21 février 2004

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Brigitte Koyama-Richard
La magie des estampes japonaises
Hermann-Éditeurs des sciences et des arts, 2003
208 pages
Prix : 35 euros
ISBN : 2 7056 6467 X

 
IL FUT UN TEMPS où les estampes japonaises suscitaient un enthousiasme presque automatique : quel que fût le sujet, l'auteur, parfois l'état, estampe japonaise c'était, merveille ce devait être. Plus qu'une mode, ce fut un engouement, artistique et commercial, la plupart du temps chez des personnes privées - d'où le rôle irremplaçable d'Edmond de Goncourt. Puis l'attrait s'affaiblit, et l'opinion publique l'apprit sans grand émoi : les estampes japonaises, oui, bien sûr, mais… mais il était temps de passer à autre chose. N'empêche que les prix astronomiques sont restés astronomiques et que les collectionneurs privés et peu fortunés ne peuvent s'offrir des estampes. En contrepartie, les collectionneurs sont devenus plus exigeants, plus attentifs à la présentation matérielle des estampes. Le nationalisme s'en mêla, Hayashi, marchand d'art japonais en France, le maître ès japonaiseries d'Edmond de Goncourt fut accusé d'avoir vendu aux étrangers les richesses artistiques de son pays et le Japon chercha comment récupérer ces estampes dispersées de par le monde. Les estampes, d'ailleurs, n'étaient pas seules en cause, puisque l'on collectionnait les objets, les gardes de sabre, les netsukés (breloques sculptées en ivoire, en bois, ou autres matériaux), la vaisselle, les paravents etc., mais l'attention s'est, en effet, concentrée sur les estampes.

  BRIGITTE KOYAMA-RICHARD DANS SON LIVRE très documenté et abondamment illustré s'est posée la bonne question : pourquoi les Japonais n'avaient-ils aucune estime artistique pour leurs estampes et leurs petits livres de dessins, allant jusqu'à les brûler lorsque leurs couleurs avaient pâli ou qu'ils ne servaient plus à rien ? Mais justement, à quoi servaient les estampes ? Le livre de Brigitte Koyama-Richard devient presque une histoire de détective; de pédagogie aussi, avec questions pointues et réponses précises. Les estampes que les Occidentaux collectionnaient pieusement étaient, la plupart du temps, des objets publicitaires, vantant tel magasin, tel acteur de kabuki, telle courtisane des quartiers chauds; on les regardait avec intérêt , on s'en débarrassait dès qu'elles n'étaient plus d'actualité.

  ARRIVÉS À CE POINT ON NE PEUT s'empêcher de se demander ce que recouvre le terme d'estampe. Brigitte Koyama-Richard l'explique à ses lecteurs, avec simplicité et efficacité. L'estampe est plus proche de l'artisanat que de l'art, et œuvre collective plutôt qu'individuelle. Le maître d'œuvre est l'éditeur, un commerçant qui veut vendre sa marchandise, il tire donc à un grand nombre d'exemplaires. Le dessinateur exécute un dessin à l'encre noire, qui est gravé sur une planche en cerisier (parmi les bois, le plus dur) selon un procédé original : le graveur humidifie la planche, puis applique sur elle le dessin fait sur un papier très fin et frotte le papier jusqu'à ce que les lignes du dessin s'impriment dans le bois; ensuite, il applique de l'encre sur la planche; ce n'est pas fini, le graveur doit graver autant de planches qu'il y a de couleurs, puis il passe la main à l'imprimeur dont le travail commence par le choix du papier, les plus beaux étant réservés aux surimonos (estampes luxueuses réalisées pour des occasions particulières); les couleurs sont fabriquées avec des pigments végétaux, ce qui explique leur fragilité et leur beauté. Collective, l'estampe l'est parce que le peintre, le graveur et l'imprimeur sont tous trois nécessaires pour la créer; elle l'est encore parce que les artistes (ou artisans) japonais, étrangers au culte de l'originalité, n'hésitaient pas à reprendre le motif d'un prédécesseur, sa manière d'organiser l'espace de la feuille ou d'harmoniser les couleurs. Cela pour les estampes de l'ukiyo-e (ukiyo : monde flottant; e : image), car à la fin du XIXe siècle, les techniques évoluèrent.

  RÉALISÉES TOUTES AVEC des moyens identiques, les estampes de l'ukiyo-e ont essaimé dans des domaines tout à fait différents. C'est là où le livre est novateur, mettant l'accent sur cette diversité, avec des descriptions concrètes et des illustrations parlantes. Les estampes offraient aux femmes des modèles de maquillage, de coiffure, servaient à décorer les maisons ou les éventails. À peu près l'équivalent, en un seul support, de nos magazines féminins, de nos cartes postales, de nos affiches réunies. On jouait avec les estampes - qui offraient des rébus, on faisait jouer les enfants avec des estampes conçues pour eux, on découpait les estampes, on les offrait comme des cadeaux périssables. Les estampes sortaient des maisons pour courir les rues, reproduisant d'horrifiques images de faits divers, et, à l'opposé, elles se faisaient objet rare, unique parfois, quand elles étaient des surimonos. Les estampes distrayaient, précurseurs des bandes dessinées (et l'on sait que le Japon moderne est maître en ce genre), instruisaient, mettaient dans la vie couleur et fantaisie.

  PUIS, VOILÀ QUE LES OCCIDENTAUX se mettaient à chercher fébrilement ces papiers à images, qui amusaient, certes, distrayaient, excitaient, plaisaient ou ravissaient même : les Japonais n'y comprenaient plus rien, eux qui s'en servaient pour caler ceux des objets fragiles qu'ils envoyaient à l'étranger. On connaît cette histoire, Brigitte Koyama-Richard nous rappelle la belle histoire du japonisme. L'époque des japonisants occidentaux à la Goncourt est révolue, maintenant c'est aux Japonais à reprendre le flambeau, ils l'ont fait déjà, depuis longtemps.

  UN SEUL REGRET : L'ABSENCE, délibérée sans doute, d'une étude sur les estampes érotiques, les shunga (littéralement : images de printemps). Ces estampes, elles aussi, furent collectionnées avec passion par les Occidentaux. Au XIXe siècle on n'en parlait qu'à voix basse avec un éclair dans les yeux, au XVIIIe siècle on les collectionnait déjà. Elles aussi étaient utilitaires, exécutées non pour l'amour de l'art, mais dans des buts précis, des buts étrangers à l'art, destinées à l'éducation sexuelle des courtisanes, des jeunes épouses et, pourquoi pas ? des futurs époux, destinées encore à la délectation des vieillards.. Ces estampes-là sont-elles vouées à l'Enfer des iconothèques ? Si au contraire on les intégrait dans un corpus homogène, celui de toutes les estampes, on aurait une autre conception de l'art, différente de celle qui veut que l'art soit amour désintéressé du beau, d'un beau sinon académique, au moins le plus convenable possible. Et l'on comprendrait mieux la passion des Occidentaux pour ces estampes qui leur donnaient des couleurs plus vives que celles de la peinture de leur temps (le fameux bitume), la prééminence du dessin sur la peinture (ce dont la plupart des artistes étaient convaincus sans toujours oser le dire), une audace tranquille à représenter les gestes de l'amour, le goût du fantastique et de la fantaisie.

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