

4. Joris-Karl Huysmans, président au bénéfice de l'âge; Léon Hennique, vice-président; Rosny aîné, trésorier; Lucien Descaves, secrétaire; Octave Mirbeau; Gustave Geffroy, ont voté pour Nau; on ne sait pas en faveur de qui Paul Margueritte, Rosny jeune et Élémir Bourges ont partagé leurs voix entre les deux autres candidats. Rosny jeune, absent, avait envoyé son vote au président.

5. Correspondance André Gide-Paul Valéry. 1890-1942, préface et notes de Robert Mallet, NRF, Gallimard, 1973, lettres 392 et 393.

6. Cette année-là, le Prix revint le 8 décembre, aux faux frères Marius et Ary Leblond pour En France (Fasquelle), au troisième tour et à l'unanimité.

7. Voir Léon Daudet, Vers le roi, Souvenirs des milieux littéraires…, in Souvenirs et polémiques, R. Laffont, coll. «Bouquins», 1992, p. 711.

8. Comme le désigne Robert Courtine p. 235 in La Vie parisienne, cafés et restaurants des boulevards, 1814-1914, Perrin, 1984. Voir pour Drouant, p. 231-241 (ne pas tenir compte de l'erreur, p. 237, sur le premier Prix Goncourt décerné au Grand Hôtel!). Pour le Café de Paris, p. 207-209, et pour le Grand Hôtel, p. 310-311. Pour Champeaux, consulter le deuxième tome de La Vie parisienne : Le Ventre de Paris, de la Bastille à l'Étoile… des siècles d'appétit (Perrin, 1985) p. 274-279.

9. Originaire de Bourg-Bruche (67 420) dans le Bas-Rhin et non dans les Vosges, comme tous les auteurs s'entêtent à vouloir le situer sans avoir pensé à vérifier et en recopiant une erreur initiale chacun son tour.


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