IL
FUT UN TEMPS
où les estampes japonaises suscitaient un
enthousiasme presque automatique : quel que
fût le sujet, l'auteur, parfois l'état,
estampe japonaise c'était, merveille ce devait
être. Plus qu'une mode, ce fut un engouement,
artistique et commercial, la plupart du temps chez des
personnes privées - d'où le rôle
irremplaçable d'Edmond de Goncourt. Puis l'attrait
s'affaiblit, et l'opinion publique l'apprit sans grand
émoi : les estampes japonaises, oui, bien
sûr, mais
mais il était temps de
passer à autre chose. N'empêche que les prix
astronomiques sont restés astronomiques et que les
collectionneurs privés et peu fortunés ne
peuvent s'offrir des estampes. En contrepartie, les
collectionneurs sont devenus plus exigeants, plus
attentifs à la présentation
matérielle des estampes. Le nationalisme s'en
mêla, Hayashi, marchand d'art japonais en France,
le maître ès japonaiseries d'Edmond de
Goncourt fut accusé d'avoir vendu aux
étrangers les richesses artistiques de son pays et
le Japon chercha comment récupérer ces
estampes dispersées de par le monde. Les estampes,
d'ailleurs, n'étaient pas seules en cause, puisque
l'on collectionnait les objets, les gardes de sabre, les
netsukés (breloques sculptées en ivoire, en
bois, ou autres matériaux), la vaisselle, les
paravents etc., mais l'attention s'est, en effet,
concentrée sur les estampes.
BRIGITTE
KOYAMA-RICHARD DANS SON
LIVRE
très documenté et abondamment
illustré s'est posée la bonne
question : pourquoi les Japonais n'avaient-ils
aucune estime artistique pour leurs estampes et leurs
petits livres de dessins, allant jusqu'à les
brûler lorsque leurs couleurs avaient pâli ou
qu'ils ne servaient plus à rien ? Mais
justement, à quoi servaient les estampes ? Le
livre de Brigitte Koyama-Richard devient presque une
histoire de détective; de pédagogie aussi,
avec questions pointues et réponses
précises. Les estampes que les Occidentaux
collectionnaient pieusement étaient, la plupart du
temps, des objets publicitaires, vantant tel magasin, tel
acteur de kabuki, telle
courtisane
des quartiers chauds; on les regardait avec
intérêt , on s'en débarrassait
dès qu'elles n'étaient plus
d'actualité.
ARRIVÉS
À CE POINT ON NE
PEUT
s'empêcher de se demander ce que recouvre le
terme d'estampe. Brigitte Koyama-Richard
l'explique à ses lecteurs, avec simplicité
et efficacité. L'estampe est plus proche de
l'artisanat que de l'art, et uvre collective
plutôt qu'individuelle. Le maître
d'uvre est l'éditeur, un commerçant
qui veut vendre sa marchandise, il tire donc à un
grand nombre d'exemplaires. Le dessinateur exécute
un dessin à l'encre noire, qui est gravé
sur une planche en cerisier (parmi les bois, le plus dur)
selon un procédé original : le graveur
humidifie la planche, puis applique sur elle le dessin
fait sur un papier très fin et frotte le papier
jusqu'à ce que les lignes du dessin s'impriment
dans le bois; ensuite, il applique de l'encre sur la
planche; ce n'est pas fini, le graveur doit graver autant
de planches qu'il y a de couleurs, puis il passe la main
à l'imprimeur dont le travail commence par le
choix du papier, les plus beaux étant
réservés aux surimonos (estampes luxueuses
réalisées pour des occasions
particulières); les couleurs sont
fabriquées avec des pigments
végétaux, ce qui explique leur
fragilité et leur beauté. Collective,
l'estampe l'est parce que le peintre, le graveur et
l'imprimeur sont tous trois nécessaires pour la
créer; elle l'est encore parce que les artistes
(ou artisans) japonais, étrangers au culte de
l'originalité, n'hésitaient pas à
reprendre le motif d'un prédécesseur, sa
manière d'organiser l'espace de la feuille ou
d'harmoniser les couleurs. Cela pour les estampes de
l'ukiyo-e (ukiyo : monde flottant;
e : image), car à la fin du XIXe
siècle, les techniques
évoluèrent.
RÉALISÉES
TOUTES AVEC
des moyens identiques, les estampes de l'ukiyo-e
ont essaimé dans des domaines tout à fait
différents. C'est là où le livre est
novateur, mettant l'accent sur cette diversité,
avec des descriptions concrètes et des
illustrations parlantes. Les estampes offraient aux
femmes des modèles de maquillage, de coiffure,
servaient à décorer les maisons ou les
éventails. À peu près
l'équivalent, en un seul support, de nos magazines
féminins, de nos cartes postales, de nos affiches
réunies. On jouait avec les estampes - qui
offraient des rébus, on faisait jouer les enfants
avec des estampes conçues pour eux, on
découpait les estampes, on les offrait comme des
cadeaux périssables. Les estampes sortaient des
maisons pour courir les rues, reproduisant d'horrifiques
images de faits divers, et, à l'opposé,
elles se faisaient objet rare, unique parfois, quand
elles étaient des surimonos. Les
estampes
distrayaient,
précurseurs des bandes dessinées (et l'on
sait que le Japon moderne est maître en ce genre),
instruisaient, mettaient dans la vie couleur et
fantaisie.
PUIS,
VOILÀ QUE LES
OCCIDENTAUX
se mettaient à chercher fébrilement ces
papiers à images, qui amusaient, certes,
distrayaient, excitaient, plaisaient ou ravissaient
même : les Japonais n'y comprenaient plus
rien, eux qui s'en servaient pour caler ceux des objets
fragiles qu'ils envoyaient à l'étranger. On
connaît cette histoire, Brigitte Koyama-Richard
nous rappelle la belle histoire du japonisme.
L'époque des japonisants occidentaux à la
Goncourt est révolue, maintenant c'est aux
Japonais à reprendre le flambeau, ils l'ont fait
déjà, depuis longtemps.
UN
SEUL REGRET :
L'ABSENCE,
délibérée sans doute, d'une
étude sur les estampes érotiques, les
shunga (littéralement : images de
printemps). Ces estampes, elles aussi, furent
collectionnées avec passion par les Occidentaux.
Au XIXe siècle on n'en parlait qu'à voix
basse avec un éclair dans les yeux, au XVIIIe
siècle on les collectionnait déjà.
Elles aussi étaient utilitaires,
exécutées non pour l'amour de l'art, mais
dans des buts précis, des buts étrangers
à l'art, destinées à
l'éducation sexuelle des courtisanes, des jeunes
épouses et, pourquoi pas ? des futurs
époux, destinées encore à la
délectation des vieillards.. Ces
estampes-là sont-elles vouées à
l'Enfer des iconothèques ? Si au contraire on
les intégrait dans un corpus homogène,
celui de toutes les estampes, on aurait une autre
conception de l'art, différente de celle qui veut
que l'art soit amour désintéressé du
beau, d'un beau sinon académique, au moins le plus
convenable possible. Et l'on comprendrait mieux la
passion des Occidentaux pour ces estampes qui leur
donnaient des couleurs plus vives que celles de la
peinture de leur temps (le fameux bitume), la
prééminence du dessin sur la peinture (ce
dont la plupart des artistes étaient convaincus
sans toujours oser le dire), une audace tranquille
à représenter les gestes de l'amour, le
goût du fantastique et de la fantaisie.
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